‹ Sainte-Beuve, documents inéditsChapitre 14 sur 45 · ET M 'HO JUSTE OLIVIER · texte numérisé non relu

ET M 'HO JUSTE OLIVIER

être y parviendrai-je. Adieu. Je ne puis me relire tant mes yeux sont fatigués.

(( Adieu encore (i). »

Evidemment, Sainte-Beuve avait été profondément blessé de l'attitude de M'"^ Olivier à son égard, et je ne comprends pas que cette lettre, si amère qu'elle soit, lui ait laissé à elle une impression « d'injustice et de légèté ». Ce sont, en effet, les termes dont elle se servira pour la qualifier en l'envoyant quatre jours plus tard à son mari qui était à Lausanne. Quand on prend si facilement son parti de la rupture avec un ami de dix ans, on ne doit pas s'étonner que cet ami, malgré son indifférence apparente, en éprouve de l'amertume et du chagrin. Or, il n'y a pas de doute possible sur ce point, quoiqu'elle ait dit le contraire à Sainte-Beuve, M^^ Olivier avait eu bel et bien la velléité de rompre avec lui, et ce n'est que pour être agréable à son mari qu'elle s'était résignée à lui tendre la main. Et voici ce qu'elle écrivait à Juste Olivier après mûre réflexion :

(c i^^ février i846.

<( Tu comprendras aisément par les incluses ce que j'ai fait pour te faire plaisir. J'ai fait un effort subit et violent pour croire à des sentiments humains chez Sainte-Beuve, et je lui ai écrit, sans peine, dans cette disposition toute bonne et toute prévenante. Tu liras ce qu'il m'a répondu et tu comprendras la pénible impression de cette amertume, de cette rancune, de cette injustice et de cette légèreté. Quoi qu'il en soit, je ne puis me repentir d'une démarche que j'ai faite pour toi, et j*accepte comme une preuve d'amour à te donner cette désagréable reprise

(i) Correspondance inédite de Sainic-Beave avec M. et M^* Juste Oliuier.

SAINTE-BFiUVE

d'un commerce désormais sans confiance, sans charme et sans illusion. Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour dissimuler et parer cette ruine ( i ). Je jouirai du moins d'une chose, c'est de savoir à quel point Sainte-Beuve se trompe quand il croit que tu subis mon influence et que tu cèdes à mon action; car, ici, c'est moi au contraire qui, comme bien souvent, sans que cela paraisse aussi évidemment, c'est moi qui agis et qui veux agir pour toi, contre toutes mes convictions et impressions. Jamais, pour aucune autre cause au monde, je ne me serais exposée, connaissant Thomme, à être traitée de nouveau comme une petite fille ou comme une femme tracassière, Maintenant c'est fait. Garde-toi bien d'y rien changer, d'avoir même l'air de le savoir, si tu écris et si l'on t'écrit. C'est bien pour le coup que l'on m'accuserait sans merci... »

Heureusement que Juste Olivier était moins « orgueilleux » et plus conciliant que sa femme. Comme il aimait beaucoup Sainte-Beuve et qu'au fond, en dépit de certaines apparences, il savait qu'il était payé de retour, il se dit, en rentrant à Lausanne, quand il fut seul et qu'il examina froidement la situation, que la sagesse était de (( le prendre tel qu'il était, avec ses défauts d'artiste, de critique et de célibataire, avec sa vivacité ardente, son obstination, sa rudesse, safougue, son inflexibilité fébrile et passionnée; qu'en l'y aidant un peu on le ramènerait aisément à un cours paisible et naturel (2) », — et ne

(1) Il faut croire qu'elle y réussit assez bien et que la reprise de leurs relations ne fut pas sans charme, puisqu'elles se prolongèrent jusqu'à la mort de Sainte-Beuve. Mais tout cela était écrit sous l'empire de la colère et des déceptions qu'avait éprouvées M°" Olivier, en constatant que Sainte- Beuve, qui leur devait tant, ne faisait rien pour eux.

(2) C'est ainsi qu'il s'exprimait dans une lettre adressée à sa femme.

ni pouvant se décider à rompre, il lui adressa la lettre ^0;: qu'on va lire.

