HYACINTHE VALMORE ( I
Quelques semaines plus tard Ondine, sans tenir compte de la prière de sa mère, lui envoyait cette 'autre poésie pour fêter le vingtième anniversaire de sa naissance.
l'anniversaire A maman
Vingt ans ! quoi ! j'ai vingt ans, ma mère, et les journéei Ont apporté cette heure en jouant avec moi ! Quoi 1 de si courts instants ont formé vingt années ! L'adolescence ainsi courut-elle pour toi ?
Comme au bruit d'une étrange et charmante nouvelle,
J'ai tremblé ce matin en saluant ce jour ;
Ce jour tout revêtu de grâce solennelle,
Pour m'annoncer vingt ans me réveille à mon tour.
Mais toi, dis ? quel penser dans ton cœur vient de naître La surprise ou l'effroi t'ont fait chercher les cieux ; Tu tremblais. A la fois, soudain j'ai vu paraître Un sourire à ta lèvre, une larme à tes yeux.
La nouvelle t'effraie, ô mère absente et sage !
Tu lis dans Tavenir et ton cœur m'y défend :
Oui, l'avenir est pris, mais qu'importe? à tout âge .
Serai-je pas toujours ta vie et ton enfant ? |
Ne crains pas, j'ai vingt ans, tout s'éveille en mon âm( Je n'ai pas peur de vivre et ne recule pas. t Dans mon cœur qui bat vite entre une sainte flamme. Une route sans fin s'ouvre devant mes pas.
(i) Celte poésie inédite a été trouvée dans les papiers de Sainte-Beuve qi sont entre les mains de M. le vicomte de Spoeiberch de Lovenjoul.
ET ONDINi: VALMORE
Va î je vivrai toujours I je me sens immortelle ! Et c'est pourquoi je marche en relevant mon front. \'al je vivrai toujours ! et la flamme éternelle Ne s'obscurcira pas sous un terrestre affront.
Ne crains pas de me voir commencer le voyag'e,
Légère de trésor pour payer le bonheur :
Il viendra sans compter. Le divin héritage
M'a mis l'espoir dans l'âme et la foi dans le cœur.
J'entre donc sans trembler dans la g-rande carrière, yid richesse est en moi qui ne peut pas mourir, Oui se fécondera sous la sainte lumière; Mon bonheur est en toi que nul ne peut ravir.
J'ai vingt ans! à vos pieds je me mets tout entière. Dieu, père de ma mère, et qui l'aimez en moi ! J'ai ving-t ans! sur ton sein presse-moi la première, Mûre ! mon âme est tienne et s'en retourne à toi.
Avant de m'élancer au chemin de la vie. Laisse-moi prendre haleine un moment dans tes bras. .Mets ta main sur mes yeux, je me sens éblouie: Le bonheur m'enveloppe et me parle tout bas,
le m'arrête charmée. Oh! que la vie est belle !
Oue Dieu qui fait tout vivre est g-rand de-vant mes yeux!
(jue je l'aime partout ! que le bonheur fidèle,
liègne bien avec lui dans l'infini des cieux!
' jn ! je ne tremble pas devant vous. Dieu du monde î Mieu tendre, Dieu puissant. Je rends grâce à g-enoux. Lai com[)ris vos g^randeurs, et d'une amour profonde, répands mon encens et mon cœur devant vous !
')rès le doux printemps de notre blonde enfance, ' )tre été nous arrive et brunit nos cheveux.
Dieu! vous mettez la force où le travail commence.
N^jus vous faites robuste en nous faisant heureux.
< >ui, plus je vois l'espace et l'immense nature, Dus je sens la douceur de l'éternel amour;
Et plus baignant mon cœur à votre source pure, Mes yeux deviennent forts pour contempler le jour.
Ne vous cachez donc plus, ma craintive pensée; N'enfermez plus Tessor d'un vouloir frémissant, Mesurant votre course à ma force oppressée, Ne craignez plus au loin de devancer l'enfant.
