‹ Sainte-Beuve, documents inéditsChapitre 15 sur 45 · CHAPITRE IV SAINTE-BEUVE ET MADAME D'ARBOUVILLE · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV SAINTE-BEUVE ET MADAME D'ARBOUVILLE

I. — Sophie de Bazancourt. — Arrière-petîte-fîlle de Mme d'Hoi detot, l'amie de Jean-Jacques. — Elle épouse, à 22 ans, M. Loy: d'Arbouville. — Lettre qu'elle écrit, à propos de son mariage, Mme Je Barante, née Césarine d'Houdetot, sa tante. — La lu] de miel. — <( Les oiseaux de ma femme. » — Sa mauvaise san l'oblige à quitter son mari, qui servait en Afrique. — Elle ouv: un salon à Paris. — Son portrait au physique et au moral. - Ses premiers vers publiés sous le titre : Poésies de ma gran tante. — Stances sur Lamennais.

II. — Comment Sainte-Beuve fit sa connaissance. — Le comte Mo et les Doctrinaires. — M^e d'Arbouville et l'Académie française

— Une légende d'Arsène Houssaye à ce sujet. — Sainte-Beu^ se prend d'amour pour Mn»« d'Arbouville. — Sentiment vr t\l qu'il lui inspire. — Influencé qu'il exerce sur elle. — Cette ii fluence est visible dans sa nouvelle intitulée Résignation. Sainte-Beuve lui lègue' en son Imitation de Jésus-Chri

— Pièces de vers qu'il a publiées sur elle dans ses Poésies coi plètes, — Un pendant au Livre d'amour. — <( Ami, ne m'aim pas 1 » — Le Clou d'or. — Lettres d'amour de Sainte-Beuve Mme d'Arbouville.

III. — Les dernières années de cette charmante femme. — Saint Beuve quitte sa chaire de Liè^e, pour aller la voir à Lyon lau pri b temps de 1849. — Est-il vrai qu'il fut écarté par le P. Ravign ^

de son lit de mort ? — Chagrin qu'il ressentit de sa perte, que sont devenues les lettres qui lui furent adressées Mme d'Arbouville.

Si quelqu'un pouvait nous laisser, de la femme exqui

SAINTE-BRUVE ET M"l*' d'aRBOUVILU

[ue fut M""^d'Arbou ville, un portrait enpied digne d'elle, est assurément Sainte-Beuve qui la fréquenta pendant !us de dix ans, et dont elle fut, comme il l'écrivait un la meilleure amie à cette époque (i84i-i85o); mais, un scrupule qui fait honneur à sa délicatesse, il ii)stint de parler d'elle tant qu'elle vécut, de peur d'ofensersa modestie, qui était réelle, et, quand elle mourut, ; e chagrin qu'il ressentit de sa perte lui fit littéralement omber la plume des mains. En sorte que, pour bien conlaître l'opinion du critique et de l'ami sur M"^^ d'Arbouille, nous en sommes réduits à la chercher dans les IV ourts billets qu'il adressait de loin en loin à Collombet, ^ Baudelaire, à Juste Olivier, à M"^* Blanchecotte, etc.

'oublie à dessein le petit roman du Clou d'or, dont elle jv! st l'héroïne mystérieuse et voilée.

Encore si M. de Barante, dans la notice qu'il a mise

n tête des Poésies et nouvelles de M^^ d'Arbouville, ^lo vait su nous rendre sa physionomie et mettre en lu- ''^'lière les traits saillants, l'expression vraiedef son caracvr^re! Mais non, les quelques pages qu'il lui a consacrées

Dnt, à cet égard, d'une insignifiance d'autant plus regret-

ible qu'à défaut de la palette de Sainte-Beuve il n'avait M u'à donner libre cours à ses souvenirs pour la peindre

u naturel.

