Port-Royai et ses leçons de psychologie pessimiste
Sainte-Beuve, cherchant instinctivement l'emploi de ses rares facultés de psychologue s'était, nous l'avons dit, tourné vers Port- Royal sur le conseil de Lamennais, en partie pour donner sa mesure par une œuvre d'importance et de poids, en partie pour satisfaire à ses imprécises aspirations mystiques de ce temps. Dans le groupe rigide des pieux solitaires, il avait été séduit d'abord par la moins janséniste de toutes les physionomies qui s'y présentent au regard de l'observateur, par celle de M. Hamon, le médecin de la communauté, une figure quasi-franciscaine de mystique doux et rêveur. Du moins c'est sous cet aspect que Sainte-Beuve à voulu le voir, et dans Volupté où il a son paragraphe apologétique et dans l'Histoire de Port-Royal, dont sa biographie est assurément le plus délicieux chapitre. Un peu plus lard, lorsque Mrae Victor Hugo se fut détournée de son complice, emportant avec elle les velléités catholiques de ce séducteur, celui-ci ne considéra plus guère son élude, déjà amplement préparée, sur Port- Roy al, que comme un cadre commode pour une évocation d'ensemble de notre grand siècle classique et chrétien. « C'est, écrira-t-ii à l'abbé Barbe en 1835, c'est une belle part de l'histoire littéraire du xvne siècle, la plus belle peut-être, en y faisant rentrer Racine, Despréaux et Ume de Sévigné un peu, et en parlant, par occasion de Bossuet et de Fénelon qui avaient des rapports, de contradiction, il est vrai avec le jansénisme! » Telles sont les origines authentiques de sa grande entreprise historique.
On pourrait même prétendre que ce sujet ne fut pas choisi par lui avec un parfait discernement, en dépit de la belle réussite qui couronna son entreprise. Il a brossé une fresque dans la manière de Vinci, — dont il ne faut pas regarder de trop près d'ailleurs, ni vérifier aux sources les détails, — mais son rousseauisme originel devait ressusciter peu à peu dans sa pensée avec le coui'6 des ans et détourner finalement sa sympathie du christianisme strictBinent moral qu'il rencontrait dans l'enceinte et aux abords du monastère fameux, parce qu'une telle conception du devoir devint sans cesse plus antagoniste à sa molle et passionnelle discipline vitale : de là le changement de ton et d'accent qui se marque dans les derniers volumes, tard venus, de son Port-Rêyal. De ce contraste entre
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l'historien et sou sujet, la conclusion de l'ouvrage a donc souffert et peut-être aussi la santé morale de l'auteur à laquelle aurait mieux convenu un moins héroïque remède. 11 se rebella bientôi conire des maîtres trop stricts, et se retourna finalement vers des conseillers plus faciles. Aussi avons-nous songé parfois que s'il avait choisi pour thème du grand ouvrage de sa maturité le quiétisme où Bossuet et Fénelon auraient plus amplement trouvé leur place, la parenté de cette doctrine avec ses dispositions mentales de fond l'aurait encore mieux inspiré et soutenu peut-être, le conservant alors chrétien de sympathie et de tendance, lui évitant son évolution vers l'anticléricalisme final. Nous avons, pom- appuyer notre hypothèse son excellent portrait de saint François de Sales qui tient de bien plus près à la ligne quiétiste qu'à la janséniste, celui de M. Hamon, ce très tendre et quasi féminin mystique, ceux de Nicole et de du Guet, fort adoucis dans leur physionomie spirituelle, si on les compare aux saint Cyran et aux Arnauld, et aussi, avouons-le tout bas, l'impression d'insuffisance que nous laisse son portrait de Pascal.
Les fondateurs de la secte jansénisie ont été selon nous des prêtres pieux et savants qu'un excessif amour-propre secret conduisit à l'indiscipline dogmatique : leur science leur avait permit de constater combien le sacerdoce parlait hautement, au nom de Jésus-Christ, pendant les premiers siècles de l'Eglise. Tout en songeant au salut éternel de leurs contemporains, ils prétendirent aussi restaurer à leur profit cette autorité mystique éminente, en rendant cours aux conceptions extrêmes qui l'avaient jadis appuyée, à la grâce étroite et stricte en particulier. Ils dévièrent de la sorte vers le mysticisme à la façon de Calvin (c'est-à-dire avec un accent très différent de celui de Jean-Jacques) la psychologie chrétienne du péché d'origine, en restant au surplus les fermes soutiens d'une morale toute expérimentale et rationnelle quoiqu'ils fissent profession d'abhorrer le stoïcisme antique qui a présenté la nature humaine comme capable de sagesse en vertu de ses propres forces. Sainte-Beuve, d'abord trompé par celte attitude d'hostilité chez leurs chefs, les avait opposés aux stoïciens parce que, disait-il 1 le stoïcisme n'avait pas la charité, au lieu que Port-Boyal fait tout, même ce qui peut sembler le plus rigoureux, en vue de la charité
(1) Chroniques Parisiennes, p. 211.