Montez! montez! ardente et pieuse colombe, Prêtez une aile libre aux élans de mon cœur! Traversez les secrets lumineux de la tombe, Et rapportez d'en haut le secret du bonheur,
Levez-vous tout entière et conquérez le monde, Puisque Dieu le découvre à votre humble regard ; Parcourez l'univers et revenez féconde, Des trésors devinés rapportant votre part.
Hier un voile épais vous défendait la route. Hier tout nous disait: ne vous éveillez pas! Aujourd'hui Tair d'été vous fait libre. J'écoute! Mon cœur s'attache à vous pour s'élever d'en bas.
Voilà, certes, de nobles accents,etje conçois que Saint Beuve,qui dirigeait les premiers pas de cette jeune Mus en ait été remué profondément (i).
(i) Voici une autre pièce à lui dédiée, qui doit être de la même époqi] LA ROSE
A Monsieur Sainte-Beuve,
Quand nous respirons cette rose Au front pâle, au souffle embaumé.
Tu nous dis qu'en son sein repose Un ver enfermé.
Tu la saisis et tu la cueilles.
Fouillant dans son calice vert Qui, tout dépouillé de ses feuilles, Reste à découvert.
Puis, tu fais voir l'insecte avide Se tordant, roulé tout au fond De la pauvre fleur au cœur vide ^ Que tes mains défont.
Eh ! quoi I savant inexorable,
ET ONDINE VALMORE 20'
Cependant Ondine était revenue de Londres et avait i y retourner au bout de quelques semaines, « tous- " ni plus quejamais et ayant bien de lapeine à respirer», i mère attribuait cette rechute au mauvais état du jement qu'ils habitaient alors rue d^Assas, mais le mal 'ait une cause pjus lointaine et phis dangereuse; Onne avait le germe de la phtisie... Singulière idée, dira- 3n, de l'avoir envoyée en traitement dans un pays de •ouillards! Sans doute, et Marceline était la première en faire l'observation à ceux qui l'entouraient, mais, nsi qu'elle l'écrivait à Sainte-Beuve, elle ne trouvait 18 un mot pour la rappeler, du moment qu'on lui assuit que la retenir à Londres c'était fortifier sa santé. , elle ajoutait : « Comme c'est ma vie, je me donne du urage pour attendre patiemment, ou du moins des isons pour me taire. Il y a si longtemps que je n'aime us pour moi! Elle est si charmante à aimer pour elle- Jme ! »
Tuant la rosn avant l'hiver, Tu détruis une fleur aimable.
Pour trouver un ver !
En admirant les belles choses Avions-nous donc trop de candeur?
Va, ^râce à toi, toutes les roses Vont nous faire peur.
Ah! plutôt dans les fleurs mortelles Montre-nous le miel précieux.
Apprends-nous à trouver en elles Ce ({ui vient des cieux.
Apprends-nous à laisser la lie Qui se cache au fond de notre eau, Et que l'ame immorlelle oublie Le ver du toujbeau 1
(Sans date.)
Pauvre femme ! elle avait bien raison de dire qu'el était née peuplier et qu'elle tremblerait et qu'elle pleiitï rait toujours! ;|
« Il faut marcher contre le vent, écrivait-elle un plus tard à sa famille, quand on est restée à quatoA ans orpheline et nue, et portant au cœur le courage d^u dragon sous une enveloppe d'oiseau. On ne voit pas \i cœurs, on ne choisit pas avec Dieu. Sa volonté m'a fa sortir de la race errante qui fuyait les bûchers (i). Un austérité douloureuse occupe un coin de mon âme, e compagnie de la plus tendre charité... »
Mais il y a des moments où le dragon le mieux tremp perdrait courage et où Tabsence de ceux qu'on ain: vous devient un supplice.