Elle était, en effet, la nièce propre de Césarine d'Houinî ctot, femme de l'historien des Ducs de Bourgogne; sa i|^^'ière Elisa d'Houdetot, mariée en 1809 au général baron lie Bazancourt, avait vécu pendant dix ans auprès de son ip feule, la comtesse d'Houdetot, l'amie de Jean-Jacques, ui l'avait adoptée et sous l'œil de laquelle elle avait été levée. Mais Élisa, comme Césarine, n'avait hérité de i grand'mère que l'amour des lettres. Sa mère, née de . éré, était une mystique, et nous verrons tout à l'heure

SAINT E-B II UVE

que M"^^ d'Arbouville en tenait autant que de noblesse. Sa tante, M«^^ de la Briche, était une mystique, elle aussi; je prends le mot dans son sens le plus religieux. C'est Mme de la Briche qui avait élevé Césarine, et Ton aura| une idée de son mysticisme par la petite anecdote sui vante : le jour où M. deBarante partit pour Saint-Péters-j bourg en qualité d'ambassadeur (i 835), après avoir entendu la messe avec Césarine dans la chapelle de Champlâtreux, elle lui sauta au cou en lui disant : (( Césarine. promettez-moi de prier Dieu toujours à l'Élévation pour que vous me retrouviez. » Et Césarine, pour être plu sûre de tenir sa promesse, s'enfonça dans la lecture d( sainte Thérèse et de M"^e Guyon. « Je viens de lire le pages de Fénelon, écrivait-elle un jour à sa tante, je n'a: plus besoin de faire la morale aux gens. Je leur dirai Lisez Fénelon, il parle de la religion comme je la sens; me va bien plus au cœur que Bossuet. L'un persuade 1 raison et l'autre le cœur. Bossuet est une meilleure lectun pour les forts, Fénélonpour les faibles (i). >>

Tel est le milieu dans lequel fut élevée Sophie Bazancourt. Pourquoi s'étonner qu'elle en ait gardé tout sa vie, jusque dans le tourbillon du monde, le cache particulier et l'empreinte distinctive?

Née le 29 octobre 18 10, elle avait vingt-deux ans quant elle épousa M. François-Aimé-Frédéric Loyré d'Arbouville, chef de bataillon au vl^ régiment d'infanterie légère qui en avait trente-quatre (2), et voici en quels terme elle faisait part de son mariage à M"^^ de Barante :

(1) Cf. le t. n de nos Derniers Jansénistes.

(2) M. Loyré d'Arbouville était né à Paris, passai^e des Mathurins, en de-sac des Saindriers, le 26 pluviôse an VI (j4 février 1798), de Michel Marie-François Loyré d'Arbouville et de Sophie-Adélaïde-Emilie-Manégond Le Blanc Boisricheux, mariés en ) 789 à Fontenoy (Eure-et-Loir) .

Garde surnuméraire des gardes du corps du Koi (lég-ion départemental de la Seine) le 29 mars i8i4, sous-lieutenant au 4*^ régiment d'infanterie d

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irf lie

ET >I"»*' I) AUnOL'VIM.K

((Paris, 25 novembre i832.

C'est à vous, chère bonne tante, que je veux apprenrc la grande nouvelle de la décision de mon mariag'e. ly a vingt-quatre heures que mon sort est décidé pour 3ujours.

« Maman et moi nous sommes dans une agitation que ' otre cœur devinera. Au milieu de tout mon trouble il ' a bien quelques éclairs de bonheur, mais ce qui domine stune ang-oisse inexprimable. Je passe mes journées en .résence d'une idée grande et solennelle et je n'ai pas J ncore abordé ce qu'elle a de doux et de rassurant. Je esuis tranquille que quand M. d^Arbouville est là. Alors ,^ e m'effraye moins de ce qui est effrayant. Il est bon et ' a dans sa physionomie quelque chose de doux et de rave, qui promet à la fois et ce qui donne le bonheur ' t ce qui le conserve.

^ « Hier, j'étais heureuse autant peut-être que l'on peut 'être, quand je l'entendais dire à maman qu'il serait

^ 'Dur elle le fils le plus soumis et le plus tendre, et quand

^ 1 l'a appelée pour la première fois : ma mère.

« Cette manière d'aimer tous ceux que j'aime est le

'^^ noyen le plus sûr qu'il pût prendre pour toucher mon œur et je lui sais gré de m'avoir déjà si bien comprise. « Je suis bien profondément triste de votre absence

^' n ce moment. J'aurais eu besoin de vous entendre aptrouver notre choix. J'aurais eu besoin de vous entendre ire que vous aimerez M. d'Arbouville comme votre fils.

