‹ Sainte-BeuveChapitre 11 sur 30 · I. — Monsieur Jean, maître d'école · texte numérisé non relu

I. — Monsieur Jean, maître d'école

Ce titre est celui d'un des morceaux les plus développés de ces Pcn

AGENT, JUGE ET COMPLICE DE L'ÉVOLUTION ROxMANTIQUE. 43

sées d'Août qui reçurent du public un accueil si peu encourageant qu'elles terminèrent la carrière lyrique de leur auteur. C'est aussi l'une des pièces du recueil qui furent le plus critiquées, le plus moquées même au point de vue technique, car elle renferme des vers extraordinai rement prosaïques ou raboteux. Un juge de goût sûr tel que M. d'Haussonville a pu la traiter d'insipide et d'incompréhensible : l'auteur lui-même l'avouait compliquée et la constatait/?^ comprise. Nous allons voir qu'elle est difficilement intelligible en effet parce qu'elle juxtapose dans un même personnage, sans essayer de les fondre ou de les concilier, les deux dispositions d'âme à peu près contradictoires entre lesquelles Sainte-Beuve hésitait encore à ce moment : psychologie optimiste de Rousseau, ou psychologie pessimiste de l'enseignement chrétien, outrée quelque peu dans son expression par le mysticisme janséniste. Mais précisément, cette opposition non conciliée, ce différend non solutionné fait pour nous l'intérêt de ces pages peu connues, sur lesquelles nous fixerons un instant noire attention.

Vers 1830, sur la suggestion de Lamennais. Sainte-Beuve avait entrepris son histoire de Port-Royal, et la psychologie solidement chrétienne de notre grand siècle classique — confirmée pour lui d'ailleurs par ses récentes observations sur les événements révolutionnaires qui mirent fin au règne de Charles X, — commençait de s'imposer à sa pénétrante intelligence. Il revenait par là aux convictions de son adolescence chré'.ienne et, comme lui à cette date, son Monsieur Jean va se tenir à peu près à mi-chemin entre l'Evangile et Y Emile. — Cet humble pédagogue, qui exerce sa profession dans un village voisin de Senlis (nous avons dit que Sainte- Beuve avait séjourné dans cette attrayante région de l'Ile de-France) est le cinquième des enfants naturels que Jean-Jacques Rousseau abandonna successivement à la charité publique. Né en 17o3, il a été élevé aux frais d'une dame charitable, la présidente de X, par un janséniste de la vieille roche, M. Antoine (un portrait de M. Collard, grand -oncle de Rover-Collard). Cet homme vénérable est un médecin de l'àme qui pratique l'art de la direction comme naguère les Singlin et les Du Guet :

Jean l'écoutait parler du germe naturel Endurci, corrompu, du mal perpétuel Que même un cœur d'enfant entendre s'il ne veille. De la grâce surtout, (ô frayeur, ô merveille),

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Qu'assez, assez jamais on ne peut, implorer. Assez tâcher en soi d'aimer, de préparer, Mais qui ne doit descendre au vase qu'on lui creuse Que par un plein surcroit de bonté bienheureuse.

La psychologie expérimentale et la morale à demi-mystique, mais solide encore, du Jansénisme sont ici résumées en quelques mots, comme on le voit. Jean est donc, vers ses vingt-ans, un chrétien affermi et la présidente qui le protège croit alors pouvoir l'éclairer sans danger sur son origine. Elle lui apprend de quel homme il est le fils : révélation qui l'engage à prendre contact avec les écrits de son père. Il parcourt tout d'une haleine ces livres « d'audace et de beauté, troublants, harmonieux » associant le mensonge à la vérité, mais toujours éloquents dans leur plaidoyer pour la trompeuse nature ou pour la fragile conscience :

Oh, qui, mieux que ce fils Vous saisit, vous sonda dans l'œuvre enchanterese Embrassant, rejetant, avec rage ou tendresse... 11 répétait : Grand être, ou l'Are pour prière...

La première de ces prières est le cri d'orgueil de Jean-Jacques vers son Allié céleste dans les Lettres fameuses au président de Malesherbes : l'autre est la salutation angélique avec la formule d'humilité vraie qui la termine; on voit que Monsieur Jean ne tente pas de choisir entre les deux inspirations qui se partagent son cœur.

Il souhaite bientôt de connaître ce père « admirable et funeste » qui vit encore à ce moment,

Qu'il aime et qu'il renie et que le siècle atteste, Ce sincère orgueilleux, tendre et dénaturé Mêlant croyance et doute, et d'un ton si sacré! Tentateur au désert, sur les monts qui vous crie Que c'est pourtant un Dieu que le fils de Marie!

L'auteur de la Profession de foi du vicaire savoyard, en termes plus clairs! Par malheur, et ceci est tout à fait confornu à la vraisemblance historique, lorsque Jean frappe à la porte du petit appartement de la rue Plâtrière, Rousseau, dès longtemps tourmenté par la manie des persécutions, le prend pour un espion, pour un aflldé de ceux qu'il appelle avec un effroi mystérieux « nos Messieurs» dans ses pathologiques Dialogues ; cependant que sa mère, sa très peu vénérable mère Thérèse Levasseur, l'accueille de son côté avec une voix « qui gourmande et dont l'accent lésine! »

Il projette alors d'aborder, dans la rue, le promeneur solitaire; mais, sur le point de mettre sa tentative à exécution, il se sent retenu, repoussé par l'aspect de ce sourcil chargé d'une noire méfiance !

