‹ Sainte-Beuve, documents inéditsChapitre 29 sur 45 · ET LA PRINCESSE MATHILDE · texte numérisé non relu

ET LA PRINCESSE MATHILDE

vues. Cela lui était d'autant plus facile qu'il avait jj)[)ui moral de son frère (i).

Ouoi qu'il en soit, la façon injurieuse avec laquelle Ile lui avaittirésarévérenceluifit un mal énorme. Pendant iiinze jours il hésita à relever, la plume à la main, le lot de vassal qu'elle lui avait lancé dans le dos en s'en liant, comme le trait du Parthe. Pendant quinze jours - qu'on se le représente malade et pouvant à peine se nir assis sur deux tabourets rapprochés, seule posture uis laquelle il sentait moins l'aiguillon de son mal, — ongeason frein et dévora ses larmes, espérant jus- I la dernière minute que la Princesse, mieux informée, îit une plus juste appréciation des choses, reviendrait icndre la main.

Au bout de quinze jours, comme elle ne bougeait pas, ' résigna à lui écrire, non pour accuser ou s'excuser, s pour exhaler la plainte très noble, enveloppée en- ) dans une vague espérance de réconciliation, qu'on

lit lire à la dernière page des Lettres à la Princesse. ... Vous m'aviez accoutumé, lui disait-il, à une ami-

f'iaubcrt, qui connaissait lo pour et le contre, étant lié avec la Prin- <'t avec Sainte-Beuve, écrivait à Georges Sand quelques jours après

rupture : « Mon jugement là-dessus, si vous tenez à le savoir, est ce-

I. Le premier tort est à la Princesse, qui a été vive, mais le second et K grave est au père Bcuve qui ne s'est pas conduit en galant homme. '1 on a pour ami un aussi bon bougre, et que cet ami vous a donné

! • m\\\i\ livres de rente, on lui doit des égards. Il me seml)le qu'à la (le Sainte-Beuve, j'aurais dis : « (Ja vous déplaît? n'en parlons plus 1 » Manrpié de manières et d'atlilude... Pourquoi écrire dans les jourquand on peut laire des livres et qu'on ne crève pas de faim. Il est • l'tHn' un sage celui-là ; il n'est pas comme vous I » (Corresp. entre

'•'/e Sand et (iusitave Flnubrrty]). 162.) « rois que Flaubert avait raison, et (]iie Sainte-Beuve eût agi sagement 'itrant sous sa tente après après avoir quitté le Moniteur. En sortant inurnal il aurait donne à ses amis qui étaient au pouvoir une nouvelle

i de son esprit d'iii(léj)f n(lance ; en ne mettant pas sa plume au serl'un or'j;anr. ré[)ul)licaiii, (fiielque modéré qu'il fut, il eût gardé devant ion, pimr le peu de leinps (jui lui i-csi.iil, à vivre, une attitude bcau-

' plus di^çuc.

lié toute différente, — si différente que je n'ai pu cons dérer Tentrevue de lundi que couime un accident extr ordinaire, quelque chose qui n^'était pas de vous, d'un autre.

« Pour moi, j'ai mis le signet après la visite du dima che. Le livre se ferme pour moi ce jour-là à cinq heur et demie du soir: se rouvrira-t-il jamais un jour?

« Je sais ce que je dois à tant de bontés, à tant < souvenirs, à tant d'avances d'amitié dont les témoign ges m'environnent et ne cesseront de m'entourer. L'éto nement dont j'ai été saisi lundi et dont j'ai eu peine revenir passera. Tout ce qui a précédé vit et vivra. ï ceci du moins je garderai la foi qui me manque si souve ailleurs: même lorsque je ne pourrai plus espérer, j's tendrai encore, et une voix du dedans murmurera to au fond de moi: Non^ ce n'est pas possible I »

Ce fut sa dernière lettre à la princesse Mathilde; < plutôt non, ce fut l'avant-dernière. Quelques mois aprè il en dicta une autre sur son lit de mort à M. Zeller q lui avait apporté un billet de la Princesse. Car elle s'éts ressaisie — en femme généreuse qu'elle était — en appr nant le danger que courait son ami d'hier (i), et si el ne vint pas lui déposer sur le front le baiser d'adieu, el voulut du moins qu'il sût, avant de mourir, qu'elle ava tout oublié.

Maintenant qu'elle Ta rejoint dans l'autre monde, il n reste à formuler un vœu, c'est que ses lettres à Saint

(i) Elle s'était même ressaisie auparavant, si j'en crois ée que M. Ju Troubat raconte dans ses Souvenirs du dernier secrétaire de Sainte-Bem Trois mois après leur rupture, elle aurait dépêché M. Charles Edmond critique des Lundis pour se réconcilier. Mais Sainte-Beuve aurait répont (C qu'il était embarqué au Temps dans des articles sur Jomini, et qu'il i faudrait revenir de trop loin pour redescendre au rivage de Saint-Gr tien. ))

ET LA PUINCruSSE MATHILDE

teuve, dont elle exigea la restitution après la mort du rand critique, soient publiées le plus tôt possible. Il faut ue la postérité, il importe que Thistoire ait sous les eux tous les témoignages écrits, les demandes et les épouses, de cette belle et pure amitié qui ne connut qu'un uage — mais un de ces nuages de Corse qui portent vec eux la foudre.

APPENDICE

JULIETTE DROUET (i)

(Se rapporte au chapitre premier de ce volume . )

Le 22 juin i836, Victor Hug*o écrivait de Fougères à femme^ qui était en villégiature à Fourqueux :

« Je suis à cette heure dans le pays des fougères, dans ville qui devrait être pieusement visitée par les peintres, une ville qui a un vieux château flanqué de vieilles tours plus superbes du monde, avec des moulins à eau, des r seaux vifs, des rochers, des jardins pleins de roses, des i à pignons qui montent à pic, des églises hautes et basses, 1 tes sortes de vieilles architectures rongées du lierre. J'ai tout cela au soleil, je l'ai vu au crépuscule, je lai revu au c de la lune et je ne m'en lasse pas. C'est admirable. Il y a ç là quelques maisons du temps de Louis XV, mais elles peu de succès. Le goût Pompadour n'a rien à faire avec chicorées dans ce pays-ci. Le rococo est malheureux ave granit. Du reste, l'architecture, est en général, barbare, pierre bretonne ne s'est prêtée aux coquetteries d'aucune é que. Pas plus à celles de la Renaissance (2) qu'à celles

(1) J'ai publié cette étude dans la Revue de Paris du i5 février igo3 la reproduis ici parce qu'elle est le complément indispensable du chap premier de ce volume.

(2) Victor Hugo commettait là, par ignorance, une véritable hérésie î ' tarda pas, d'ailleurs, à s'en rendre compte lui-même, car, peu après, suite d'une course à Dinan, il écrivait à Louis Boulanger qu'il y a dans cette petite cité quelques façades « où l'art de la Renaissance assez bien tiré du granit ». Qu'aurait-il dit, s'il avait eu le temps de vis les merveilleuses cathédrales et chapelles de la fin du xv« et du commcj ment du xvi« siècle, où la pierre dure, sous la main des artistes de la naissance, a été ouvragée, ciselée, ajourée comme de la dentelle?