I c^nrde royale le a3 août 1817, capitaine des jçardes à pied ordinaires du

orps du Koi le 6 juin 1821, chef de bataillon le i5 novembre 1826, il fut ^ onimé lieutenant-colonel du 6" delif^ne le 27 juillet i835, colonel du de

{çne le i5 mars i838, niaréchal de camp le 18 décembre i84i ; il fît, de , 83o à iH/17, l;i plupart des campac^nes d'Afrique, et, après avoir rempli les

[inrliuns (rmsjx f-lcur géiw'ral, fut admis à faire valoir ses droits à la re- ^ raite le 20 juillet iî<5b. dvxir.'iit de ses /'t;ils de service communiques par

; ministère de la Guerre.;

l40 SAINTE-BEUVE !

Je ne peux pas me faire à l'idée que vous n'assisterez pasi à ma messe de mariage : il y a peut-être si peu de beau3 jours dans la vie, qu'il est triste de n'en avoir pas un sans regret... (i). » i

Le mariage accompli sous les plus heureux auspiced n'en démentit aucun. :; Quinze mois après, elle écrivait à M"'® de Barante : ;

(c Gollioure, ler avril i834. I c( Je mène ici une vie fort triste, les occupations de mor mari l'éloignent souvent et longtemps de moi, alors j( me trouve seule dans ce pays étranger, si loin de touî' ceux que j'aime, mon cœur se serre et je finis par pleurer ; pour éviter cette tristesse qui ne remédie à rien, je ^ m'occupe le plus possible : je lis, je fais de la musique. ■ j'écris des vers. Je crois que j'ai fait des progrès et qu'i' serait même possible qu'en travaillant je parvinsse à faire quelque chose [de bon. J'ai quelquefois envie de vou5 envoyer, pour les soumettre au jugement de mon oncle,) quelques-unes de mes pièces de vers. Mais je crains d'a-i buser de sa complaisance et je n'ose pas; en attendant mieux, Fritz est très fier de mes pauvres ouvrages, il les lit le plus souvent qu'il peut, et il jouit d'une manière bien aimable des compliments que l'on me fait. Mon mari est définitivement le meilleur homme du monde, je ne lui connais pas un défaut, nous nous aimons passionnément. Aussi, je vous assure que les inconvénients d'une garnison disparaissent pour moi, et mes adorateurs'; savent bien vite à quoi s'en tenir. On m'assure qu'àParis^ on s'occupe de la nomination de Fritz. L'espérance d'un prochain avancement me soutient dans ma solitude. Je

(i) Lettre inédite communiquée par M. le baron Claude de Barante*

ET Ml««' d'aRBOUVILLE

me mille projets charmants pour Tayenir, car il y a uède à tout avec un intérieur aussi doux que le mien, rès nous être bien désolés, nous sommes quelquefois lame deux enfants, riant pour le plaisir de rire. J'ai ans ma chambre une immense volière, c'est un petit londe où se passent en miniature tous les événements lU nôtre, les uns meurent, les autres couvent, les petits laissent, etc. Fritz, qui d'abord détestait ma ménagerie, *aime maintenant à cause du plaisir que j'y trouve : vous 1],, iriez de voir cet homme en uniforme à quatre pattes par s j erre arrangeant les nids, baisant les tourtereaux et tout oi ela parce que « ce sont les oiseaux de ma femme » !

« Il y a quelque temps, comme j'attendais une lettre j [ui n'arrivait pas, je dis : « Je voudrais être, à demain. » ,jç 'Vitz me répondit : a Pas moi,. ce serait un jour de moins ij] passer près de toi. »

« Adieu ma bonne tante, je vous aime de toute mon )u ime(i). »

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a Cependant la vie de garnison n'allait qu'à moitié à cette ,n ime songeuse et plutôt triste, et le climat de l'Afrique, où i VI. d'Arl)ouville avait été envoyé, ne lui convenait pas du ■p out. Pendant quelque temps elle résista de toutes ses brces à l'idée de se séparer de son mari, mais, à la fin, ^uand elle tomba malade, elle fut bien obligée de céder aux prescriptions des médecins. Elle revint alors à Paris, 3Ù elle donna libre champ à ses goûts littéraires, et ouvrit in salon qui fut bientôt un des plus recherchés du fau- )Ourg Saint-Honoré (2). Ce n'est pas que M"*" d'Arbouville fût précisément jolie. Sainte-Beuve disait qu'elle était

1) Lettre communiquée par M. le baron Claude de Barante. (2) EWr. habitait alors rue d'An joiMn.-iis <'li(' tn^ larda pas à ('Iir(Mloîniri]r, place Vendôme, n*» 10.