el de l'amour des hommes en Jésus-Christ. Mais il les nommera sans hésiter des sloïques chrétiens vingt ans plus tard, quand il se sera entièrement soustrait à leur influence (1).
Ce qu'ils lui ont inculqué surtout, à notre avis, c'est la psychologie pessimiste, fqui serait mieux dite « impérialiste » selon nous), c'est l'interprétation de l'humaine nature par la libido dominandi, ,1a passion de dominer , cet héritage du péché d'Adam selon la théologie orthodoxe, ou par la volonté de puissance et Yesprit de principauté, comme disait l'abbé de Saint-Cyran de si pittoresque manière parce qu'il connaissait bien, par expérience, une telle disposition de l'àme. Et qui fut plus autoritaire en son fond que ce prêtre dominateur, enseignant que l'homme juste, après s'être dépouillé des propriétés et des ambitions temporelles, les possède alors plus excellemment en vertu de la Grâce que Dieu lui donne en retour, et proposant de définir en conséquence la Grâce divine comme un empire et une souveraineté sur toutes les choses de ce monde! Quant à Pascal, le grand homme de l'école, il a poussé le pessimisme psychologique jusqu'à prononcer que tous les hommes se haïssent naturellement les uns les autres, ce qui est excessif en sens inverse de Rousseau. (Car les hommes se mesurent du regard, comme les deux nourrissons jumeaux observés par saint Augustin, et se combattent au besoin pour la puissance, mais la haine ne leur vient que si quelque compétition durable les oppose entre eux). « On a usé comme on a pu, ajoute l'auteur des Pensées, de la concupiscence (de la libido dominandi), pour la faire servir au bien public (par la morale rationnelle) mais il n'y a là qu'une feinte et une fausse image de la charité, car la concupiscence demeure haine en son essence. (Non, mais seulement concurrence pour l'empire). Ce vilain fond de l'homme, ce figmentum malt n'est que couvert : il n'est pas ôté! ■ Telles sont les leçons que Sainte-Beuve a longuement écoutées et qui l'ont assez vile conduit à tourner le dos, pour un temps, aux rousseauistes convictions de sa jeunesse. Il a tenu, dira-t-il bientôt (2], à faire ressortir tantôt le côté abrupt (mystique extrême), tantôt le côté plausible (psychologiquemrnt impérialiste et moralement rationnel) du Jansénisme, à indiquer par là le remède chrétien à ses lecteurs, s'il se peut, mais, au pis aller, à noter pour leur profit, le mal humain L'impérialisme originel), à démasquer la
(1) Correspondance, I 2'.'>[.
(2) Port-Royal, II, lao.
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fourbe humaine et l'inconséquence presque universelle sur ce sujet (dans l'atmosphère de l'hérésie rousseauiste tout au moins!; C'est en effet la psychologie du christianisme qu'il estime, dit-il, la plus véridique, après tout, même aux moments où il a le malheur de n'en pas espérer la réparation par la Grâce. Rien, ajoute-t-il en pensant à lui-même, n'est plus voisin d'un chrétien qu'un sceptique, quand il s'agit d'un sceptique touché de mélancolie et qui n'est point assuré de son doute. Aa.^st croirait-il n'avoir pas travaillé sans fruit quand même son Port-Royal ne serait que l'histoire d'une génération de chrétiens, racontée en toute droiture de volonté par un tel sceptique, respectueux et contristé (1). C'est-à-dire que, vite revenu de ses velléités catholiques après 1835, il reste pour une vingtaine d'années un adhérent du christianisme en psychologie, et même jusqu'à un certain point en morale, de sorte qu'il va bâtir, ainsi disposé, une grande partie et lapins intéressante, à no? yeux. de son œuvre.