APPENDICE

ii.ouis XV. Mais certaines églises ont de raiislérité et de la f I »andeur. . . »

1 Trois jours après, il mandait à Louis Boulanger : i «... Une ville qu'il faut aussi que vous voyiez et que vous ojlez avec moi^ c'est Foug'ères... Je reviens de Fougères anime La Fontaine revenait de Baruch, et je demanderais olontiers à chacun : Avez- vous vu Fougères? Figurez-vous ne cuiller ! grâce encore pour ce commencement absurde. La ailler, c'est le château ; le manche c'est la ville. Sur le châîau rongé de verdure, mettez sept tours, toutes diverses de )rme, de hauteur et d'époque ; sur le manche de ma cuiller, Qtassez une complication inextricable de tours, de tourelles, c vieux murs féodaux chargés de vieilles chaumières, de ignons dentelés, de toits aigus, de croisées de pierre, -de cilrons à jour, de mâchicoulis, de jardins en terrasses ; attaicz ce château à cette ville et posez le tout en pente et de traîrs dans une des plus profondes vallées qu'il y ait. Coupez le mt avec les eaux vives et étroites du Couasnon sur lequel ppcnt nuit et jour quatre ou cinq moulins à eau. Faites micr les toits, chanter les fdles, crier les enfants, éclater les ici urnes, vous aurez Fougères; qu'en dites-vous (i) ?... » J'ignore ce qu'en pensa Boulanger, mais moi qui connais Dugèreset qui sais que, lorsqu'il y vint en touriste au mois de ai i83G, Victor Hugo était accompagné de son amie, Juliette rouet, j'avoue que je donnerais tout le pittoresque de ce royal lysage pour le « grain de mil », le petit détail, qui y manque qui forcément devait y manquer : ce petit détail, c'est la aison natale de Juliette... Car c'est là, dans le faubourg de illé, rue de la Révolution (2), qu'elle naquit, le 10 avril 180G.

(i) I^n Voijagej par Victor Hiicjo.

{1) L'aiiricMiic rue do la UovoJiition. à Fou;5;èrcs, est appelée rue de Rillé, puis i8/j5. On la d<'.sitj;nnit sojis le nom de faubourg de Rillé avant le 20 •ssidor an II, date où elle prit le nom de rue de la Révolution. En 1807", e fut appelée rue d'Antrain. Sous l'aneicMi régime, le faubourp^ de Rillé rmait une paroisse de Fouj^èrcs. (Renseignements fournis par le chef de rcau (le l'état-eivil de Fou^^ères.) Voici son acte de naissance :

Aussi bien, comme elle perdit son père et sa mère au ber ceau (i), qu'elle fut transportée dans ses langes à Paris e qu'aucun membre de sa famille ne semble être resté à Fou gères, peut-être qu'en i836, quand elle y revint après trent ans d'absence, ne put-elle pas elle-même se faire montrer 1 petite maison basse où Julienne-Joséphine Gauvain — pou l'appeler de ses prénoms et nom véritables — avait vu le j oui En tout cas, il y a quinze ans, personne ne put me l'indiqué Je le regrette pour la ville de Fougères qui se serait enric^ d'une curiosité doublement historique, puisque Victor Hugo! donné le nom de Gauvain au héros de son roman Quatre- Vin§l Treize,

Donc Julienne fut transportée à Paris aussitôt après la mol de ses parents. Elle y fut recueillie par un grand-oncle, Jeâ| Baptiste Drouet, garde général des forêts, qui lui servit j père et dont elle prit le nom plus tard, par reconnaissance, sa| doute.

Drouet ayant, ainsi que sa femme, des principes religie| très solides, l'enfant fut mise à sept ans au pensionnat I Petit-Picpus que dirigeaient les Bernardines-Bénédictines

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Le onze avril mil huit cent six, à trois heures du soir, par devant ni Louis Binel, maire et officier de l'état civil de la commune de Fougères,^ comparu Julien Gauvain, tailleur, âgé de vingt-neuf ans, demeurant à Fjp gères, rue de la Révolution, lequel nous a présenté un enfaut du sexe f^ nin, né le jour d'hier, à sept heures du matin, de lui déclarant et de M^. Marchandet, son épouse, auquel enfant il a déclaré vouloir donner les p noms de Julienne-Joséphine ; lesdites déclaration et présentation faites présence de François Dorange, huissier, âgé de vingt-cinq ans, demeura^ à Fougères, et de François Bannier, jardinier, âgé de soixante-huit demeurant en Lécousse. Et ont, le père et les témoins, signé avec nou$< présent acte, après que lecture leur en a été faite. — Signé : Julien (x^ vain, François Banoier, Dorange et Louis Binel. (Extrait des registres^ l'état civil de Fougères.) ^ ^ >

(i) Le père de Juliette — ou de Julienne — mourut à l'hospice civil Fougères^ le 12 septembre 1807, à l'âge de trente ans. Marie Marchanê P"^^ sa femme, mourut à Fougères, rue de la Révolution, le i5 décembre i8c ii[ à l'âge de vingt-huit ans.

Les époux Gauvain-Marchandet s'étaient mariés à Fougères, le 10 flon an VIL Leur acte de mariage indique que le mari était né le 7 juillet ly, et la femme le 19 août 1779. (Communiqué par le chef de bureau de l'él civil de Fougères.)

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APPENDICE

r Adoration Perpétuelle et où elle avait deux tantes mèresraies, savoir : mère Sainte-Menechtide (née Gauvain), char- ' du chant et du chœur, toute jeune, avec une admirable ix, et mère des Ang-es (née Drouet), qui avait été au couvent s Filles-Dieu et au couvent du Trésor, entre Gisors et

(]e qu'étaient les relig'ieuses du Petit-Picpus, Victor Hug^o, t|iii évidemment avait été documenté par « Juliette », nous l'a raconté tout au long* dans un chapitre des Misérables, C'était ^uiie communauté de l'obédience de Martin Verg^a. Les Bernardines-Bénédictines pratiquaient l'adoration perpétuelle. Une robe de serge noire à manches larges, un grand voile de laine, une guimpe qui montait jusqu'au menton, coupée carrément sur la poitrine, un bandeau qui descendait jusqu'aux yeux, tel était leur habit.

Elles faisaient maigre toute Tannée, jeûnaient durant le Carême et beaucoup d'autres jours qui leur étaient spéciaux, se relevaient dans leur premier sommeil pour lire le bréviaire et chanter matines, depuis une heure du matin jusqu'à trois, couchaient dans des draps de serge en toute saison et sur la paille, ne prenaient point de bains, n'allumaient jamais de feu, 56 donnaient la discipline tous les vendredis, observaient la règle du silence, ne se parlaient qu'aux récréations, qui étaient très courtes, et portaient des chemises de bure pendant six [nois, du i4 septembre, fcte de l'Exaltation de la Sainte Croix^ jusqu'à Pâques.

Elles ne voyaient jamais le prêtre officiant, qui leur était Miché par une serge tendue à neuf pieds de haut. Au sermon, juand le prédicateur était dans la chapelle, elles baissaient leur voile sur leur visage. Elles devaient toujours parler bas, marcher les yeux à terre et la tête inclinée. Un seul homme pouvait entrer dans le couvent, l'archevêque diocésain. Il y en ivait bien un autre, qui était le jardinier, mais c'était toujours Lin vieillard, et, afin qu'il fût perpétuellement dans le jardin 5t que les religieuses fussent averties de l'éviter, on lui accrochait une clochette au e*euou.