-''i (( 2 février i844'

'^i « Mon cher ami,

« Voilà quinze jours que je suis deretour à Lausanne,

'■'1 minze jours qui me semblent déjà de longs mois et pen-

'^^ pTant lesquels j'ai dû me rappeler très souvent notre amicale g-ronderie sur ma disposition à me faire des idées noires sans fondement, pour ne pas trop penser quemal-

aii gré votre promesse vous ne m^écrivez point. Puis, je me remets aussi devant les yeux tout ce monde de billets qui vous assiègent de tous les coins de Paris chaque matin et dont vous m^avez montré le coffret la dernière fois que je vous vis. Mais ce sont là toutes mes consolations, et je vous aime trop, je crois toujours trop à notre vieille et simple amitié, malgré la tristesse dont desmalheurs trop réels m'ont frappé, pour qu'elles suffisent à me tranquilliser. Je vis d'ailleurs dans une solitude si remplie de si pénibles souvenirs et de perspectives si peu agréables que je m'imagine toujours qu'un mot de vous va venir m'y chercher. Mais surtout, comme j'en sortirais bien en vous suivant par la pensée chez M"^^ Olivier, vous ou du moins une lettre de vous ! Car vous ne vous écrivez même plus!

« Voyons, cher ami, pour moi, pour notre passé, pour notre avenir d'âme et de cœur à tous deux, faites un effort! Oubliez donc, elle et vous, qu'elle a ressenti trop vivement votre vivacité ! Elle était faible, soutirante, convalescente à peine; je la retrouvai en rentrant toute en larmes, dans une nouvelle crise de son mal; c'est là surtout ce qui m'a fâché; si j'en ai accusé d'autres, ce mouvement de colère, aveugle peut-être, vous prouve du moins que je songeais surtout à la peine que je vous

avais faite, à ce qui en avait été Toccasion, et non poin à vous accuser. Maudite rencontre de deux esprits irascibles, car vous Têtes ég-alement F un et l'autre, ne vou. déplaise! et ne faut-il pas que ce soit moi qui en aie été le sujet, moi, le plus débonnaire des hommes et à qui n mortel, ni mortelle ne devrait faire de la peine, car c'es vainement une cruauté! Songez aussi à Fétat d'angoisse et de douleur presque égarée où venait de nous mettre la révélation de tout ce que pouvait attendre Arnold (i), ce que nous apprenions pour la première fois, tandis que vous et nos amis qui aviez eu Famitié de nous le cacher le saviez depuis longtemps.

« Enfin, j^aurais tort et je serais bien malhabile de revenir sur tout cela, si je n'aimais pas cent fois mieux vous montrer que j'ai gardé toute ma confiance en vous en votre esprit et en votre cœur. Pardonnez-moi donc la peine que je vous ai faite, ce que j'ai pu vous écrire qui a pu vous blesser, et recommençons une amitié encore mieux éprouvée après cette secousse, et que nous sauron mieux ménager.

« Il devient de plus en plus probable que je retourne rai à Paris, peut-être même plutôt que je ne le comptais C'est ici une démoralisation politique et morale qui ne fait que s'accroître, et contre laquelle nous autres ne pouvons rien, car tout ce qui n'est pas pleinement au nouvel ordre de choses n'a plus au pays nul écho, et n'en reprendrait que dans un grand malheur national je ne désire certes pas, pour ma part, le retrouver à ce prix. Quant à mes vues sur Paris, l'affaire de la librairie pourrait se renouer avec Ducloux, qui est toujours ici et qui voudrait autant d'une association avec moi qu'il

(i) Son fils malade.

ET M'Tie JUSTE OLIVIER

■ i^en veut pas avec Delay. Mais je ne sais pas si nous .ourrons marcher de conserve, quoique, nous étant tou-

. Durs aimes et apprécies, nous nous soyons retrouves

V ans y penser très bons amis ! Je vous assure que je uis aussi très disposé à faire à la Ilevue des Deux Mon- ' les^ ou ailleurs, ma petite part du groupe avec vous du aieux que je pourrai m'y essayer encore, et sans me iécourager de commencements qui, je l'ai toujours com-

' |iris, ne peuvent être que longs. Enfin, mon ami, Tesseniel est que vous m'aimiez alors même que vous trouvez

'^^ ue je fasse fausse route, et que cela vous met en colère ontre moi, mais pour moi. Songez qu'il y a des gens, t je sais malheureusement de ce nombre jusqu'ici, pour îsquels il est aussi difficile de se tenir debout que pour /autres de marcher et d'avancer vers le but. Quant à ous, ne me dites pas que vous vous sentez alourdi : out ce que vous avez écrit depuis une année montre rop d'activité, de libre possession de vous-même et de Tâce, pour que vous en soyez cru sur parole; vous iéraentez trop bien à l'instant par les faits.