(( mieux, et de celles qui auraient dû être belles et qu' simple accident a voilées, mais en qui tout révèle la p mière intention naturelle (i) ». Cela me rappelle le n de M"^e Dorval qui disait : « Je ne suis pas belle, je sib pire. » Mais, évidemment, ce pire et ce [m 'eux n'avaiet pas le même sens dans Fesprit de i comédienne et dajK celui du critique. La beauté plu" . morale que physiqj de M"^^ d'Arbouville parlait surtou 'âme, si Ton s' rapporte au témoignage de ceux qu. > .t approchée {\ A trente ans, elle était restée enfant et paraissait pl jeune que son âge, peut-être parce qu'elle n'avait p encore été mère (3), peut-être aussi parce qu'elle étd poète. Rien ne conserve la jeunesse du corps comme feu sacré de la poésie — à condition pourtant que lalanl n'use pas le fourreau. « Je fais de la musique, j'écris d vers », écrivait-elle à sa tante dans la lettre ci-dessud elle ajoutait qu'avec du travail, elle ne désespérait pas (! faire quelque chose de bon. Elle disait vrai. Si l'on prerl la peine de feuilleter son volume de poésies, on est biej forcé de reconnaître qu'à côté de pièces médiocres et q| sentent trop l'imitation il y a des pièces excellentes d'un tour vraiment personnel. Naturellement, le fond livre est religieux et catholique ; il est même, à certai point de vue, un peu trop catholique-romain, comrr dans l'ode sur les Paroles d'un croyant. Mais il ne fai pas demander à une femme plus qu'elle ne peut donne et M"^^ d'Arbouville,en anathématisant Lamennais, se fa sait tout bonnement l'écho des saintes colères que ce pair

(1) Le Clou d'or.

(2) « C'était une belle âme captive dans une douloureuse prison, dit Vicomtesse de Janzé; sa santé l'avait faite laide; sa laideur la rendait m lancolique et sa mélancolie la rendait attrayante. » (Cf. Etude et récits si Alfred de Musset, p. 162.)

(3) Elle devait mourir sans enfants.

ET Mî'»^' d'aKBOUVILLE

[ilet célèbre avait déchaînées dans le monde catholique jusquti dans la société qui ne Tétait pas.

Seigneur ! vous êtes bien le Dieu de la puissance. Que deviennent sans vous ces hommes qu'on encense Si d'un souffle divin vous animez leur front, Ils montent jusqu'aux ^iieux, en saisissant leur lyre. Votre souffle s'éc.T^ ils tombent en délire Dans i'.i- ♦^oulFres sans fond.

Pourquoi, Die créateur, détruisant votre ouvrag , Du chêne encor debout dessécher le feuillage ? Magnifique, il planait entre le ciel et nous ; Sa grandeur expliquait la grandeur infinie, Il servait de degrés à mon faible génie Pour monter jusqu'à vous.

Le plus beau de vos dons est la mâle éloquence Qui soumet par un mot un monde à sa puissance^ Sceptre devant lequel tout fléchit et se tait. Mais le Dieu juste et bon, des talents qu'il nous donne Demande compte^ et dit au pécheur qui s'étonne : Ingrat^ qu'en as-tu fait?

Et toi, prêtre de Dieu, qui bénit la chaumière. Qui dit à l'étranger ; (( L'étranger est ton frère, Nourj'is-le, s'il a faim, couvre-le s'il est nu » ; Du Dieu qui ne voulut qu'un sanglant diadème, Qui laissa sur la. terre un agneau pour emblème, Prêtre, que réponds-tu?