Oui, durant quelques années tout au moins, Sainte-Beuve semble admettre que la solution chrétienne, qui fait appela la Grâce pour paralyser la concupiscence du pouvoir ou l'impérialisme originel, complète et corrige utilement ia psychologie pessimiste (ou « impérialiste») que les chrétiens ont tiré de l'anlique expérience orientale consignée dans l'Ecriture sainte. Mais, avec le temps, à mesure qu'il s'éloignera du christianisme, il ira jusqu'à tirer l'attitude chrétienne elle-même de considérations « impérialistes », au moins pour une bonne part. Écoutons plutôt ses commentaires sur la conversion de Mme de Longueville. Se jeter daos
(1) Dans le volume suivant de son Port-Royal (p. 231-210). il rappelle que Maistre a rapproché Jansenius de Hobb< ologue impérialiste de la
Rumane. nature) et lui-même assimile la psychologie de Pascal à celle d ■ La Rochefoucauld. Seulement, dit-il, la doctrine chrétienne n'accepte pas i définitif cet asservissement de la nature à la volonté de puissance, à la li/>i</o dominandi : e'.le a hâte de restaurer la substance malade. Pascal allait i
jusqu'à nier que nos actions pus>ent jamais procéder d'un sentiment de justice, et Sainte-Beuve lui oppose, à juste titre, un ri s tvolulionniste intéressant à
cette date. Depuis que l'homme naît et vit dans la civilisation, explique-t-il, on lui enseigne la justice, assi-e de la vie sociale ; à la longue il s'est créé dans son cerveau un sens acquis de la justice : ainsi les éleveurs créent avec le temps des modifications dans les animaux domestiques, modifications qui disparaissent toutefois par un retour de l'animal dans les bois et son abandon à la pure nature. Ainsi de l'homme. Ceux qui ne croient pas la justice une invention de sa part, la plus belle de toutes, sont portés à en diminuer tellement les conditions ou garanties dans la société que sa solidité se trouve compromise et qu'à la première commotion, les hommes s^nt en grand danger de rétrograder vers la et la brutalité'
naturelles. (Port-Royal, III, 3S2-3
les bras de Dieu, expose-t-il à ce propos, se convertir résolurent était alors le seul moyen de retrouver, tôt ou tard, la considération et le respect du public, de se voir honorer quelque jour par le roi comme le sera la duchesse dans une circonstance mémorable de sa vie, d'occuper de soi toute une légion de saints et de justes, de s'occuper enfin soi-même à l'infini et de se donner toutes les satisfactions inverses des premières, sous prétexte de mortification et et de réparation. Ce calcul, certes, M18 de Longueville ne le fit pas, et, en général, les âmes qui se convertissent ne le font pas davantage, mais les instinrts le font sourdement en elles. La sensibilité (l'impérialisme affectif subconscient) garde jusque dans son bouleversement (extatique) sa logique (conquérante), secrète à laquelle elle obéit. Les inclinations (impérialistes) dévoyées (désorientées un instant par le choc émotif), se retrouvent, se redressent, se dirigent du côté où elles aperçoivent une issue. La belle Frondeuse de la vei le, par exemple, entendait bien être la dernière, puisqu'elle ne pouvait plus être la première. Quelqu'un qui voyait chez elle des chenets d'un modèle vulgaire et remarquait ce détail voulu de l'arr-eublement, lui dit que c'était le porter bien haut : et le chevalier deMéré, qui a retenu le mot, le déclare plaisant. Il est en réalité plus vrai et plus profond encore que plaisant, rectifie Sainte-Beuve, car elle le portait bien haut en fait d'humilité, on est coniraintde le constater : et il ajoute en no e : « Qu'on ne vienne point me parler d'arnour-propre comme d'un vice : c'est un état naturel et nécessaire... Chaque homme a autant d'amour-propre qu'il en peut tenir et chacun porte le sien à sa manière : les uns la tète haute et les autres le cou penché. Les chrétiens portent le leur à rebours et sens dessus dessous ». Enfin il emprunte à Du Guet, directeur de M"e de Vertus, plus d'un curieux développement en ce sens. Et l'on voit par tout ceci, quel profit psychologique il a su tirer de son commerce avec Port-Royai.
3 — L'heure de l'ambition. — Madame d'Arbouville.