« Voilà Berne sens dessus dessous, et avec une constiuante cantonale « corps franc ». Ainsi mon fameux travail diplomatique, s'il ne valait rien comme article, se rouva pourtant vérifié au fond dans une de ses princi- >ales conclusions. Je n'étais pourtant pas si pasteur que {uloz le croyait bien.

<t Les pauvres Buioz, les voilà aussi avec une très fande épreuve! dites-leur bien, je vous prie, toute la »art que j'y prends. Je suis trop dans le cas du non iff nous mal i pour dire cela comme un vain compliment de ondoléance.

« Si vous aviez voulu m'envoyer quelques lignes sur aflFaire du Conseil royal ! Songez que je n'y entends

I2G SAÎNTE-BEUVE

rien ou pas grancrchose. Je suis toujours dans la craint] de vous faire de la peine sans le savoir avec cette Chroni\ que que je ne puis quitter, car la Revue Suisse est dan| un moment de crise, avec tous ces pasteurs abonnés qn risquent maintenant de mourir de faim (i).

(( D'ici, je puis avoir aisément des épreuves, et vou seriez imprimé comme sous mes yeux, sans la moindri faute, je vous en réponds. Vous ne m'enverriez que ci que vous voudriez, et sur les points qui, pour les per sonnes ou pour la cause, pourraient vous tenir au cœur Notre tort à tous deux a été de nous persuader, moi pa nécessité, il est vrai, que je pouvais rédiger à moi seu ces points-là, même avec vos indications. C'était s'ex posera coup sûr à ce qui est arrivé. Je ne me hasarde du reste, de revenir là-dessus que pour vous montre] combien dans tous les sentiers mon désir de cœur es toujours de cheminer avec vous ; mais je n'ai pu sup porter l'idée que ce fût de moi que vous y vinssent loi épines. »

Cette lettre était trop cordiale pour ne pas produira son effet, et d'ailleurs Juste Olivier venait d'enfoncer un( porte aux trois quarts ouverte d'avance : elle le fut tout à fait quand, le surlendemain, Sainte-Beuve reçut d( Lausanne le petit billet que voici : |

(c Mercredi, 4 février.

c< En même temps que je vous envoyais hier ma lettre écrite de la veille, j'en recevais une de M"^^ Olivier qui me dit qu'elle s'est décidée à vous écrire, et que vous lui avez répondu et que vous lui annoncez votre visite. Merci à tous deux. M"^^^ Olivier a prévenu mon secret e(

(i) Les pasteurs vaiidois avaient démissionné, à la suite de la révolulionjl de 1845, pour ne pas accepter la Constitution proclamée par M. Druey. [l|

ET Mme JUSTF OLIVIER

i nen vif désir, mais comme c'est une chose où le libre nouvement du cœur est tout, je m'étais défendu de le lui

I îxprimer. Encore une fois, merci à tous deux, et que

ç 'aie la joie de vous retrouver près d'elle pour me relevoir comme par le passé. Croyez qu'en toute chose,

i oême en amitié, les orages peuvent avoir un bon côté.

„ « Votre dévoué,

e (( J. Olivier. »

Le mot final de cette lettre me rappelle ce que Victor ^' ïugo écrivait un jour à son amie Juliette Drouet : « Il i ly a de nuages que dans le ciel et dans Tamour! »

Dans le ciel, ajouterai-je, ils amènent une pluie souvent lienfaisante; dans l'amour, ils se terminent généralenent par des larmes, et nous savons que, lorsqu'elles oulent, elles ne se trompent pas.