Tu souris dans tes chants à Torage qui gronde; Son tonnerre lointain fait frissonner le monde ; Il s'ébranle. . . et l'espoir illumine ton front. Baissant à ton niveau le Dieu de TEvangile, Ta voix dans les clameurs de la guerre civile. Ose lancer son nom !

Arrête, Dieu résiste à ton bras téméraire, Son temple s'est ému; des voûtes de Sainte-Pierre, Des portiques de Home, un cri s'est échappé... Tandis qu'avec orgueil tu chantais ta victon-e.

De ta tête tombait l'auréole de gloire ; La foudre t'a frappé.

Olil rends-nous, Lamennais, le printemps de ta vie, Tes chants que répétait ma jeune âme ravie; Mon cœur ne s'émeut plus aux accents de ta voix; De ton noble flambeau s'éteig-nit la lumière, Et je pleure à genoux, dans mon humble prière, Ta gloire d'autrefois !

Les poésies de M."^^ d'Arbouville parurent en i84' mais elles ne furent pas mises dans le commerce, C£ elle avait horreur du bruit et de tout ce qui sentait publicité. Elle ne les recueillit que pour les distribue discrètement dans son cercle intime; encore ne voulu elle pas les éditer sous son nom, et M. de Barante noi: P apprend que, par un jeu de son imagination, elle attr î?* bua ses premiers essais poétiques à un auteur dont el racontait l'histoire. « Mais en inventant, dit-il, le persoi nage de « la grand'tante, » elle lui donna, peut-être inv( F lontairement, une sorte de ressemblance avec elle-mêm< ^^^^ Elle la représenta dans une situation calme, dans un vie douce et sans malheur, et se complaisant toutefois une rêverie mélancolique, à une contemplation des ag tations d'un monde où elle ne se mêlait pas, à la peir ture des passions et des chagrins qu^elle n^éprouva: point et dont elle faisait un thème poétique. »

Ainsi avait procédé Sainte-Beuve dans son recueil de Poésies de Joseph Delorme^ cette rencontre toute foi tuite ne fut pas étrangère, comme on peut le croire, à 1 sympathie qu'il ressentit pour M^^^ d'Arbouville dès qu^ lui fut présenté. Peut-être même fut-elle cause que, san vouloir la mystifier, mais bien plutôt pour avoir son sen timent très net et très franc sur Joseph Delorme

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ET M"l«' D*ARBOUVILLE

s'amusa à prolonî^er le jeu d'imagination dont parle M. de Barante. On raconte, en effet, qu'il ne se fit connaître à M^ie d'Arbouville comme étant l'auteur de la V^ie et des Poésies de Joseph Delorme que pour mieux justifier le jeune poète à ses yeux, car il va sans dire que, tout en goûtant certains vers, elle n'éprouva que désenchantement à la lecture de cette poésie matérialiste.

Quand Sainte-Beuve fit la connaissance de M°^^ d'Arbouville, il y avait environ trois ans qu'il était revenu de Lausanne. J'évoque ici le souvenir de ce voyage au pavs de Vaud, parce qu'il marque une date mémorable à tous les points de vue dans 1?. vie de l'illustre critique. Au point de vue littéraire, c'est à Lausanne, dans son cours sur Port-Royal, et à son retour à Paris dans ses travaux sur Fontanes, qui en furent la suite, que Saintelieuve dépouilla complètement le romantique ardent et quelque peu dévergondé qu'il s'était montré jusqu'aux Pensées d'Août. Au point de vue social et moral, c'est dans le commerce des époux Olivier, dans ses conversations avec Vinet, qu'il apprit à régler sa vie et qu'il éprouva le besoin de se ranger. Lui qui, au début des Consnlntions^ disait à Ulric Guttinguer, son compagnon d'étude et de plaisir :

Non, jamais, non, ramoiirj'amour vrai, sans mensonge, Ses purs ravissements en un cœur ingénu, Kt l'unique pensée où sa vertu nous plonge, Et le choix éternel, je ne l'ai [)as connu I

Il fut à la veille de le connaître, en i84o, et ce n'est

pas sa faute s'il ne put réaliser son rêve. On n'a qu^à lire sa lettre au général Pelletier (i) pour se faire une idée du chagrin qu'il ressentit en se voyant éconduit par celle de ses filles dont il avait demandé la main. Mais il était écrit qu'il mourrait dans la peau d'un vieux garçon. Quoi qu'il en soit, à partir du jour où il rencontra M^^*^ d'Arbouville, on peut dire qu'il connut à la fois les deux phases successives dont parle Pascal, la phase de l'amour et celle de l'ambition.