A. ces influences, d'ordre théorique, vinrent s'aseocior les li directes de l'expérience vitale pour préparer l'évolution psychologique qui se marque si nettement chez Sainte-Beuve aux approches de la trentième année. Il avait vu la plupart de ses confrères du Globt obtenir, dès le lendemain des journées de Juillet, des places e'
des traitements officiels. Par ses manifestations de mysticisme social, par son opposition de presse aux gouvernements d'ordre, il s'était exclu mal à propos de cette répartition de bénéfices qui aurait assuré matériellement son avenir. Quand la monarchie de Juillet parut plus solidement assise, il regretta sans doute l'erreur de jugement qui lui avait présenté dans une fausse perspective le prochain avenir politique ; et, les représentations de sa mère l'y déterminant peut-être, il songea tardivement à se procurer des ressources moins précaires que celles dont sa plume l'avait pourvu jusque-là. Il se sentait peu fait pour les luttes politiques, mais la carrière universitaire l'attirait à bon droit ; il alla donc demander à Guizot, comme nous l'avons dit, le titre de professeur à l'École normale, mais n'obtint que des promesses vagues, l'offre d'une chaire dans quelque Faculté de province, et le seul fruit de cette démarche fut de le brouiller avec le parti avancé qui l'avait considéré jusque-là comme l'un des siens.
Il se rendit compte alors qu'il lui fallait mettre plus de patience et de méthode dans la préparation de son avenir. Il s'était, peu de temps auparavant, fait présenter à l'Abbaye-aux-Bois, — salon influent qui le portera en quelques années à l'Académie française, — et il eut soin de s'y montrer assidu : il y fit même donner lecture, en son absence, du Discours préliminaire à ce cours public de Lausanne, qui fut le germe de son Histoire de Port-Royal et son ami Ampère, se chargeant de le renseigner sur l'effet produit, lui écrira que l'auditoire s'est montré satisfait, y compris M. de Chator.ubriand. Or c'était là un point d'importance et une sorte de victoire remportée, parce que, à cet oracle du salon, à ce romantique aux très classiques prétentions, on avait par avance, explique Ampère, « dénoncé une phrase du discours comme attentatoire à la Majesté du XVIIe siècle 1 « C'est, poursuit l'ami officieux, celle où vous montrez le xvr et le xvme siècles se réunissant en dépit de ce qu'il y a d'interposé entre eux. Mme Récamier et moi, nous avons pris cette phrase pour la défendre, etc.. » On voit avec quelles susceptibilités acceptait de compter, aux premiers jours de 1838 — moins de dix ans après les Poésies de Joseph Delorme — l'ancien séide de Victor Hugo !
Vers le même temps, ses articles sur Fontanes le mettent en rapport avec un ancien ami du grand maitre de l'Université impériale, le comte Mole, dont il se fait bientôt le familier et qui, a-t-on
dit, l'aurait créé pair de France si la monarchie de Juillet avait prolongé son existence : mais 1848 l'obligea d'attendre près de vingt ans une distinction analogue, qui fut le titre de sénateur de l'Empire. La même occasion lui donna le chancelier Pasquier et la comtesse de Boigne pour protecteurs; il lit le nécessaire pour être apprécié comme convive et comme causeur agréable dans ces cercles de choix. En 1860, la préface de son Chateaubriand rappellera comment, peu d'années auparavant, un homme de lettres sans fortune et sans ambition — au moins sans ambition politique, car l'ambition académique fut au contraire la raison d'être de sa période mondaine — un homme de mœurs modestes et sachant se tenir à sa place pouvait néanmoins par son earaclère, par son esprit, par son tact et par toute sa conduite obtenir dans le monde une position aussi agréable qu'honorable et vivre avec des personnes de tout rang sur ce pied d'égalité insensible qui est le charme et l'honneur de la vie sociale en France. « Pour moi, indiquait-il après celte évocation de son passé orléaniste, pendant ces années que je puis dire heureuses, j'avais cherché et j'avais même assez réussi à arranger mon existence avec douceur et dignité. Écrire de temps en temps des choses agréables, en lire d'agréables et de sérieuses, mais surtout ne pas trop écrire, cultiver ses amis, garder son esprit pour les relations de chaque jour et savoir en dépenser sans y regarder : donner plus à l'intimité qu'au public, r-server la part la plus fine et la plus1 tendre, la fleur de soi-même pour le dedans ainsi se dessinait alors pour moi le rêve d'un galant homme littéraire qui ne laisse pas trop le métier et la besogne empiéter sur l'essenliel de son âme et de ses pensées ». Voilà le Sainte-Beuve des années orléanistes, après son évolution mentale de 1835. Et ces habitudes de vie lui dicteront en 1852 — par nostalgique regret de ces salons aimables que le mouvement de Itt'iS avait fermés ou réduits à un rôle secondaire, — cette déclaration de principes, bien éloignée de ses opinions de jeunesse ou de vieillesse (1): « Il y a lieu à hésiter, quand on est un galant homme, si l'on n'aimerait pas mieux vivre, dans un monde où régneraient les Almaviva que dans une société gouvernée par les Figaros ! »
Vers 1840, toutefois, celte nouvelle direction imprimée par lui à son existence ne pouvait manquer d'être regardée comme une sorte
(1) Causeries du Lundi, VI, 191.