A peine avait-il reçu le post-scriptum de Juste Olivier ue Sainte-Beuve alla voir sa femme qu'il trouva a les fiains dans l'eau de savon, lavant une dentelle (i) » — e qui les fit rire tous deux... et acheva de les désarmer, ît je suppose que le billet suivant, bien que non daté, se apporte à cette réconciliation :

« De telles querelles sont douces, lui écrivait-il, la 'ôtre, vous l'avouerai-je, ne m'étonne pas. Hier je me uis reproché à un certain moment de ne pas vous avoir nieux marqué combien j'étais touché et heureux de votre émoignage. Le visage et la voix, non le cœur, m'y ont nanqué. Le fait est que j'ai été seulement souffrant de orps et triste, de cette tristesse inévitable qui est la ouleur des cieux à certains jours, et qui n'était pas faite iOUT s'éclaircir en face de votre soufiVance persistante. 3e que vous me dites aujourd'hui doit la dissiper avec

(i) Lettre de M"»" Juste Olivier à son mari.

tout son nnaçe. Ce qui en paraîtra ne sera plus qu'u rhume de cerveau. S'il en restait quelque chose au fond après de si bonnes paroles de vous, ce serait un tort, c serait une preuve que je suis un peu indigne, ce dont j vous ai prévenue ; mais vous m'avez promis de ne pa m'être moins amie pour cela, et il y a encore pour me quelque chose de doux à penser que Tâme amie est géné reuse et vaut mieux (i).

Voilà donc la paix rétablie entre le ménage Olivier e Sainte-Beuve. Il y aura bien encore de loin en loin de discussions entre eux, et même à un certain moment au début de l'Empire, une brouille ou plutôt un refroi dissement qui se traduira par une abstention de rap ports complète, sans pourtant qu'il y ait rupture, mai; ils se retrouveront toujours a^ec plaisir, et il suffira qu^'O livier fasse un pas vers Sainte-Beuve, pour que celui-c revienne, la main tendue.

Cependant, il fallait aviser aux moyens de vivre i Paris — ce qui n'était pas facile, avec la timidité native d'Olivier et les goûts plus littéraires que pratiques de s? femme. Après avoir essayé de différentes choses, ils prirent leur courage à quatre mains et s'établirent maîtres d( pension. Comprenons-nous bien : leur pension n'était n un hôtel ni une école, c'était une chose mixte et qui tenail des deux. Olivier ayant entendu exprimer mainte fois de-

(i) Lettre inédite communiquée parM^^*' Bertrand.

ET Mnît" JUSTE OLIVIER

iiî rantlui le regret qu'il n'y eût pas, à Paris, une maison de OR amille où les jeunes gens de la Suisse romande pussent

I ichever leurs études en toute sécurité, comme s'ils avaient

II ité dans leur canton, près de leurs parents, l'idée leur 1: ilûit venue de donner corps à ce désir, et ils avaient m oué sur la place Royale, à deux pas de chez Victor k Sugo (i), un appartement double, pour recevoir sous

eur toit, à des prix raisonnables, des pensionnaires Adultes de leur pays. En même temps, pour les aider à supporter les frais de leur première installation, Olivier ollabora régulièrement au Semeur et k U Espérance et it, dans une école libre, un cours de littérature à des (L'inoiselles de bonne maison.

Sur ces entrefaites, 48 éclata, qui traversa une fois iicore tous leurs projets et, du même coup, fit à Sainteiive des loisirs inattendus. Gomme ils n'avaient aucune 1 fiance dans la République de Lamartine, ils songèil d'abord à se réfugier tous ensemble dans celle de ishington. Agassiz, qui s'y trouvait à ce moment-là et Olivier avait pressenti, les encouragea fortement à l'y )indre. « On vit ici, leur disait-il, et Ton apprend à ivre de toutes ses facultés. Ne regardez ni en arrière, I côté de vous ; les ruines qui vous entourent pourront troubler la perspective. Venezprendre partà l'élan l'ont reçu dans ce pays les sciences, les lettres et les En y apportant votre tribut, vous recueillerez des ils dont on sème seulement les germes en Europe ; is apprendrez à les cultiver, et, rassuré dans votre f che, vous retournerez dans la patrie riche des délilles d'un antre monde ; j'y retournerai alors avec (is, et le tem[>s qui s'écoulera d'ici là nous le passerons

