ABJURATION PSYCHOLOGIQUE. — « PORT-ROYAL
Le voilà donc revenu, au moins pour un lemps, — et « en tous genres », notons-le bien — de son « Girondinisme » (c'est-à-dire de «on mysticisme) de jeunesse; i'heure a sonné pour lui des résolutions de sagesse. Ces résolutions, il en a, dix ans plus tard (1), indiqué le sens, lorsqu'il a fait remarquer qu'un tournant décisif pour la Revue des Deux Mondes — champ principal de son activité critique à cette date, — fut l'époque où l'élément judicieux et judiciaire commença de se dégager dans ce recueil et de se poser avec indépendance à côté des essais d'art et de poésie qui en remplissaient jusque-là toutes les pages. Le périodique célèbre de Ruloz a, dit-il, accompli récemment d'heureux efforts pour compenser par l'importance de ses publications en haute politique, en critique philosophique et littéraire, en études sérieuses de toutes sortes ce qu'il perdait peu à peu en fantaisie et en caprice : évolutior . convenable à des hommes d'âge mûr qui ont passé par les div» épreuves de leur temps et se montrent guéris des excès. Ce sont ces hommes-là qui se sont dévoués à produire une critique de ré} sion et de justesse, de bonne police et de convenance ! Or, tel fut exactement, selon nous, le programme des vingt années de la vie de Sainte-Beuve qui s'écoulent entre 1835 et 1855 : altitude judii et, si l'on veut policière, dans le bon sens de ce mot : effort pour l'assainissement moral de son époque et de son pays.
Déjà, lorsqu'il aura continué, cinq années durant, un p; eil effort, il se jugera en droit de proclamer (2) que la critique qui procédé par épuration graduelle et par contradiction des erreur ambiantes est la seconde face, et comme le second lemps nécessaire dans la plupart des esprits attentifs et pénétrants. Au cours d< jeunesse, cette saine critique se dérobe habituellement derrière la poésie et la préoccupation de l'art, ou, si elle prétend dès lors à marcher seule, Yexaltation lyrique s'y associe encore et la trou! le. Mais, plus tard, lorsque la poésie s'est quelque peu évaporée et éclnircie, le second plan se démasque et la critique! si1 glisse, s'in-
(1) Portraits contemporains, III. La Revue îles Deux Mondes en 1845.
(2) Dix ans après eu littérature (1840).
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filtre dans le talent de toutes parts. Quelquefois, elle agit pour fortifier; plus souvent elle le transforme et l'engage sur une voie nouvelle. Mais il n'en faut pas trop médire d'ailleurs, quand même elle briserait cet art fragile et délicat qu'elle pénètre de sa substance, car on peut juger de lui que, lorsqu'il est bien brisé en critique, les morceaux en sont encore bons! On reconnaît ici l'accent de la confession personnelle : Sainte-Beuve s'efforce d'excuser vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis de ses lecteurs sa renon dation à la poésie et son évolution vers l'histoire.
Certains talents qui ont eu peine à trouver leur voie, insiste-t-i! en effet, rencontrent enfin quelque pis-aller honorable dont leur intérêt bien entendu doit les engager à se contenter. S'ils savent n'en pas faire fi, ils s'apercevront qu'ils sont en droit de l'envisager comme un progrès. En eux, la critique héritera de leurs qualités superbes ou naïves, de leurs erreurs même, et de leurs éebecs mieux compris. Tous les courants de notre époque incitent à ce genre d'activité intellectuelle et contribuent à préparer son règne. L'instituer largement en littérature, l'appuyer à des exemples historiques positifs qui la fasse vivre et la fertilisent, la mêler, sans dogmatisme, à une morale saine et décente, ne serait-ce pas, dans le débordement général d'impureté et d' improbité qui a suivi les journées de Juillet, rendre un service public, ou pour mieux dire, un service social? — Peut-on plus nettement rétracter qu'en ces lignes typiques le mysticisme politique qui avait dicté au collaborateur de la Revue des Deux Mondes ses imprudents espoirs de 1830? L'industrialisme et la cupidité en littérature, conclut Sainte-Beuve ont atteint autour de nous, ainsi que l'orgueil, des proportions extravagantes qui font un camp bien délimité à tous les esprits de sangfroid, revenus des aventures, amis des justes et bienfaisantes lumières : une critique nouvelle faisant digue au mal et donuan? appui au bien peut naître de là ; elle ezt déjà née, par la force des choses! — Autre formule et très nette également du programme d'activité littéraire qui fut celui des années de maturité de notre auteur. Il nous faut maintenant discerner et préciser par quelles influences il avait élé conduit à ces résolutions de sagesse morale et de salubrité sociale.