C'est là que madame de Genlis avait voulu se retirer quand elle fut touchée de la grâce, mais elle trouva la règle trop dure et ne fit que traverser le Petit-Picpus.

Le pensionnat qui était joint au couvent recrutait ses élèves parmi la noblesse ; la plupart étaient riches. Elles étaient vêtues de bleu, avec un bonnet blanc et un saint-esprit de vermeil oti de cuivre fixé sur la poitrine.

Dès qu'elle y fut entrée, Julienne devint Fenfant gâtée de laj maison, et il va sans dire que ses tantes firent tout ce dépendait d'elles pour lui donner la vocation religieuse. Mal heureusement, elle avait reçu de la nature des qualités et d| défauts qui, en s'accusant davantage avec les années, contrSI rièrent leurs desseins. Ce n'est pas elle qui se serait yjermis ( dire que (( de voir le pavé de la rue la faisait frissonner de tête aux pieds ». Elle n'était pas assez mystique pour cela. " yeux et ses oreilles étaient tournés continuellement vers le moné dont lui parlaient ses camarades du noble faubourg. Elle éco| tait avec un plaisir infini la flûte invisible qui jouait derrière f mur du couvent, à certaine heure de la journée, ce vieil oublié maintenant qui fît rêver alors tant de jeunes filles: (( Zétulbé, viens régner sur mon âme ! » Et le peintre de flei^ Redouté, qui par une tolérance spéciale était admis à lui donr des leçons, disait à C{ui voulait l'entendre que sa petite élel avait un vrai tempérament d'artiste... Avec cela, espiègle, tine, coquette et s'amusant à mystifier tout le pensionnat, s'avisa-t-elle pas un jour de laisser traîner sur les dalles cloître un bout de papier où elle avait écrit : « Mon père J m'accuse d'avoir été avarice ! Mon père, je m'accuse d'avoir adultère! Mon père, je m'accuse d'avoir élevé mes regards v| les monsieurs ! »

Elle avait beau n'avoir que neuf ou dix ans quand elle fit 0t écrit cette singulière confession, la chose en elle-même n'^| scandalisa pas moins le couvent, à commencer par ses tant Elles furent bien plus scandalisées encore lorsque Julienriïl présentée à monseigneur de Qtielen comme postulante, lui dejl clara que cette présentation se faisait contre son gré. Elle avail

APPENDICE 2^7

' ans il cette époque et était jolie comme un cœur. Monseiiir de Ouelen la regarda et dit aux 'religieuses de la rendre i famille, ce qui fut fait le jour même. Mais ce n'est pas le ! d'ouvrir la cage à Foiseau prisonnier, la difficulté comité au moment précis où il est mis en liberté, /avenir tranquille que le garde des forets avait rêvé pour ièce s'étant évanoui de la sorte, notre homme fut quelque déconcerté : elle lui retombait sur les bras. Qu'allait-il d'elle? Comme il n'avait aucune fortune, force lui était . pi endre un parti et d'ouvrir à Julienne une nouvelle carrière, .aquelle? Avec des goûts comme ceux qu'on lui avait donnés ae Petit-Picpus et une éducation comme celle qu'elle y avait îçue, elle n'était pas d'un placement commode. De 1822 à 1826, je ne saurais dire ce cpi'elle fit, les derniers ^présentants de la famille ne l'ayant jamais su eux-mêmes, [ais, en 1826, nous la trouvons dans l'atelier de Pradier, rue e l'Abbaye, en qualité de modèle (i).Deux ans après, Pradier . jetait dehors avec l'enfant qu'elle avait eu de lui. Non seumcnt elle était déclassée, mais encore elle était déshonorée, n pas de plus, et cette pauvre fille-mère, que sa beauté avait îrdue, allait peut-être tomber sur le trottoir comme tant autres. Heureusement, elle avaitde l'amour-propre, du savoir , de l'ambition. Elle avait connu chez Pradier un ancien préfet 5 Mont-de-Marsan aux Cent Jours, qui était pour le moment gisseur au Théâtre royal de Bruxelles : j'ai nommé Félix arel. Le hasard ayant voulu qu'elle le rencontrât dans cette injoncture, Harel lui conseilla d'entrer au théâtre, et elle ibuta sous ses auspices, au commencement de l'année 1829. année suivante, Ifarel étant revenu en France avec la troupe î mademoiselle Georges, Julienne, qui avait pris le nom de iliette, fut engagée par lui à la Porte-Saint-Martin, où elle

[l) On a (lil ([u'ellc posa pour I;i stal,iic Strashoiirt;' qui décore la place la (Concorde. I! serait plus exnci- de dire — cnr ell(^ n'avait j)Ius de relaus avec Pradier à 1 cpoqiie où il fit celle statue — que le sculpteur se rvif , pour moileler la têle de la ville de Strasbour^S du buste qu'il avait it autrefois de Juliette.

24B SAINTE-BEUVE ' i

débuta, le 27 février i83o, dans le rôle d'Emma, de VHomrïn, du Monde, comédie d'Ancelot et Saintine. Puis elle émigrî vers FOdéon, dont Harel était directeur en même temps qu , de la Porte-Saint-Martin. Elle y joua dans le Moine, de Fontarl (28 mai i83i); le Jeune Prince, de Merrille (7 juillet i83i) | r Homme au Masque de Fer^ d'Arnould et Fournier (3 aoû | 1 83 1); Catherine II, d'Arnould et Lockroy (29 septembre i83

En i832, elle revint à la Porte-Saint-Martin, où elle créa 1|| rôle de Teresa dans la pièce du même nom — de Dumas pèj et le rôle de la marquise dans Jeanne Vaubernier, un (J| triomphes de M™^ Dorval (17 janvier i833)

C'est alors qu'elle fît la connaissance de Victor Hugo. 0%; raconté qu'elle l'avait subjugué et conquis en allant un bé^ matin lui demander, chez lui, place Royale, le rôle de la pr| cesse Negroni dont personne ne voulait, parmi les actrices i théâtre, à cause de son insignifiance. La vérité, c'est (J Victor Hugo et Harel eurent au contraire toutes les peines i monde à le lui faire accepter, Juliette ayant des prétentiolj au-dessus de son mérite, et que, pour l'y décider, l'auteur-l Lucrèce Borgia dut lui promettre de lui donner avant pïj une large compensation. La compensation fut plus large (| Juliette n'e.ût osé l'espérer, puisque le poète tomba à ses pii quelques jours après la représentation de sa pièce. Il faut que, dans le rôle de la princesse Negroni, elle éblouit touÇ monde par l'éclat de sa beauté

Victor Hugo écrivait, le lendemain : ^

(( Il y a dans Z/^^c^éce Borgia certains personnages de secai ledi ordre, représentés à la Porte-Saint-Martin par des acteurs (| sont de premier ordre et qui se tiennent avec une grâce, il loyauté et un goût parfaits, dans le demi-jour de leurs rôle L'auteur les en remercie ici. Parmi ceux-ci, le public a vi^ njfnn ment distingué mademoiselle Juliette. On ne peut guère dî kit que la princesse Negroni soit un rôle. C'est, en quelque sor !issai( une apparition ; c'est une figure belle, jeune et fatale qui paf \\ soulevant aussi un coin du voile sombre qui couvre l'Italie j ^.^^

:liis(i

APPENDICE

siècle. Mademoiselle Juliette a jeté sur cette figure un éclat l aordinaire. Elle n'avait que quelques mots à dire, elle y a