(l) habUaicut au n " 7 cL Victor llui^o au 11" G.

ensemble. Je puis vous offrir pour le moment un asile arrivez avec armes et bagages tout droit chez moi àCam bridge (i). »

Certes, l'offre était tentante et plus d^un Taurait accep tée. Cependant, ils la déclinèrent, Sainte-Beuve à causi de sa mère, qui avait quatre-vingt-quatre ans et donti craignait d'avancer la fin en s'en allant si loin d'elle Olivier et sa femme à cause des aléas que, malgré tout présentait un pareil voyage ! Et la suite des événement) leur donna raison. Peu de temps après, en eftet, Olivie: trouva l'emploi de son talent dans l'école d'administratioi que la République venait d^adjoindre au Collège de France et Sainte-Beuve fut nommé, sur sa demande, profes seur de littérature à l'Université de Liège, à la surprisi générale, car il avait négocié cette affaire dans le secre le plus absolu, n'y mettant que ses amis de la placi Royale.

(( Chère Madame, écrivait-il à M"^^ Olivier le 3o (juille ou août) 1848, je trouve votre lettre en arrivant de Bru xelles. Rien n'est fait encore, mais tout est mûr. Dès qu'i y aura une solution vous serez la première informée. Jusque-là, chut ! Je suis revenu fatigué et même un pei malade; aussi je ne pourrais vous aller voir. J'ai à garder la chambre le plus possible (2). »

Que si vous me demandez pourquoi Sainte-Beuv< entourait ses démarches de tant de mystère, je vouj répondrai qu'il était sur le point de résigner ses fonction^ de bibliothécaire à laMazarine, et qu'en homme prudeni il voulait être fixé du côté de Liège avant d'envoyer sê démission. .

(1) Œuvres choisies de Juste Olivier, p. GLX.

(2) Lettre inédite commuDiquce par M"' Bertrand,

ET MWIO juste olivier

Il n'attendit pas longtemps. Le 2 septembre 1848, à heures du soir, il mandait à M'"^ Olivier.

(( Chère Madame, n Ma nomination pour Liège est signée, et j'envoie ta démission. Veuillez prévenir à TinstantM. Souvestre. « Je suis tout à vous et aux vôtres (2). »

J'ai racoQté au volume précédent toutes les péripéties 1 séjourde Sainte-Beuve en Belgique. Je n'y reviendrai imnc pas.

Cependant, je croirais diminuer l'intérêt de ce chapitre faire tort aux vrais sentiments que Sainte-Beuve avait )urles Olivier, si je ne rappelais pas ici, en quelques liies,les lettres désolées qu'il leur écrivit pendant l'année l'il passa à Liège. Un proverbe dit que les absents ont ujourstort, et un autre ajoute : loin des yeux, loin du sur ! 11 faut rendre cette justice à Sainte-Beuve qu'il fit entir ces deux proverbes chaque fois qu'il voyagea hors France, — d'où il est permis de conclure que chez île fond valait mieux que la surface. Il avait beauchanr d'idées, les variations de son esprit n'entamaient que fficilement son cœur. Quand il s'était donné pour de ^o, il avait mille peines à se reprendre même envers ux qui lui avaient manqué ; à plus forte raison, quand avait affaire à des amisfidèles. C'est pour cela que, dans utes les circonstances pénibles ou douloureuses de sa 0: 3, il se tournait du côté des Olivier. 11 avait gardé de n séjour à Lausanne un souvenir si doux, que l'accueil nd qu'il reçut à Liège lui parut plus froid encore. Aussi ec quel empressement il revint à Paris, quand son cours t terminé ! Mais il était à peine revenu qu'il était frap- ,coup sur coup, dans ses plus chères alFections. Au mois

1) Lellrc iucdilc coiimiunuiuôc par M'"" licrtraud.