de Félonie par ceux de ses anciens omis qui continuaient de sympathiser, plus ou moins ouvertement, avec les opinions extrêmes (avec les divers mysl.icismesrousseauistes), en littérature ou en politique. Lorsque l'Académie française l'eut accueilli dans son sein en 184!) et à !a veille même de sa réception solennelle sous la Coupole, M'ne de Girardin traduisit ces mécontentements de façon fort typique et fort crue dans un de ces Courriers de Paris qu'elle signait : vicomte de Launay, et qu'on lisait alors avec tant d'empressement curieux. Elle annonçait qu'il y aurait dans l'assistance toutes les ad liratrice» de i\J. Victor Hugo (qui en effet, par uue ironie du sort, devait recevoir Sun ancien ami, devenu son irréconciliable ennemi, au nom de l'illustre compagnie), et d'autre part, tou'es les protectrices de M. Sainte-Beuve, c'est-à-dire toutes les lettrées du parti classique. «Comment se fait-il, poursuivait-elle, que cet écrivain, dont nous apprécions le talent [incontestable, mais que tout le monde a CG»Btt jadis républicain et romantique forcené, soit aujourd'hui le favori de tous les salons ultra-monarchiques et clasiiquitsimes (sic) ? On répond à cela : il a abjuré ! Belle raison ! Est-ce que les femmes doivent jamais venir en aide à ceux qui abjurent ? La véritable mission des femmes, au contraire, est de secourir ceux qui kotont seuls et désespérément. Leur devoir est d' assis l> > héroismes en détresse! » (Parce que.interjeterons-nous ici. celle- qui ressemblent à la belle Delphine Gay, n'ignorent pas où sont leurs champions imperturbables, à savoir dans !e camp de l'érotisme mystique.) « Qu'elles jettent donc, poursuit la|Muse agressive, leurs plus ioux regards, leurs bouquets, leurs rubans au chevalier b'.essé dans l'arène. Mais qu'elles refusent même un applaudissement au vainqueur félon qui doit son triomphe à la ruse !... Tout est perdu, ï.out est fini dans un pays où les renégats sont protégés par les femmes : car il n'y a au monde que les femmes qui puissent encore maintenir dans le cœur des hommes, éprouvé par toutes les tentations de Yégoisrae) cette sublime démence qu'on appelle le courage, cette divine niaiserie qu'on nommMa loyauté! » Cela est violent, il faut l'avouer. Au surplus, le félon ou le renégat, parvenu à ses *ins, ne s'émut pas de l'attaque outre mesure, puisque lui-même envoya l'article à ses amis Olivier de Lausanne et que, plus lard, il a très favorablement parlé de l'auteur. Mais qui pourrait dire si de pareilles mercuriales n'ont pas laissé trace en sa mémoire, préparant son nouveau changement de front et de camp vers la cinquantaine?