- beaucoup de pensée. Il ne faut à cette actrice qu'une occai pour révéler puissamment au public un talent plein

me, de passion et de vérité. »

i)e son côté r Artiste disait:

(( Elle sait tout ce qu'apprennent la nature et l'âme : elle ne sait pas ce qu'apprennent les professeurs du Conservatoire : souvent elle paraît ig-norer combien il faut de pas pour traver- >er le théâtre, à quelle hauteur précisément il est permis de ever le bras, comment on doit arranger ses cheveux épars et •aire certaines transitions. C'est le cygne qui perce les nuages le son vol majestueux et semble gêné pour marcher sur la ^rrc. »

Et voici le magnifique portrait que Théophile Gautier nous raçait d'elle en parlant de la pièce, dans le Figaro :

(( La tête de mademoiselle Juliette est d'une beauté régulière 5t délicate, qui la rend plus propre aux sourires de la comédie [u'aux convulsions du drame ; le nez est pur, d'une coupe lette et bien profilée; les yeux sont diamantés et limpides; la touche, d'un incarnat vivace, reste fort petite, môme dans les clats de la plus folle gaieté. Tous ces traits charmants en euxûémes sont entourés d'un ovale du contour le plus suave et le ilus harmonieux ; un front clair et serein, comme le fronton e marbre blanc d'un temple grec, couronne lumineusement ette délicieuse figure ; des cheveux noirs abondants, d'un reflot dmirabhî. en font ressortir merveilleusement l'éclat diaphane t lustré.

<i Le cul, les é[)aules et les bras sont d'une perfection toute nlique ; elle pourrait inspirer dignement les sculpteurs et être dmise au concours de beauté avec les jeunes Athéniennes qui lissaient tomber leurs voiles devant Praxitèle méditant sa énus. »

Victor Hugo n'avait donc pas besoin, pour devenir amou-

reux de cette déesse, qu'elle lui dénouât publiquement les cor-l dons de ses souliers et lui baisât les pieds avec admiration, comme l'insinue son beau-frère, M. Paul Chenaj, dans le livre qu'il a jug*é à propos de publier naguère (i); il lui suffisait d'avoir des yeux, et c'est un fait que plus le poète est g*rand, plus il a le sens et le culte de la beauté.

Ce n'était pas, d'ailleurs, la première fois que Victor Hugo subissait le charme de Juliette. Il y a, dans l'album de ]\/[me Drouet, une pièce devers datée du 26 mai 1887, que Victoi Hugo fit et lui donna en souvenir du jour où il la vit ce poui la première fois » : — si je ne me trompe, ce fut dans un en 1882 ; mais il n'osa ce jour-là s'approcher d'elle.

Car le baril de poudre a peur de Fétincclle.

II avait reculé pour mieux sauter, c'est le cas de le dire. Quin| jours après la représentation de Zwcréce Borgia^W pénétrait, | vainqueur et en vaincu tout ensemble, dans l'alcôve de la belj princesse Negroni.

Huit ans plus tard, dans la nuit du 17 au 18 février i84l il écrivait :

((T'en souviens-tu, ma bien-aimée? Notre première nui c'était une nuit de carnaval, la nuit du mardi gras de i833 (i^ On donnait je ne sais dans quel théâtre je ne sais quel bal 4 nous devions aller tous les deux. (J'interromps ce que j'éc^

(1) Victor Hugo à Guernesey,]}. i5g.

(2) Victor Hugo, qui décidément n'avait pas la mémoire des dates, mê^f de celles qui lui rappelaient les plus doux souvenirs, s'est trompé une f|f de plus. Le mardi gras de i833 n'était pas le 17 février,mais le 19. Voij à titre de document, la lettre d'invitation au bal masqué dont il est question :

« Monsieur,

« Vous êtes invité à assister au bal d'artistes qui aura lieu dans le foy du Gymnase le mardi gras 19 février. Le bal commencera à onze heures demie. Le souper sera servi à deux heures et demie.

« Les commissaires :

« LÉON MONVAL, ALLAN, régisSCUr ; JENNY VERTPRÉ-CARMOULIER , LÉONTINE VOLNYS.

« Nota. — Cette lettre, qui est personnelle, servira de billet d'entrée. ( est prié, autant que possible, de se présenter en costume. »

lus

APPENDICE

:r prendre un baiser sur la belle bouche, et puis je conli- ■.) Rien, pas même la mort, j'en suis sûr, n'effacera en moi )uvenir. Toutes les heures de cette nuit-là traversent ma ^ée en ce moment Tune après l'autre, comme des étoiles j iii passent devant l'œil de mon âme. Oui, tu devais aller au bal l lu n y allas pas, et tu m'attendis.

( Pauvre ange, que tu as de beauté et d'amour! Ta petite 'i nnbrc était pleine d'un adorable silence. Au dehors, nous iidions Paris rire et chanter, et les masques passer avec de ids cris. Au milieu de la grande fcte générale, nous avions h part et caché dans l'ombre notre douce fête à nous. Paris i L la fausse ivresse, nous avions la vraie. N'oublie jamais, mon ange, cette heure mystérieuse qui a igé ta vie. Cette nuit du 17 février i833 a été un symbole L c(jmme une figure de la grande et solennelle chose qui s'acemplissait en toi. Cette nuit-là, tu as laissé au dehors, loin de oi, le tumulte, le bruit, les l^ux éblouissements, la foule, our entrer dans le mystère, dans la solitude et dans lalour.

« Cette nuit-là, j'ai passé huit heures près de toi. Chacune e ces heures a déjà engendré une année.

(( Pendant ces huit ans, mon cœur a été plein de toi, et rien c le changera, vois-tu, quand môme chacune de ces années ïgendrerait un siècle (i). »

Cette page admirable ne saurait se passer de commentaire.

en croire Victor Hugo, Juliette, en se donnant à lui, aurait îHoncé du même coup à la vie bruyante et dorée qu'cîllc melit. Les choses n'allèrent pas si vite, et ce ne fut pas sans îine et sans combat que s'accomplit cette renonciation.

Après avoir été la maîtresse de Pradier, Juliette l'avait été î plusieurs écrivains, notamment d'Alphonse Karr. Quand îctor Hugo mit son cœur à ses pieds, un millionnaire russe i polni! li ^ ]?i couvrait d'or et de pierreries, — ce qui ne l'em-

! (1) i .i;^v i;:: (li(.c, cxiraltc dii Liurc de V Anniversaire. (Voir plus loin a57.)

262 APPENDICE

péchait pas de faire des dette^ — Elle aurait bien voulu ïi'apJo partenir qu'au poète, à qui elle savait gré de l'avoir distingué» et choisie entre tant d'autres reines de théâtre, mais l'auteuiB des Orientales n'était pas riche alors, et les princesses NegroniBs ne vivent pas seulement d'encens et de beaux vers. H

Elle continua donc pendant quelque temps à servir deidp maîtres à la fois, malgré la promesse qu'elle avait faite Victor Hugo de quitter son boyard. Victor, qui était jaloux, s'aperçut bientôt qu'il était joué. ||

Il y eut éclat et rupture de sa part ; pendant trois jours il resta sous sa tente, attendant vainement que Juliette lui mar quât son repentir. Le quatrième jour, n'y pouvant plus tenir il retourna chez sa maîtresse, qui, touchée cette fois jusqu'au: larmes, se jeta dans ses bras et lui jura de n'être qu'à lui seu désormais-

Or, voilà que, peu de temps après cette scène, elle disparu un beau matin sans dire où elle allait. On devine les diver sentiments qui assiégèrent l'esprit de Victor Hugo quand trouva sa porte close. Il crut d'abord qu'elle lui avait manqu de parole une seconde fois ; mais il fut vite rassuré en appn nant par une amie de Juliette qu'elle était partie pour Bres où résidait une de ses sœurs, afin de ne pas être témoin de i vente de ses meubles qui avaient été saisis. !