sainte-p,p:uve

de mars i85o, il perdait M"^^ d'Arbouville ; au mois novembre delà même année, il perdait sa mère. alors que l'amitié de nos Lausannois lui sembla boni M"^^ Olivier, surtout, se multiplia pour adoucir son cb grin. Il habitait, depuis son retour de Liège, chez le dd teur Paulin, rue Saint-Benoit; dès que la maison de mère fut en état de le recevoir, il y transporta ses j 0 nates errants, M"^^ Olivier lui procura une bonne domc n tique qu'elle avait sous la main; et le billet suivant, dî m du 16 octobre i85i, témoigne qu'il voulut planter la c in maillère avec ses amis de Lausanne : ûâi

« Cher ami,

. . res « Serez-vous assez bon, vous et M"^^ Olivier, pour c

je puisse compter sur vous à dîner pour samedi

6 heures 1/2. Dites vous-même si 6 heures 1/2 ét

trop tôt. Vous serez reçus sans façon aucune, il y ai

Des Guerrois. Je voudrais que le petit nombre d'ustensi

et de vaisselle que j'ai pût permettre de vous demam w

d'amener un de vos enfants, mais un autre jour m

demanderons à M"^^ Olivier d'amener Thérèse, e

Olivier, Arnold. Aujourd'hui c'est le premier petit dî \m

que j'essaie depuis la restauration de la petite maison leni

« A vous de cœur. lédi

« St« B. (i). »

mte-

Hélas 1 on a bien raison de dire que l'homme prop ^^^| et que Dieu dispose. Arnold était atteint d'un mal curable. Un jour du mois d'avril 1862, son père, !«Jf lieu de l'emmener dîner chez son parrain, le conduisit cimetière — ce qui acheva d'attrister Sainte-Beuve. ^^^^

« Mon cher ami, écrivait-il alors à Juste Olivier H

(i; Lettre inédite communiquée par M^^*^ Bertrand,

ET Mïllti JUSTE OLIVIER

avais déjà par Veyne le triste et douloureux état de ce auvre enfant. Les paroles ne sont rien pour consoler es douleurs comme celles que M^^^ Olivier et vous resentiez depuis déjà longtemps à son sujet; vous n'en vez aujourd'hui que la dernière et la plus cruellement ttendue. J'y prends bien part, mon pauvre ami. Vos raies consolations sont dans vos croyances, dans vos onnes croyances; elles sont aussi pour M"^^ Olivier et our vous dans la vue et l'affection de ces beaux et harmants enfants qui vous entourent et qui, sans faire miais oublier leur frère, vous permettront d'y penser ins ressentir le vide et la stérilité des douleurs solilires. Dites à M°^^ Olivier mes amitiés bien émues, et royez-moi, mon cher ami, tout à vous de cœur.

A cette époque Juste Olivier, en dehors des leçons u'il donnait à ses jeunes pensionnaires de la Suisse iiomande, exerçait les fonctions de correcteur chez son nompatriote Ducloux qui, chassé comme lui de Lausanne etar la révolution de i845, avait monté une imprimerie Paris. Et Sainte-Beuve ne perdait aucune occasion de servir. Déjà, en i85o, quand le gouvernement eut ima- TKi de faire pour les ouvriers des lectures du soir et que e Olivier eût été nommé un des lecteurs titulaires, ainLe-Beuve, qui avait concerté avec lui le programme Bses lectures (i), en prit texte pour faire son éloge (2).

(i) « J(; veux r(;nLcndrc à sa première lecture, écrivait-il à M"' Juste ivier. J'ai à causer avec lui sur ses lectures. N'a-t-il pas un programme liste des cours et des noms des professeurs ? Pourrait-il me procurer niche ou ni'indi(|uer la date du journal où je les trouverais? J ai à ! i-flcssus un article, prochain et c'est sur lui que je compte pour m'or. Je verrai aussi M Souvestre. Quand Olivier l'ait-il sa première Icc- « {Correspond, inédite de Sainte-Deaue avec M. et iW'"" Juste OU-