« Enfin, le voilà parti, ce mois toujours le même, li on dans une lettre écrite par Marceline à sa chèij Ondine, le i^^ mai i843; son poids me tient courbée, y a un an que tu es repartie, et je suis comme toi, nr fille, ma fille, ma chère fille, lasse de t'écrire, parce qu'e effet c'est ta présence qu'il me faut (il me la faut irrév(i| cablement) et parce que le cœur n'a pas toujours lr| paroles de ses sentiments. Les cheveux blancs s'amasseï sur ma tête, et tu seras bien heureuse, Ondine, si l tendres désespoirs de ta mère paient la belle destini que je demande à Dieu pour toi!... En attendant tu bien gentille de faire de nécessité vertu et d'avoir obter cette trêve où tes forces se seront retrempées pour pr( duire tout ce qui couve en toi de bonnes et saintes ch( ses. M. Sainte-Beuve t'attend sur tes gages donnés (2)
(1) Mnie Desbordes-Valmore était issue, du côté paternel, d'une fami protestante qui, chassée de Bordeaux par la révocation de FEdit de N< tes, s'était réfugiée à Genève, d'où elle était orig-inaire, et dont une part ralliée ensuite au catholicisme, était venue s'établir à Douai.
(2) Ses premières poésies.
ET ON DINE VALMORE
iict liant et à une place pure. Je ne t'ai pas dit que connais maintenant sa mère, toute petite et adorable lîiiour pour son fils. Sa maison est celle de la Fée r miettes. Il y sent bon de calme et de fleurs. Elle 1 a demandé de tes nouvelles.
<( Je laisse là ma lettre, souhaitant qu'elleparte aujouriii, i^^ mai. Prends mon cœur en masse, tout gros
I est plein d'une immortelle tendresse pour son nit (l). ))
II aimerait à lire les réponses d'Ondine, mais elles été probablement perdues dans les déménagements essifs de sa mère, et tout ce qu'on sait d'elle, à parle cette époque, c'est que, après un traitement des ^ énergiques chez le docteur Curie, elle revint à peu - guérie dans le courant de l'année i844? et que Tansuivante, pour échapper aux privations de l'intérieur os parents, elle se décida à entrer comme sous-maî-
à la pension Bascans^ où elle avait fait une partie •s études.
(livons-la dans ce pensionnat de demoiselles. Il était ' à Chaillot et dirigé par une personne de grande dision appelée M'^^ Lagut. M. Bascans était un ancien cteur du National., dont la femme était très répan- • lans le monde et qui était lié lui-même avec Armand l astet vSainte-Beuve. Inutile de dire que ce dernier [ ocha de plus en plus ses visites à M. et M"^e r^s- , après que la fille de M""^ Desbordes-Valmore fut rme leur sous-maîtresse... « Ils avaient pris l'habide donner chaque soir des réunions de famille l'ielles étaient admises, avec les personnes du rs, les jeunes maîtresses des classes qui n'étaient
' ' Jri! ri.-.<sr f/c .1/"'"^ I)f\^l)or<l('f;-V()lj)iore, p. 587.
pas occupées. Ces réunions, toujours assez nombreuses étaient très animées, sans être bruyantes. Dans un coi] du salon, un whist était installé pour les amateurs di ce jeu, et dans un autre on se livrait à des conversation! variées, voire à de petits jeux d'esprit qu'aimait beau coup Ondine. Parfois Sainte-Beuve ne dédaignait pa de prendre part à ces modestes et innocentes distrac tions (i), et il excellait dans le jeu des petits papiers, qui proquos ou bouts-rimés qu'une personne de la sociét( lisait à haute voix au milieu des éclats de rire de tout L monde (2). » Mais il mettait au-dessus de tout cela li plaisir de causer seul à seul en tête à tête avec la sous maîtresse de la pension Bascans (3).-
« Dans les années heureuses oùje la voyais assez sou vent, écrivait-il un jour à M""® Desbordes-Valmore, e avant que toute mon existence fût retournée en i848 combien n'ai je point passé auprès d'elle de doux e salutaires moments ! C'étaient mes bonnes journées qu celles-ci où je m'acheminais vers Chaillot à trois heure et oùje la trouvais souriante, prudente et gracieusemen
(t) Ondine lui écrivait le 19 avril 1846 :
<( Ce mal de gorge s'est changé en une forte fièvre en sorte que je doij rester couchée au moins deux jours. Si vous venez demain avec Ja galett( je ne pourrai pas en être, ce qui me sera très duri Voulez-vous remettre] dînette à un autre sçir? Nous ne serons que des demoiselles, nous ferorji notre thé nous-mêmes.