J'ai lu les lettres que Victor Hugo lui écrivit en cette cii constance ; elles sont poignantes ; on voit qu'il a conscien( d'avoir conduit cette jeune femme à la ruine en voulant i réhabiliter à ses propres yeux. Car c'est pour purifier cet anj déchu, tout autant que pour en jouir, qu'il l'a pris dans s< bras et l'a emporté sur les hauteurs sereines où plane ordina rement sa pensée !

Consultez là-dessus ses amis et ses proches : ils vous dire qu'il eut au plus haut degré le respect de la femme, que j mais il ne lui échappa une parole inconvenante ou seuleme légère à l'adresse de celles qui n'inspirent que le mépris, que, lorsque les Jeune-France mettaient la conversation sur

A1»PENL)ICK

|)ilre, il suffisait de l'apparition de Victor Hugo pour les • taire (i).

ictor sentit donc vivement la responsabilité qui lui incomdans la ruine de Juliette : aussitôt, il se mit à l'œuvre r réparer dans la mesure de ses moyens le préjudice matéju'il lui avait causé.

alla d'abord trouver Pradier qui, s'il n'était plus l'amant Illicite, n'en était pas moins le père de son enfant, auquel

lit donné son nom. Pradier s'eng-agea à lui venir en aide, j Liant à lui, Victor, en grattant avec ses ongles ici et là, — le sers de ses expressions, — il parvint à ramasser quel- > milliers de francs pour désintéresser ceux des créanciers on amie qui montraient les dents les plus longues. \[)rès quoi, il courut au devant d'elle jusqu'à Rennes. Mais lit déjà entendu entre eux qu'en arrivant à Paris elle se raitde tous les meubles et objets mobiliers qui garnissaient

appartement, 35 bis^ rue de TEchiquier, et qu'elle irait lier le modeste logement qu'il lui avait loué et meublé, rue il-Anastase, à deux pas de chez lui.

u'ite fois, Juliette était bien sienne, et c'est en toute vérité 11 1 pouvait dire qu'elle avait ce laissé au dehors le tumulte, bruit, les faux éblouissements, la foule, pour entrer dans mystère, dans la solitude et dans l'amour. »

Cependant elle n'avait pas encore abandonné le théâtre. Elle le quitta même pas après son échec dans Marie Tudor novembre 1882), que les ennemis du poète soulignèrent Schamment et exagérèrent comme à plaisir (2) : Victor Hugo

) L*usat^e s'était i'iivhW de bonne lienrc dans le monde romantique d*ap- T les femmes des poètes pMp leui" petit nom : Victor Hui^o ne permit lais qu'on apj)el;\t sa femme « Adèl<i ».

i)Eotre la première et la denxi'Mne représentation de cette pièce, le diteur du théâtre lit insérer dans les journau?v une note où l'on disait ([uc

Il 16

s'était mis en tête de lui ouvrir, bon grê mal gré, les portes del la Comédie-Française (i) et de lui procurer l'occasion d'uneB prochaine revanche. Il était persuadé, en effet, qu'elle avait» du talent, et c'est le plus sérieusement du monde qu'il lui écri-ft , vait, pour la consoler, au lendemain de la représentation de'B j Marie Tudor : 1

(( Vous n'avez joué le rôle de Jane qu'une fois, mon amiejl mais la trace que vous y avez laissée pour moi est aussi pro-!| fonde que si vous l'aviez joué cent fois.

(( Vous avez joué le rôle devant deux mille personnes, et uik t seule vous a comprise, moi. C'est que deux mille personnes c* n'est pas deux mille intelligences.

« Ce que vous avez mis dans ce rôle de votre cœur, de votr v âme, de votre esprit, de votre caractère, de votre passion, votre amour, de votre beauté, de votre nature, je l'écrirai ui jour, je tâcherai que rien ne soit perdu.

mademoiselle Juliette, s'étant trouvée gravement indisposée, avait été reir,l placée dans le rôle de Jane par mademoiselle Ida. Quelques jours après, i l Revue de Paris publia l'entrefilet suivant |

« Quant à Marie Tudor ^ ce drame si diversement jugé a du moins lesui l cès positif des recettes. La pièce a d'ailleurs gagné à un changement d'a^ l trice. Celle qui remplissait le rôle de Jane l'a cédé, ce qui l'a beaucoup ii |i disposé, dit-on, à mademoiselle Ida, dont le talent, à la fois énergique j, gracieux, rendrait Bornéo lui-même infidèle à Juliette, » (T. LVl, p. 20/i

(i) 8a première tentative remonte au mois de janvier i835. Un jour, i remit à l'éditeur Renduel, en le priant de faire passer dans le Courrier fra] \ çais, la note que voici :

H Mademoiselle Juliette, cette jeune artiste pleine de beauté et de taie j| que le public a si souvent applaudie à la Porte-Saint-Martin, est sur i| point de quitter ce théâtre. Plusieurs administrations dramatiques lui fo l en ce moment des offres d'engagement. 11 est probable que c'est à la Gom ï die-Française que mademoiselle Juliette donnera la préférence: Son talent ] digne et si intelligent l'appelle à notre premier théâtre. » ;

Mais le Courrier français refusa d'insérer la note, et Victor Hugo, qi avait rêvé de confier à Juliette le rôle de la camériste Dafné dans Angei fut obligé de le donner à M^^^ Thierret, qui, du reste,y fut excellente. (C Le Romantisme et l'éditeur Rend ael, par Ad. Jullien, p. i3o).

11 n'en arriva pas moins à ses fins. M^^* Desbordes- Valmore écrivait! son mari, le 21 lévrier i834 : \

« M°^^ Brohan du Vaudeville vient d'être engagée ; mademoiselle Vernei engagée; une demoiselle du théâtre de Ghantereine, engagée^ et enfin, crois-le, cela pour la honte de ce pauvre Hugo, qui l'a voulu ardemmeij mademoiselle Juliette engagée làl... »

APPENDICE

« Si je pouvais ce que je veux, cette fugitive soirée laissent sur votre front une auréole immortelle. Si mon nom vit, ire nom vivra (i).

C'est à peu près ce qu'Alfred de Vigny disait à M^^e Dor" i! à propos de la Maréchale d'Ancre^ que Mademoiselle i corges avait joué à sa place :

Si des siècles mon nom perce la nuit obscure, Ce livre écrit pour vous sous votre nom vivra !