( Quel {^^rand et bel article, si sympathicjue et si judicieux, vous avez

Et comme il n'avait encore rien dit^ la plume à la main du poète des Deux Voix et des Chansons; lointaines y malgré Tadmiration qu'il professait pour lui, il s'acquitt de ce devoir dans un des Lundis qu'il consacra au moij vement poétique en i865. Preuve dernière qu'à cett époque, malgré les changements que sa nomination d sénateur avait apportés dans la vie publique et privée d Sainte-Beuve, leur amitié tenait toujours. Elle était mêm en quelque sorte plus tendre. Ils se voyaient plus sou vent. Quant ce n'était pas rue Montparnasse, c'étai place Royale ou bien encore rue Contrescarpe-Dauphine chez Magny, au dîner de quinzaine dont Sainte-Beuv avait été l'un des fondateurs et dont il était resté, ave Juste Olivier, un des convives les plus assidus.... Et alor même qu'ils auraient cesséde se voir,ils auraient toujour gardé l'un pour l'autre un sentiment assez fort pour con jurer l'oubli. Sainte-Beuve, je l'ai dit ailleurs et je tien à le répéter ici, parce que le secret de cette amitié d trente-deux ans est là, Sainte-Beuve n'avait trouvé dan sa vie qu'un foyer qui, par la douceur et l'intimité d< l'accueil, lui rappelât la maison paternelle : c'était celu des Olivier à Lausanne (i).

Quand il vint s'y asseoir en 1887, il avait au cœur un blessure si profonde que, mal pansée, elle pouvait étr< mortelle. M""^ Olivier le soigna si bien qu'il guérit. Di

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consacré à nos Lectures/. J'ai bien remarqué que votre plume m'a cher ché et distingué dans le nombre plus que je ne mérite et qu'elle m'a toach comme vous disiez, même trois fois, toujours de bonne amitié. Vos conseil ne nous seront pas moins utiles que votre secours ...» {Lettre de Just Olivier à Sainte-Beuve, du 3i janvier i85o.)

(i) Il écrivait à Mickiew^icz, lesS décembre i838, en l'engageant à accepte l la proposition d'un cours provisoire qui lui était faite par l'Académie d Lausanne : « Entre tous je vous recommande comme un trésor de poési( d'affection, de toutes les vertus aimables, le foyer de nos chers amis OlivieJ Nulle part vous ne pourriez vous appuyer plus fortement... » {Corresp. a Sainte-Bcaue, t. I, p. 8u.)

ET M^^^" JUSTE OLIVIER l35

son affection quasi filiale pour le pays de Vaud. Plus rd, quand les Olivier se transportèrent à Paris, il lui mbla, nialg-ré la différence des situations, que la pierre î leur nouveau foyer était un morceau de celle de Launne; le cœur lui battait aussi doucement lorsqu'il franlissait le seuil de leur maison de la place Royale, que rsqu'il entrait chez eux, là-bas, rue Martheray. Et us il vieillissait, plus il demeurait attaché à la terre vau- )ise. C'était mieux pour lui qu'un pays de prédilection, était le a petit Liré », la petite patrie, celle qui nous est us douce, sinon plus chère que la grande. 11 était aussi îr de ses gloires locales que si elles avaient été des oires françaises. Cela est si vrai qu'en 1869, dans Tadirable étude qu'il fit sur le général Jomini et qui devait ^ re, pour ainsi dire, son dernier chant, il trouva le oyen, à propos de M. Monnard, de tracer un portrait 1 vieux Suisse si chaud, si vigoureux, si ressemblant, le Juste Olivier, qui était alors à Lausanne, en fut ému squ'aux larmes (i). « Le SnissCj y disait-il, a un ran^: ernol dans le cœur. » Mot profondément vrai, mais qui ui serait probablement jamais venu à la bouche, s'il en avait par lui-même senti toute la justesse. Et qui it si dans sa pensée ce n'était pas son adieu au pays ; Vaud! Le 10 juillet, en réponse à une lettre de Juste livier qui l'invitait à venir s'y reposer, il lui écrivait l'il ne le reverrait plus. Trois mois après, il rendait le '^ îrnier soupir dans d'atroces souffrances, et l'amie qui i avait tenu lieu de mère en 1837 et qui, depuis, l'avait mé comme une sœur, eut le chagrin de n'avoir pu lui 'J rmer les yeux.

(i) Voir, M In fin la Cnrrcstpnndnncp inrdife de Sainte-Beuve avec I\f. et.

Junte Olivier, la lettre de Sainlc-Heuve à ^^. Adert, directeur du Joiirl de Genève.

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