C'est par le comte Molé qu'il lui fut présenté. M. Molé avait été poussé à ses débuts par Fontanes, qui avait rendu compte de ses Essais dans le Journal des Débats et l'avait comparé modestement à Vauvenargues, pendant que Chateaubriand, ce appliquant à leur auteur ce mot du poète grec, qui résume les deux conditions considérées par les anciens comme la marque d'une éducation achevée », disait de lui dans le Mercure de France : (( Il sied bien à un homme armé de jouer delà lyre (2). » — Le jour où Sainte-Beuve entreprit d'écrire la vie de Fontanes, il se mit tout naturellement en rapports avec les hommes du Consultât qui l'avaient fréquenté chez Joubert, ou chez M"^*"^ de Beaumont,et c'est ainsi que, de proche en proche, de Chateaubriand au chancelier Pasquier, il pénétra peu à peu dans la haute société où régnait M"^® d'Arbouville. L'ambition seule le conduisait alors. Il s'était mis en tête d'entrer à l'Académie avec son livre sur Port-Pioijal (3), et il savait que les clefs de

(1) Cf. sa correspondance, t. I, p. iio.

(2) Cf. les Correspondants de Joubert, par Paul de Raynal, p. 3i5.

(3) Il écrivait en 1889 à M^^^ Juste Olivier : « Je ne serai pas encore de l'Académie cette fois, mais si mon volume paraît en décembre, et si vers ce temps il y a quelques vacances, il est probable que j'aurai des chances, et si mes amis du dedans de l'Académie me poussent et me font signe, peutêtre alors que le grand courage me prendra pour en finir et que je me pré-

ET Mn^<* d'arbouvîlle

place étaient aux mains de M. Molé et de ses amis, les èctrinaires. A tort ou à raison, M^^^rArbouvilIe passait ême déjà pour avoir le privilège de faire les a immor- Is», et cela seul nous explique Tempressement que mit ainte-Beuve à lui faire sa cour (i); mais bientôt, comme cela arrive souvent en pareil cas, le sentiment qui lui avait appris le chemin de la place Vendôme, où elle avait fixé son domicile, se changea en un autre, d'un ordre moins intéressé et plus intime.

J'ai parlé delà sympathie que Sainte-Beuve avait éprouvée dès le premier jour pour M"^^ d'Arbouville. Cette sympathie avec le temps éclata en un amour d'autant plus vif que les yeux et le manège, tout de coquetterie, de la femme qui en était Tobjet, laissaient entendre qu'elle n'y était pas indifférente. Oui, M^^^ d'Arbouville aima

seiitcrai. » {Corresp. inédite de Sainte-Beuve avec M . et M'"" Juste Olivier.)

(i) Elle se croyait un peu de l'Académie, dit Arsène Houssayc dans ses Confessions (t. 11, p. 87), parce qu'on n'y faisait rien sans elle. C'était le mot de son ami Sainte-Beuve, Aussi lui dit-elle un jour : « Voilà pourquoi vous faites tant de bêtises, » — « Elle tenta, continue Houssaye, de réhabiliter Alfred de Musset à l'eau pure : elle lui sema de fleurs le chemin de l'Acad^-mie. A tous les quarante qui venaient à ses causeries, elle dit un jour : c C'est moi qui fais les visites d'Alfred de Musset. » Il fut élu, je me trompe, ce fut M^i® d'Arbouville, qui obtint toutes les voix. On ne refuse rien aux femmes, lui dit M. de Salvandy,qui avait d'ailleurs donné la croix au [)oète de VEspoir en Dieu. »