Mais là s'arrête la comparaison entre la maîtresse de Vignyla maîtresse de Victor Hugo. Qu'importe, d'ailleurs, que .luliette ait été une actrice médiocre I II suffit pour sa gloire .}iie lamour et le génie d'Olympio l'aient rendue immortelle I \'ictor Hugo écrivait un jour à Jules Claretie, qui avait fait l'éloge de M"^° Drouet: « Je vousremercie pour la femme vaillante qui, à la gloire du théâtre, a noblement préféré l'obscurité (lu dévouement. » Je ne crois pas me tromper en disant que Juliette n'eût jamais obtenu au théâtre que des succès de auté, et ces succès-là sont malheureusement éphémères; mais Victor Hugo s'abusait sur le talent de son amie, il n'exagélit rien en exaltant son dévouement. Tous ceux qui l'ont approchée pourraient certifier que, du jour où elle entra dans la vie du poète, ce fut autant comme servante que comme maîtresse. Et par (( servante » on entend ce que je veux dire : tout en accaparant Victor Hugo, elle ne cessa jamais de faire ses volontés; elle fut sa chose, bien plus qu'il ne fut la sienne. Ainsi que M"^^ de Custine parlant de Chateaubriand, elle aurait pu dire, elle aussi, en montrant le canapé de son boudoir : « C'est ici que j'étais à ses genoux I »

Pour elle, il était plus qu'un amant royal, il était le dieu. Cela se sent aux innombrables lettres (2) qu'elle lui a adressées

(1) Lettre inédite communiquée par M. Louis Koch.

(2) M. Louis Koch, son neveu, (juc je remercie mille fois de m'avoir laissé feuilleter cette précieuse correspondance, possède environ deux mille lettres de iM"»" Urouet. M. I*aul Meurice en a, de son côté, plus de cinq mille, qui lui viennent du fonds de Victor Hugo et qu'Emile Blémont a classées avec beaucoap de peine. L'intention de M.Paul Mcurice est de don-

durant les cinquante ans qu'a duré leur union. Il avait beau la. j visiter matin et soir, elle lui écrivait deux et trois fois par jour , en l'attendant, quand il tardait à venir ; après son départ, pour réparer les oublis qu'elle avait pu commettre pen- ! dant qu'elle le possédait. Et quelle grâce, quel esprit, quel enjouement dans le plus court de ses billets ! Lisez plutôt :

« 3 janvier 1835.

(( Il est onze heures et demie à maj, pendule ; depuis que tu m'as quittée, mon cher bien-aimé, j'ai fini de lire Cromw;^// et travaillé jusqu'à présent à raccommoder mes chemises ; je t'ai attendu patiemmentje crains bien que cette patience ne m'ait pas servi à g-rand'chose, tant il me semble que tu ne viendras pas ce soir; il est déjà bien tard, on vient de frapper à l'instant même à la porte cochère : le battement de cœur que la joie m'avait donné, espérant que c'était toi , dégénère en affreux étouffement que je conserverai toute la nuit, s'il plaît à DieiiA que tu ne viennes pas me dire bonsoir avant. Ne me g-ronde y pas, mon cher Victor, si je pleure et si je souffre de ton absence ^ i Je suis sûre que cela ne peut pas être autrement, puisque j^ai | essayé de retenir mes larmes et d'employer mon temps à toutes 1 1 sortes d'occupations ; rien n'y fait, il faut que je sois triste, je | ne puis m'accoutumer à être heureuse sans toi, à vivre où tu | î n'es pas. j

« Voici qu'il est minuit moins un quart à ma pendule qui I retarde,j'ai peu de chance que tu viennes ce soir; tout ce que je 1 puis faire, mon bien-aimé, c'est de ne pas te laisser voir à quel | point je souffre, puisque cela te déplaît. Ainsi, bonsoir I Tâche ; de penser à moi avec amour, moi je n'ai que cela à faire... »

« Ah! te voilà, enfin (i). »

ner ces cinq mille lettres à la Bibliothèque Nationale. Je pense que M. Koch l suivra cet exemple. C'est dire la mine de documents que les historiographes de l'avenir auront à exploiter. On ne pourra pas écrire la vie de Victor Hugo avant que cette énorme correspondance ait été dépouillée, (i) Lettre inédite.

APPENDICE

. Aux ^Totz huit heures et demie, iO octobre 4835.

(( Mon Victor adoré, mon amour, mon grand Victor, je suis t ^ijours avec toi ou avec votre esprit. Hier, pendant que je t , limais, pendant que je te suivais de l'âme, écartant de ton liomin toutes les branches mouillées,je suis rentrée chez moi, It^ cœur débordant d'amour et de ravissement, j'ai dîné, je t'ai il, et ensuite j'ai lu les trois premiers actes de il/ar/o/i jusà onze heures. Si bien que je n'ai pas fait autre chose de ri cœur et de ma pensée, depuis que tu m'as quittée, que de amer et de vous admirer (i). »

Ce tu et ce vous alternés et mariés ainsi ont une sig-nifica- ) bien claire qui n'échappera à personne : le tu s'adresse à mme, à l'ami; le vous s'adresse au dieu (2). L'amour de lette pour Victor avait quelque chose d'une relig-ion.

« Octobre 4835.

« Je t'aime, cela est patent, je suis emportée, violente (3), nrd embouchée, ceci n'est pas tout à fait ma faute, et je n'en

PC prendre qu'à moitié la responsabilité, d'autant plus que

is mes violences il y a autant de peur que de mauvaises itudes d'éducation. Je t'aime, mon Victor, à travers mon , iiivais caractère. Quand j'ai eu le malheur d'être injuste rivers toi, je m'en repens avec tant de reg'ret que les repro-

s que tu me fais sont de trop, car je souffre trop déjà de

i x que je me fais intérieurement (4). »

« Aux Metz.

Je t'ai très long'uement écrit des choses peu intéressantes, lis que j'ai le cœur plein ;d'amour et l'esprit rempli de

I Lettre inédite.

) Si Juliette tutoyait Hiiço dans l'intimito et dans sa correspondance, lui disait « vous » devant le monde etl'appclait toujours <v monsieur ». n'assure qu'il ne lui arriva jamais de se tromper.

I Violente, oui, elle l'rtait. Un jour, dans un moment de colère, c'est iieme qui le raconte, elle d('cl)ira tout un paquet de lettres de son illus- "lîi, — ce qui le contraria vivement, car il lui avait bien recommande

nserver tout ce (pi'il lui écrivait.

, Lettre inédite.

toi. Tu sais, il y a des saisons pour le cœur comme pour la terre, le g"erme de toutes choses est dans ses entrailles comme le germe de l'amour dans le fond de mon cœur ; et puis, il vient un temps, un moment où tout cela sort de terre et du cœur, minute par minute, comme les champig-nons que nous voyons. Aujourd'hui tout mon amour est sorti en bonheur de mon cœur. Je suis heureuse, je t'aime, je te souhaite, j'attends (i) ».

« Vous voyez bien que vous n'êtes pas venu cette nuit, ni ce matin, et cependant il fait un très beau temps. Au lieu de chercher yotre cocher et votre chariot dsius le ciel, vous auriez pu faire diligence sur la terre pour veïtir embrasser votre petite bonne femme (2). »

Voilà le ton général des premières lettres de Mme Drouet N'est-il pas vrai qu'elles sont charmantes et d'un tour spirituel encore que, par moments, un peu précieuses ?