Il se retrouve donc plus janséniste que rousseauiste en son fond, car il continue de croire à cette lèpre de naissance qu'est en nous le péché d'origine et à la concupiscence héritée de nos ancêtres lointains. Il décide de voyager pour aider les hommes à combattre l'invisible tache des fautes anciennes et pour répare)- de son mieux ce « qu'osa de trop haut un immense orgueil dans un talent immense », c'est-à-dire qu'il part en missionnaire pour opposer l'enseignement chrétien à la doctrine de Rousseau qui se répand partout.

Mais voici que l'heure de la Révolution a sonné : plus que jamais il entend discuter autour de lui les idées de son père.

Tout crie au même instant dans son âme aux abois ! La tendresse, la chair en un sens se décide Mais l'esprit se soulève à demi parricide!

Le christianisme rationnel proleste en lui contre l'érotisme prétendu moralisateur dont il a un instant subi la contagion par son contact avec les écrits du mystique de Genève. Finalement, il rentre au village dans lequel il fut élevé pour en devenir le magister. 11 s'efforcera d'associer dansson humble enseignemenlquclques points de V Emile et de sa discipline, avec tout ce qu'il sait du mal qu'il faut en nous humilier. Car ce « msl » lui devient plus que jamais évident par ses rapports de chaque jour avec les paysans que son père a peints sous de si romanesques couleurs. De l'habitude agreste il voit les duretés

Et comme jadis M. Sainte-Beuve le père citant Alfieri, il se dit : Qu'est-ce donc, si c'est là le meilleur de la terre?

Il ne constate autour de lui.

Que L'égoîsme au fond, de bon sens revêtu

Et quelques qualités sans aucune verlu.

Le mal existe au champ. Quand, lassé de la ville,

On arrive...

Tout parait innocent, et l'homme et la nature

Regardez plus au fond et percez la verdure!

M. Jean voit le mal, et sous les dehors lourds

D'égoïsme rampant, il l'attaqua toujours, etc..

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Telle est la lâche à laquelle le maître d'école a enfin voué sa vie.

Le poète avait choisi pour épigraphe de ce morceau singulier un mot de Pascal méditant sur la mort de son père ; « Une de? plus solides charités envers les morts est de faire les choses qu'ils nous ordonneraient s'ils revenaient au monde et de nous mettre pour eux en l'état auquel ils nous souhaitent à présent. Par cette pratique nous les faisons revivre en nous. » Il s'agit évidemment de r.ior's éclairés par les sanctions de l'audeîà chrétien sur l'importance de la vie morale et de la parfaite adaptation sociale ici-bas. Jean- Jacques s'est-il réuni dans le céleste séjour à M.Pascal le père pour souhaiter cette sagesse à leur progéniture? L'auteur de Monsieur Jean, maître d'école paraît en douter quelque peu. Si, dit-il. en vers difficiles, Rousseau a vu juste en son enseignement, si sa « religion vague et son appui tronqué » offrent à l'homme un viatique suffisant pour le pèlerinage terrestre, du haut de l'empyrée qu'il habite il jugera digne de lui ce fils dévoué aux plus modestes besognes morales et le montrera plein d'orgueil paternel aux suprêmes Sagesses. Mais, achève-t-il en s'adressant à l'auteur de Julie,

Mais si tu t'es trompé, si ce natif orgueil

A pour tous fit pour toi fait dominer l'écueil...

Ce fils meilleur que foi qui t'es dit le meilleur

iNe t'a-t-il pu tirer des limbes, ton supplice

Et délivrés tous deux et par de là ravis,

Ne peut-on pas vous dire : Heureux père ! Heureux fils :

Ce serait alors la rédemption d'un hérésiarque mystique par un humble chrétien, demeuré fidèle aux disciplines morales de son Eglise ; et Pascal envisageait certes autrement ses relations spirituelles avec son père après la mort de cet homme de bien. L incertitude psychologique et dogmatique préside donc jusqu'au bout de ia sorte à cette impuissante tentative de conciliation entre naturisme rousseauiste et christianisme traditionnel (1). C'est la psychologie chrétienne qui va prendre le dessus dans le pénétrant esprit de Sainte-Beuve et lui dicter pour un temps ses conclusions morales.

(1) George Sand qui se savait bien la fille spirituelle de Jean-Ja<.q aes, avait remarqué et goûté particulièrement l'histoire de Monsieur Jean dans :e^ Pensées d'Août, et ce type lui suggéra sur le tard, un de ses romans les plus rousseauistes: Monsieur Sylvestre : « Cela me fait réfléchir beaucoup et entrer avec confiance dans mtn écrit, écrira-t-elle à Sainte-Beuve le 16 juin 1863 après avoir relu son poème, car c'est le propre des belles et bonnes choses que de stimuler et de féconder... Je mettrai peut-être M. Jean en scène, si vous le permettez, orame ami de mon héros ».

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