LIVRE II
Une triple et cruelle déception dans l'ordre passionnel, esthétique et politique achevait, vers 1835, de dégriser le jeune mystique, que nous avons vu entraîné par son tempérament dans l'orbite de Hugo, loin de ses précoces résolutions de sagesse auxquelles il va maintenant y revenir et s'attacher déplus durable façon. Dans la sphère de la passion, il lui a fallu subir l'abandon de Mme Hugo. Elle est retournée vers son époux, en dépit des infidélités affichées de ce dernier, aussitôt qu'a cessé définitivement celte amitié en lu- les deux hommes qui avait été l'occasion, et chose singulière, comme le véhicule de son senliment mal expliqué pour Sainte-Beuve. Celui-ci ne retrouvera jamais un amour aussi flatteur à ses prétentions conquérantes. Sur le terrain artistique et littéraire, non seulement il est contraint de renoncer au laurier du poète en constatant l'indifférence ou même la malveillance du public à son égard, mais encore ses compagnons de lutte ne lui paraissent pas avoir beaucoup mieux réalisé l'idéal poétique qui leur était commun. En effet, dans l'enthousiasme de la victoire, après juillet 1830, il avait jugé que le tourment religieux obscur dont tressaille la société nouvelle, l'émancipation absolue à laquelle on la voit aspirer, tout conseillait à l'art de se tourner vers cette société avec confiance afin de traduire en œuvres excellentes les espoirs de l'humanité libérée. Or, sa pénétrante raison (1) a bientôt reconnu l'insuffisance morale et politique des choriphées du romantisme, auxquels le rattache encore l'intime alliance de la veille. De là, pour quelque temps, dans son for intérieur, une lutte pénible et dans L'expression de sa critique une pesante contrainte; en attendant que sonne
(1) Cahiers, 10-42.
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l'heure où ses véritables sentiments se trahiront en dépit de luimême et où il jugera sévèrement ses anciens amis. A ces talents,, d'ailleurs si remarquables, soupirera-t-il alors, il a manqué un Louis XIV, pour leur donner le ton, un Boileau pour les éclairer sur leurs fautes de goût. Venus dans un siècle d indiscipline et d'anarchie (1), ils se sont mis, par défaut de caractère, au diapason de leur entourage : ils se sont conduits non comme de nobles génie?, ni même comme des hommes dignes de ce nom, mais, au pied de la lettre, comme des écoliers en vacances ! Aussitôt que la brèche a été ouverte dans la forteresse classique, personne, ou du moins, presque personne ne s'est plus trouvé là pour pénétrer dans la place : on a fait les plus gauches mouvements d'attaque, ou on n*a rien fait du tout! — Ce dernier jugement est excessif, certes, mais il exprime bien la conviction de Sainte-Beuve : l'échec total du drame romantique, et (sauf son aspect lyrique) du mouvement artitique de 1828 dans son ensemble, sera désormais l'un des thèmes favoris de sa plume.
En politique, nous l'avons vu marquer, vers 1833, ses hésitations et son recul. L'année suivante, il publiera son roman de Volupté dont les aspirations catholiques et la conclusion sacerdotale (le héros entre au séminaire), choqueront grandement les mystiques sociaux de la tradition rousseauiste dont il avait été le coreligionnaire. Bientôt les ambitions qui lui sont venues par contagion, à lui aussi, vont l'entraîner à deux démarches qui aigriront davantage encore ses relations avec ses frères d'armes de la veille : une audience sollicitée de Guizot en vue d'obtenir une chaire à l'Ecole normale ; un article de complaisance sur Ballanche, ce patriarche du salon de l'Abbaye-aux-Bois, où le jeune criiique a dès lors commencé de dresser ses batteries académiques. Dans cet article, il déclare regrettable que la branche aînée des Bourbons ait surtou' « vécu à l'extérieur et par l'écorce », car elle aurait facilement enfoncé dans le sol national de profondes racines! A cette leclure pour eux stupéfiante — rappelons-nous les articles sur les sergents de la Rochelle ou sur le rôle de Casimir Périer — Bastide et Raspail. deux notabilités du parti républicain, s'empressent de publier contre l'auteur une lettre de désaveu qui ressemble à une bulle d'excommunication majeure. « Tous les hommes de cœur, protestent-ils,
(1) Causeries du Lundi, vi, Etude sur Boileau.