Et lui, sur quel ton lui écrivait-il ? On en jugera par \tï extraits suivants du Livre de r Anniversaire, Ce liYve était uu< invention de Juliette : el^e avait voulu, comme nous le verroni tout à l'heure, que tous les ans, à la date du jour où elle s'étai* donnée à lui, il écrivît sur ce livre une page. Et pendant cini 1 quante, il n y a jamais manqué.

a 26 février 4835. i (( Février a toujours été un mois marqué d'un signe parti culier pour moi. Le 26 février 1802, je suis né à la vie ; Il 17 février 1 83 3, je suis né au bonheur dans tes bras. Lapremièr. date, ce n'est que la vie, la seconde, c'est l'amour. Aimer, c'es: plus que vivre (3).

a Nuit du 16 au 17 février i836, une heure et demie du mati « Il y a aujourd'hui trois ans, à pareille heure, j'étais poul

(i ) Lettre inédite.

{2) Id,

(3) Il ne se doutait pas alors qu'il marierait un i5 février (i843) sa fili Léopoldine, dont la mort tragique lui inspira de si beaux vers.

APFliNDlCK 2D9

la première fois clans les bras ; je n'ai jamais eu d'heure plus rayonnante que celte heure mystérieuse. Celte nuit-là, nos ftmes se sont soudées ; cette nuit-là, il y a eu en moi un être nouveau, toi ! Depuis cette nuit de février i833, bien des heures sombres et bien des heures charmantes ont traversé notre vie. J'ai vu bien des ombres et bien des rayons passer sur ton beau front. Tout à Theure encore tu pleurais, et voilà maintenant que tu souris, ma bien-aimée. Va, ne te plains pas de ces brumes qui s'en vont vite : il n'y a de nuag-es que dans le ciel et dans l'amour,

(( 16 février 1887.

« C'est aujourd'hui l'anniversaire I Vois quèl beau jour ! quel beau soleil ! Le ciel est de moitié dans notre joie, n'est-ce pas, mon pauvre ang^e? Voilà donc quatre ans ! quatre ans ! je te bénis, ma Juliette et je te remercie.

« Tu es ma joie, ma vie, mon bonheur, ma pensée. J'espère que tu es tout à fait bien portante ce matin. Tu étais hier si rose et si jolie ! Je t'aime, va, je t'aime de toute mon ^me.

« Je tâcherai que nous passions aujourd'hui quelques heures ensemble. Il ne faudrait pas moins de vingt-quatre heures pour fêter dignement l'anniversaire, mais nous prendrons toujours ce que nous pourrons.

« Je voudrais l'avoir là pour te baiser, pour te parler, pour ,'admirer. — Voilà quatre ans !

«C'est une g'randejoie de savoir que, dans ces quatre innées, tout le mauvais est parti et tout le bon est resté (i).

(( Tu as été pleine de courage, derésignationet de vertu. Tuas eu la force d'un homme sans perdre la douceur d'une femme.

« Espérons, pauvre amie, que l'avenir te récompensera. Dieu »t juste, vois- tu, a Sois heureuse et sols bénie!

a Pour moi, le 17 février, c'est le i^^ janvier, c'est un comnencemenl, c'est une aurore, tu t'es levée sur ma vie ce jour-là.

(i) N'est-ce pas aUester ([u'elle s'était purifiée à sa flamme?

(( Ma Juliette chérie, j'ai le cœur plein de toi; tu es une bonne,! douce et charmante femme, et tu es belle comme si tu n'étais pas bonne. Tu as les deux beautés à la fois, celle du corps et; celle de l'âme. Je remercie Dieu et je t'aime.

(( 17 février 1887.

« Tu le veux donc, tous les ans, à pareil jour, à pareille heure, j'écrirai sur ce livre la date de notre amour.

(( Ce livre est placé sous ton oreiller, il y a là une retraite mystérieuse qu'il ne quitte jamais, il voit arriver et s'envoler tOH doux sommeil, il porte l'empreinte de tous tes rêvés; le jour où j'y ai écrit ton nom, Juliette, il a porté l'empreinte de toutes mes pensées.

(( C'est que ton nom, mon an^e, éveille tous les échos de mon âme, il y a pour moi, dans ton nom, des rayons comme i dans tes yeux.

(( Bien-aimée, sois bien heureuse (i). »

Et ce qui prouve bien que tout cela jaillissait de son cœur et| n'était vraiment que la menue monnaie de son amour pour Juliette, c'est qu'à dater de i833 tous ses recueils de poésies — depuis les Chants du crépuscule jusqu'aux Chansons des Rues et des Bois — sont pleins d'elle, quoi qu'il ne l'ail nommée nulle part. Je ne connais, en effet, qu'une seule pièce de vers portant comme dédicace son initiale J... C'est la! pièce XXVI des Chants du crépuscule, qui commence par cette strophe :

Chantez! chantez! jeune inspirée!

La femme qui chante est sacrée Même aux jaloux, même aux pervers !

La femme qui chante est bénie !

Sa beauté défend son génie.

Les beaux yeux sauvent les beaux vers.

Et qu'on ne dise pas que les poésies qu'il lui a consacrées

(i) Fragments inédits.

ivaîent pas besoin do lui ôtre dédiées pour la trahir : j'en > quelques-unes, et de superbes, en dehors des Chants du piiscfile, que Sainte-Beuve lui-même n'aurait pu supposer tes pour elle.

!(î cite ici le nom de Sainte-Beuve parce que, dans les com- II céments de la liaison de Victor Hug'o avec Juliette, il joua rôle double, et plutôt fait pour le diminuer que pour le indir aux yeux des honnêtes g^ens. Les Chants du crépus- '* étaient à peine livrés à l'impression qu'il écrivait à ranger, le 3 septembre i835 :

« Il se prépare ici une saison littéraire^ assez poétique même; is allons avoir dans une quinzaine un volume lyrique de mo (i); il y aura des vers à' amour ; malg*ré toutes les hésii lions, il se décide à son coup de tête, et bien que ce soit une lté de plus qu'il brise dans sa vie poétique (l'unité domestiaprès la politique et la religieuse), peu importe à nous litres frondeurs des unités et au public qui ne s'en soucie Ims guère : les beaux vers, comme seront les siens, je n'en le pas, couvriront et glorifieront le péché (2). »

t le 26 septembre, il mandait à Victor Pavie, qui était au liant des amours de Hugo et n'avait pas craint de lui faire justes remontrances (3) :

J'ai vu peu de monde depuis mon retour. Madame Hugo aux Roches, chez M. Berlin, avec son mari et ses enfants; volume à lui (de vers) s'imprime. Il y en a beaucoup à ' belle Dalila. Il a accommodé tout cela comme il peut, et i l chinoise, avec l'amour conjugal des Feuilles d'automne

Le volume parut le 26 octobre i835.

Portraits contemporains, éd de 1869, t. I, p. 189.

<^'est à Victor Pavie ({uo, le 35 juillet i883, Hu^o ('crivait :

n'ai jamais commis j)lus de fautes (pie cette annrc, et je n'ai jamais l' illeur Je vaux bien mieux maintenant qu'en mon temps cVinnocrna;

DUS regçrettez. Autrefois j'étais innocent ; maintenant je suis indul-

(i'est un içrand progrès. Dieu le sait. ' li auprès de moi uî»e bonne et obère amie, cet an!;:;e ({ui le sait aussi,

ous v<'nérez comme moi et qui inn pardonne et qui m'oinic. Aimer rdonner, ce n'est pai> de l'bomme, c'est de Dieu ou de la femme... ^

qu'il ne veut pas rompre officiellement. Mais il y aura éclat, j( pense, et curiosité maligne très en jeu, lors de cette publication (i). »

Il y eut éclat, en effet, mais c'est Sainte-Beuve qui le fit ei qui du même coup fut cause que la curiosité maligne fut mis( en jeu par la publication des Chants du crépuscule : sanj l'article qu'il s'avisa de consacrer à ce recueil dans la Revue dei Deux Mondes, il est probable que les initiés eussent été seulf à s'apercevoir de la « dualité » qu'il dénonçait avec tant d'acri monie et, nous pouvons bien l'ajouter, de mauvais goût (2) La preuve en est que Vinet, qui était en Suisse, n'y vit que à\ feu, je veux dire qu'il mit siir la tête de M^^^ Victor Hugi tout ce qui dans le volume était pour Juliette.