Ainsi parie l'auteur du 4-^° fauteuil. Bien que le mot qu'il prête à M'»'^ d'Arbouville me paraisse apocryphe, je ne puis le démentir, n'ayant pas le inovcn de le contrôler, mais tout ce qu'il nous mcoiife de l'élection d'Alfred Je Musset est absolument faux. D'aboi (l,Alir('(l de Musset ne fut élu ((u'au mois de février 1862, en remplacemeni de DufjaLy, et M^^^ d'Arbouville était morte le 22 mars i85o; ensuite, ce qui })rouA'e qu'elle ne s'intéressait qu'à moitié à sa caudidature, si tant est (pi'elle s'y iuléressàr, c'est que Musset s'étant porté le 2O mars i85o, quatre jours par coiiséqucnl ;iprès la mort de M"»*^ d'Arbouville, il n'obtint que cin([ voix; et dans ( ( s ciiuf voix ne fii^uraient ni Sainte-Beuve, ni Molé, ni Pasquier. Ils avaient ])Our Montalembert, un des concurrents de Musset; ceux qui avaient noI/ pour le pocic des Nuits étaient Alfred de Vigny, Empis, Cousin, Lamart ine et Victor Huî^o.

Voilà comment Arsène Houssayc écrivait rhistoircl Fiez-vous donc maintenant à ses Confessions !

Sainte-Beuve, mais en tout bien lotît îionneDr, hâtons-^ nous de le dire, quoique M.Pons ait insinué le contraire dans le livre à scandale que Ton sait (i). Et pour affirmer cette chose dont on n'est jamais sûr, à ce que dit le sageje ne m'enfiepas seulement aux apparences, je m'en rapporte encore et surtout au témoignage de Sainte- Beuve lui-même. On n'ignore pas qu'il se vantait assez facilement de ses bonnes fortunes. Eh bien, loin de s'être flatté d'avoir possédé M"'® d'Arbouville et deTavoir compromise en vers ou en prose, ainsi qu'il le fit pour la femme d'Olympio, il a écrit longtemps après sa mort, comme pour la défendre dans l'avenir au regard de ceux qui pourraient la soupçonner d'avoir eu à son endroit un moment de faiblesse, il a écrit à une autre femmequ'elle avait été « sa meilleure amie d'alors, mais une amie qui n'a pas su l'être, hélas ! comme il le faut au cœur pour qu'il soit entièrement rempli et satisfait, heureux d'un plein bonheur, puis uniquement désolé. » Et, comme pour donner plus de poids à ce témoignage, il ajoutait : (( J'avais passé Tâge de ces bonheurs qu'on ne mérite jamais, mais qu'on obtient sous le rayon de la jeunesse. Que sera-ce depuis (2) ? »

Est-ce clair? Sainte-Beuve avait, en effet, tout près de quarante ans quand il connut M"^^ d'Arbouville, et si elle portait beaucoup moins que son âge, il portait largement le sien depuis son retour de Lausanne. Dans ses lettres à Juste Ohvier que j'ai sous les yeux, je remarque qu'il se plaignait beaucoup de sa santé, de son manque de voix, du mal dont il souffrait à la poitrine. Cela lui

(1) Sainte-Beuve et ses inconnues. — C'est à tort, par exemple, que Pons a appliqué à d'Arbouville la nouvelle de Sainte-Beuve, intitulée Ma-r dame de Pontivy, puisqu'au moment où il la fit paraître (mars 1887) Sainte-» Beuve ne connaissait pas encore cette charmante femme.

[2) Lettre a M™« Blanchecotte, du ri mai i856, Corresp., t. I, p. 214.

ET MrU<3 d'aUBOUVILLE

ioimait un aspect maladif qui n'était point pour déplaire à une femme sensible et naturellement compatissante. Et, de même qu'il avait séduit la Muse inspiratrice des Consolations par ses airs malheureux — et sou malheur était alors d'avoirperdula foi de sa prime jeunesse, €t c'est pourla retrouver qu'il filait sa quenouille au pied de la Madone du Cénacle; — de même, je suppose, il enchanta le cœur de M^"^ d'Arbouville par les élévations mystiques et les soupirs d'amour de son âme apaisée, consolée. Dieu sait comment !... Aussi bien, tous ceux qui l'ont fréquenté à une époque quelconque de sa vie s'accordent à dire que le charme de sa conversation faisait oublier sa laideur, et c'est une chose acquise que, si l'homme se laisse prendre par les yeux, la femme se laisse prendre par les oreilles. Comment une femme à l'àme tendre et mystique n'aurait-elle pas vibré en entendant Sainte-Beuveparaphraser à ses pieds certaines pièces des Consolations et des Pensées d^août? Autant les poésies de Joseph Delornie^^diV leur accent matérialiste, étaient de nature à froisser les sentiments religieux de ]\Inic d'Arbouville, et nous savons qu'elle les jugea sévèrement, autant les autres étaient faites pour les flatter.