ont lu avec étonnement et indignation l'article sur Ballanche! j> Alarmé par cette manifestation hostile, le coupable se tourne vers l'un des chefs de l'opposition de gauche, vers Garrel dont il est en ce temps le collaborateur et l'ami pour lui demander patronage et protection. Mais Carrel s 9 dérobe et se tait : « Ses refus calculés de prononcer une seule parole qui donnât tort aux violents, écrira Sainte-Beuve, m'apprirent qu'il n'avait lui-même qu'à un assez faible degré, malgré son renom de générosité, le sens spontané oV la justice! »
Les deux incidents ont leur écho dans sa correspondance de ce temps où nous lisons que son article sur « le bon Monsieur B llanche », a déchaîné sur sa tête un orage « qui n'est que trop grotesque y>. Menacé de recevoir un double cartel, il n'en a pas moins quitté Paris pour Précy-sur-Oise, où il attendra la fin de la bourrasq:;f : « En somme, explique-t-il, j'ai payé, à ce sujet, t'arriére de Volupté et la peine de mon rapprochement avec les doctrinaires, car c'est ainsi que mes meilleurs amis politiques appellent mon désir d'être à l'École normale. Mon cceura souffert dans cettederniore épreuve ! » Enfin ses relations avec Pierre Leroux, l'ouvrier devenu publiciste, ont commencé de lui dévoiler la psychologie vraie des mystiques du rousseauisme, carJLeroux, littéralement, se croit Dieu .' « Je l'aimais, lira-t-on dans les Cahiers, je faisais grand cas de lui, mais dans une certaine mesure et non pas comme d'un Dieu ni d'un révélateur. Or, c'est ce dernier rôle, ni plus ni moins, qui le tente. L r ux m'a fait comprendre qu'il y a, chez les systématiques (il faudrait dire chez les mystiques convaincus), une heure macr où le charlatanisme se glisse aisément et où, si l'on n'y prend garde, l'indifférence sur le choix des moyens commence. C une amère et utile école que je lui dois! »
Sous l'impression de ces diverses expériences, le politique que nous avons appris à connaître, le Girondin de 1792, qui a pies d'une fois parlé en Montagnard, va reculer soudain jusqu'au Cous tituant de 1789, — en attendant mieux. — Dans l'étude sut La Fayette, qui figure parmi ses Portraits littéraires, il écrira que Le titre d'homme de J789, dont le général offre la personnification équestre en relief, reste le plus honorable de tous, non seulement en politique, mais en tous les genres et dans toutes les carrii Car il s'applique à des hommes d'audace et d'innovation sans doute, mais avec limites et avec garanties. 11 existe en effet des novateurs
véritablement téméraires : ce sont les esprits girondins, plus ambitieux, plus étroits aussi, qui vont d'abord aux extrêmes, puis reculent devant les résultats obtenus parce qu'une certaine honnêteté de goûts et de sentiments les saisit, les tient et les sauve. Moins honorables que les Constituants, ceux-ci sont plus intéressants en revanche et même plus touchants : l'imagination les aime : elle Us voit surtout romanesques et poétiques! (Ainsi figuraient-ils dans les Consolations et dans Volupté, mais non pas avec les réservers qui sont désormais formulées par le poète et le romancier de la veille). Une limite plus ou moins rapprochée, mais cependant non douteuse, les sépare des esprits jacobins, qui n'ont ni leurs scrupules ni leurs repentirs.
Pendant quelque temps, ces divers groupes peuvent marcher ensemble : mais leurs qualités, leurs trempes diverses se marqueront avec le progrès des événements. Or, vers 1835, les Jacobins sont décidément trop nombreux, non pas du tout dans la politique seulement, mais dans la littérature, dans la poésie et même dans la critique. Rien ne les effraye ni ne les arrête. Leur mot d'ordre reste celui de Danton : « De l'audace, puis de l'audace, et encore de l'audace ! » Pour les incroyables gageures, pour les motions à outrance et Yimpudeur native de la plupart d'entre eux, on ne saurait éprouver que du dégoût! — Nul doute que le critique ne peuse ici au Balzac de Sarrazine, de la Fille aux yeux d'or, d'Une passion dans le désert, ainsi qu'à Dumas père, Eugène Sue, Victor Hugo peut-être. Et il conclut en ces termes : « Oh, même en révolution littéraire, heureux qui n'a été que de 1789 et qui s'y lient! C'est la belle cocarde. Girondin, passe encore! On en revient avec honneur, sauf amendement et judicieuse inconséquence! Mais 93, jamais! » Chez ce Girondin qui désavoue désormais toute complaisance pour la Montagne et se décide à faire retraite vers la position plus solide dont il vient de parler avec tant d'estime, nous allons constater 1' « amendement » et la judicieuse inconséquence — en attendant l'amendement en sens inverse et l'inconséquence une seconde fois, mais moins judicieusement hasardée