L'article de Sainte-Beuve ne produisit^ du reste, aucun effe sur Victor Hugo, si ce n'est de l'irriter profondément contr son ancien thuriféraire(3). Victor continua comme par le pass

(1) Edmond Biré, Victor Hugo après i83o, t. ï, p. 169.

(2) « Les douze ou treize pièces amoureuses, élégiaques », écrivait Saintf « Beuve, qui forment le milieu du recueil dans sa partie la plus vraie et 1 plus sincère sont suivies de deux ou trois autres, et surtout d'une dernièr intitulée Date liliaj qui a pour but, en quelque sorte, de couronner le vc lume et de le protég^er. Littérairement, ces pièces finales, prises en elles mêmes, sont belles, harmonieuses, pleines de détails qui peuvent semble touchants. En admirant dans le voile l'éclat du tissu, il nous a paru toute fois qu'il y a eu parti pris de le broder de cette façon pour l'étendre ensuit sur le tout. Gete mythologie à\inges, qui a succédé à celle des nymphes, le Jleurs de la terre et les parfums des deux, un excès même de charit aumônière et de petits orphelins évoqués, tout cela nous a paru, dans ce pièces, plus prodigué qu'un juste sentiment de poésie domestique n'eût song à le faire. On dirait qu'en finissant l'auteur a voulu jeter une j)oignée a lis aux yeux. Nous regrettons que l'auteur ait cru ce soin nécessaire. L'unit de son volume en souffre ; son titre de Chants du crépuscule n'allait pa jusqu'à cette dualité. Le même manque de tact littéraire (au milieu de tan d'éciat et de puissance!) qui plus haut, nous l'avons vu, lui a fait comps rer l'harmonie de l'orgue à l'eau d'une éponge et parler du sourire fatal d la résignation à propos de Pétrarque, lui a inspiré d'introduife dans l composition de son volume deux couleurs qui se heurtent, deux encens qi se repoussent. 11 n'a pas vu que l'impression de tous serait qu'un objet res pecté eût été mieux honoré et loué par une omission entière. »

(3) Un duel faillit s'ensuivre entre le poète et le critique. Ce fut Rendu< qui arrangea l'affaire. (Cf. le Romantisme et r éditeur Renduel, par Ad; Ju; lien, p. 124.)

Ari'iiNDlCE

à chanter sa maîtresse et sa femme à tour de rôle, dans les Voix, intérieures, les Rayons et les Ombres, etc. ; seulement, — la remarque est bonne à faire, — il apporta peut-être plus de tliscrétion dans ses hommages à Juliette. Ainsi, dans les hayons et les Ombres, qui parurent en i84o, la pièce xxviii intitulée : A une jeune femme, éiaii dédiée dans le manuscrit à M^® Drouet, et les quatre premiers vers :

Voyez- vous, un parfum éveille la pensée.

Repliez, belle entant, par l'aube caressée,

Cet éventail ailé, pourpre, or et vermillon.

Oui tremble dans vos mains comme un grand papillon

avaient d'abord été écrits comme suit :

Voyez-vous, un parfum est rempli de mystère. Juliette, posez un moment, pour me plaire.. Cet éventail, etc., etc.

La variante a son intérêt à tous les points de vue. Dans le même recueil, la pièce xxvi, qui a pour titre : Mille eheminSy un seul but, et la pièce xxvii qui commence ainsi :

Oh ! quand je dors, viens auprès de ma couche,

ont été dédiées également à Juliette, qui n'a mis dans son album ( i) que la poésie que Ht pour elle ou lui donna (2) Victor Hugo.

Dans les Voix intérieures, qui parurent le 26 juin 1887, c'est encore pour Juliette que furent écrites les ravissantes pièces : Venez que je vous parle ^ ô jeune enchanteresse ! et Puisr/u ici-bas toute â/ne...

Plus tard, quand M'"® Drouet perdit sa fille, enlevée à l'âge de vingt ans, Victor Hugo fit sur elle de très beaux vers

(1) Cet album précieux est entre les mains de M. Louis Koch, qui a bien voulu mêle communiciucr.

(2) Les pièces qui lui onl été dédiées portent : « Pour toi ma Juliette » — € A toi Juli<î » — u A vous, mon an^e » — « l*our l,oi, mon doux ani^e ». — C»>lles (pii lui ont été données en original : « Donné à ma Juju » — «Donne à mon ange bieu-aimc >*.

qu'on peut lire au tome II des Contemplations^ mais il poussa la pudeur ou le respect jusqu'à ne pas la nommer, et ne la désigna dans le livre que par son prénom de Glaire et l'initiale de son nom, P... fPradier).

Elle était grande et blonde et gaie, et maintenant

Allez à Saint-Mandé, cherchez dans le champ sombre,

Vous trouverez le lit de sa noce avec l'ombre,

Vous trouverez la tombe où git ce lye vermeil ;

Et c'est là que tu fais ton éternel sommeil,

Toi qui, dans ta beauté naïve et recueillie,

Mêlais à la Madone auguste d'Italie fî|

La Flamande qui rit à travers les houblons,

Douce Claire aux yeux noirs avec des cheveux blonds.

Et qui se douterait que les magnifiques stances de la Tristesse d Olympio eurent Juliette pour inspiratrice?

Le manuscrit porte cette annotation, de la main de Victor Hugo.

21 octobre 1837. Pour ma Juliette. Ecrit après avoir visité la vallée ce Bièvre en octobre 4837.

C'était la vallée favorite du poète. Là étaient les Roches, où il passa de si bonnes heures chez les Bertin, et là aussi la petite maison où séjournait Juliette tout le temps qu'il était aux Roches.

Tristesse d Olympio a paru sans date, dans les Bayons et les Ombres^ et le livre a une strophe de plus que le manus~ crit (i). Cette strophe, la voici :

Un mur clôt la fontaine où, par l'heure échauffée, Folâtre, elle buvait en descendant des bois; Elle prenait de l'eau dans sa main, douce fée, Et laissait retomber des perles de ses doigts.

Mais c'est surtout pour les variantes que l'album de Juliette est intéressant à feuilleter. Victor Hugo, comme Ronsard,

(j) Une autre pièce du même recueil, celle qui a pour titre Dans le cime^ tière de..., contient également trois strophes de plus que dans le manuscrit, et ces trois strophes sont les dernières.

APPENDicr:

)tait et limait sans cesse : il n'est guère de pièces qui on tiennent des surcharges ou des ratures; parmi les antes que j'ai relevées, je signale celle-ci à MM. Paul et tor Glachant pour une édition future de leur beau travail u les manuscrits de Victor Hugo.

Chant du Crépuscule, — xxvi. A mademoiselle J...

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