Joignez à cela que le premier volume de Port-Royal, paru en i84o, était l'objet de toutes les conversations dans le monde aristocratique (i), comme dans le monde

(i) Lo. P. Lacordairc écrivait, le 4 octobre i84o, à Mme la comtesse Eudoxie ilo la Tour du V\n :

« Ma Vie de saint Dominique est sous presse. Vous l'aurez à la fin de novembre. Mmo Swetcbine en raffole, et je n'ose presfjue croire (ont ce qu'elle m'en dit de bien... J'espère que cette lecture vous rcmcllr.i iiti peu d<' M. Sainte.-Hcuvc. L'bistoire de Port-Koyal ne ressuscitera pas le jansénisme; M. Sainte-I^euvc n'a fait cpie lui mettre une épitaphc en style aussi subtil que cette bérésie pouvait soubaiter... » (Cf. les Lettres du R. P. Lacnrdnire à Af'ue la co/n fesse Endo.cie de la Tour du Pin, pp. 07-()8 ) Tel te Eudoxie de la Tour du Pin, f[u'ét;«it-elle au manjuis Aynard de la Toiii- du Pin (jui é(!rivaif, en ihiUj, un si inh'r<ss."i!it méuiuirc sur Volupté? (Ci. Volupte, appcDdicc.)

littéraire, chez M"^^ de Boigne, comme chezM^^^^ delà Brîche, chez M^^^ d'Agoult, comme chez ia comtesse Mol é, où l'on rencontrait Sainte-Beuve, voire chez son ami Guttin* guerjOÙ il n'allait plus (i),et vous aurez l'explication de la sympathie et puis de Tamour que M"'^ d'Arbouville éprouva pour la personne de Sainte-Beuve.

M. le comte d'Haussonville, dans les quelques pages qu'il a consacrées à cette amoureuse amitié, dit que le critique des Lundis^ à partir de sa liaison avec M^^^ d'Arbouville, subit littérairement son influence et qu'elle est manifeste en ses études sur M^^^ Aïssé et M"^^ de Krudner. Je n'y contredirai point, d'autant que Sainte-Beuve a passé sa vie à subir riniluence de quelqu'un, des femmes comme des hommes. Mais ce que M. d'Haussonville n'a pas remarqué, c'est que M"^^ d'Arbouville subit encore plus visiblement la sienne : cela saute aux yeux dans la nouvelle qu'elle a publiée sous le titre de Résignation et dont le cadre, le milieu, les personnages, celui d'Ursule principalement, sont absolument jansénistes (2). Lorsque cette nouvelle parut dans la Revue des Deux Mon^ des^ Buloz avait demandé à Sainte-Beuve de la présenter au pubhc en quelques pages préliminaires. Mais Sainte-Beuve avait décliné cet honneur qui eût été pourtant un véritable plaisir pour lui, et cela par discrétion, par délicatesse, de peur sans doute de laisser poindre la flamme dont il était alors dévoré (3). Ce fut Labitte que l'on chargea de ce soin, encore Labitte prit-il un pseudo-

(1) (( ... Vous savez sans doute, aussi bien que moi, écrivait Alfred Tattet à Ulrich Guttin^uer, que Racine a . fait une histoire de Port-Royal, — car je ne veux pas encore quitter le thème favori de Sainte-Beuve. . . » (Voir à l'appendice du t. I de cet ouvrage.)

(2) On trouvera cette nouvelle à l'aî)pendice.

(3) Les affections bien vraies, écrivait-il à Juste Olivier, le i8 mars i84t, ont leur pudeur et craignent d'en trop dire devant tous. (Corresp. inédite de Sainte-Beuve avec M et M^^iQ Juste Olivier.)

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