« Je suis avec respect, Monsieur, votre très humble servante.
(( Ondine Valmore. »
(2) Cf. la Fille de George Sand, par Georges d'Heylli, 1900. — Solan§ Sand fut mise en pension chez M°ie Bascans vers i84o et y connut Ondin Valmore.
(3) M'"s Bascans, écrivait Ondine à Sainte-Beuve, le 20 octobre 1846, vei que je vous dise qu'elle a un charmant boudoir tout neuf : que bien qu* soit meublé d'un poêle de faïence et de quatre chaises de paille, on y boi d'excellent chocolat ; enfin, que si vous y veniez un de ces soirs, elle serai très enchantée et vous ferait les honneurs de son mieux... »
{Lettre inédite communiquée par M. le vicomte de Spoelberch de Lover joui.)
ET ONDINE VALMORE
c onfiante. Nous prenions quelque livre latin (i) quelle ; levinait encore mieux qu'elle ne comprenait, et elle arrir ait comme Tabeille à saisir aussitôt le miel dans le buispn. Elle me rendait cela par quelque poésie anglaise, > .ar quelque pièce légèrement puritaine de William Coo- ; er (2) qu'elle me traduisait, ou mieux par quelque pièce
j (i) Le 7 août 1846, Oncliae écrivait à Sainte-Beuve :
£ ; u J'ai lu ce soir VOde à la Fortune. Je crois que je l'ai bien conaprise, s luf ce passai^e que je ne sais pas rendre : DitTuçiunt cadis
Cum fœce diccatis amici
Ferre jui^um pariter dolosi.
i liinnd vous n'aurez rien de mieux à faire, je vous le demande... » i I Dans une autre lettre du même mois :
' : (( J'ai bien travaillé. J'ai lu les Cinq Odes et les précédentes. Je
{ j ois avoir tout compris, sauf un vers :
Non hoc pollicitus tuiB.
f 'C'est dans l'ode XV, vers 3^^. A quoi se rapporte ce tuœ? )> i Dans une autre enfin du 20 octobre 1846 :
{\o ... Moi, j'ajoute que j'ai lu votre Homère^ et que j'aurais bien voulu f-\iis écrire aussitôt le bonheur que j'y ai trouvé. Ce que vous dites de la i| (LT»^ lue tous les matins pour maintenir l'élévation de l'âme, m'a plu sin- , j iliérement, et cet article m'a semblé une de ces pages-là. Au revoir, Mont Mir, je travaille un peu en attendant plus... »
I ( Ij'Ùres inédiles communiquées par M . le vicomte de Spoelberch de Loven-
f 2) <« Après votre départ,'hier, lui mandait-elle un jour {i845 ou i846)j'ai mandé Cooper's Jiymns à une vraie puritaine, fille d'un missionnaire qui ji bite noire maison. Elle m'a raconté avec enthousiasme la vie si orageuse, 1^ belle, au fond de ce poète. J'ai lu quelques hymnes qui m'ont paru très I nlics, très élevées. J'en savais plusieurs sans connaître le nom de l'auteur. I < Je vous remercie de m'avoir donné la pensée de lire ce livre et je vous i; voie, toute fraîche, cette mauvaise traduction d'une de celles qui m'ont le i ]s rraj)p('e ce matin. La connaissez-vous?
' ; DANS i/affliction
i [God moues in, etc., p. 23a.)
i Dans \m chemin mystérieux,
L'esprit de Dieu voyaçe, Sur los flots, dnns l'ombre des cieux.
Tout voilé par l'orage.
Hclève-toi, chrétien tremblant; Le nuage qui gronde, Gros de tendresse, en éclatant, Rafraîchira le monde.
Ah ! comment le jugeri(jns-nous?