AGENT, JUGE ET COMPLICE DE L EVOLUTION ROMANTIQUE. jo
Il avait assurément demandé aux salons influents de lui assurer îa consécration officielle de son rare talent. De là sans doute un projet qu'il conçut en ce temps et dont il parlait volontiers, nous dit son secrétaire J. Levallois (1) : celui d'écrire, sous le titre d'Ainbilion, un roman qui, dans sa pensée, devait être le complément ou même la contre partie de Volupté et dans les pages duquel il aurait utilisé son expérience mondaine comme il avait exploité ses expériences de précoce penseur et de mystique amoureux dans son premier essai romanesque. Vinet, le critique genevois, avait eu vent de ce projet puisqu'il en parla dans Le Semeur en souhaitant de ie voir mener à bien. La figure centrale d'un pareil roman aurait été Mme d'Arbouville, de même que Mme Hugo avait fourni les traits de Lucy deCouaen, l'héroïne de Volupté, etnous nous arrêterons donc un instant à esquisser cette aimable physionomie de femme qui a tenu quelque place dans la vie de Sainte-Beuve. Mme d'Arbouville,— cousine de la comtesse Mole (née La Live de la Briche) parce qu'elle était l'arrière-petite-fille de la comtesse d'Houdetot (née la Live de Bellegarde) dont l'amour de Rousseau a fait vivre le nom, — était «n outre la nièce de la baronne de Barante, née Césarine d'Houdetot : elle se trouvait donc placée par sa naissance et sa parenté au centre même de ces salons doctrinaires qui portèrent avant quarante ans Sainte-Beuve au fauteuil académique ambitionné par lui. Elle s'appelait Sophie, prénom par lequel Jean-Jacques imait à désigner son aimable aïeule et ses relations sentimentales avec l'historien de Port-Royal ne sont pas sans quelque analogie avec celles qui s'établirent, dans la vallée de Montmorency, entre l'ermite de la Chevrette et sa voisine d'Eaubonne : même emportement de passion, parfois, dans l'écrivain amoureux, même impitoyable et imperturbable amitié du côté de la femme du monde, que nulle inclination profonde ne porte à dépasser ce dernier sentiment dans ses rapports avec son adorateur.
Née en 1810, Sophie de Bazancour, ii lie du général de ce nom, avait épousé, à vingt-deux ans, M. Loyré d'Arbouville, alors commandant d'infanterie, mais qui devint également général et qu'elle ne cessa jamais d'aimer en épouse fidèle. Sincèrement pieuse, elle fut sans doule rapprochée de Sainte-Beuve par les éludes religieuses qu'il poursuivait à cette époque de sa vie, et devint pour
(1) Sainle-lîcuce, page lbl.
lui, de 1840 à 1850 environ, la Muse des années de psychologie saine. Aussi bien lui fera-t-il plus d'une fois, et avec un accent de reproche, l'application de cetle psychologie hobbisle (ou « impérialiste ») à laquelle il s'était rallié sous la pression de l'expérience, et, d'autre part, il maudira, tout en s'inclinant devant elle, cette morale chrétienne et rationnelle dont la jeune femme opposa constamment les principes à ses entreprises. C'est ainsi que, dix ans plus tôt, il avait jugé les sentiments de Mme Hugo à la lumière de ce mysticisme passionnel qui venait de s'épanouir en lui sous l'influence de ses fréquentations romantiques.
Les résultats de ces deux campagnes sentimentales furent très différents pour l'amoureux En dépit d*une théorie célèbre —et tout à fait absurde d'ailleurs, car elle demande trop ou trop peu — (la théorie du Clou d'or) qu'il se plut à développer devant Mme d'Arbouville, il ne réussit pas à la rendre infidèle à ses devoirs. Le poète sans vergogne du Livre d'amour alla jusqu'à reprendre sa lyre abandonnée après l'échec des Pensées d'août pour adresser cette impiété à une chrétienne d'éducation et de conviction telle que son amie :
11 faut aimer pour l'heure où les transes suprêmes Dans un sein qui se brise éteindront les soupirs. Le dernier (soupir) nous rendra toutes les espérances Et tous les souvenirs!
Cette extrême-onction de l'érotisme mystique ne tenta nullement la petite-fille de Mme d'Houdetot qui, poète elle aussi, comme son aïeule, répondit, avec mansuétude, par une jolie pièce rimée sur ce thème : « Ne m'aimez pas! » d'amour, si vous voulez conserver entre nous l'amitié qui nous est chère à tous deux :
Je veux qu'en nos vieux jours, au de'ciin de la vie, Nous détournant pour voir la route alors finie, Nos yeux, en parcourant le long sillon tracé, Ne trouvent nul remords dans les champs du passé.
Le galant éconduit se vengea en appliquant à cette personne de sens droit, mais avec une rigueur peu clairvoyante, la psychologie dont il usait à cette époque de sa vie : « Elle est, a-t-il écrit, un charmant mélange de bon sens, de légèreté, de coquetterie et de vertu. Il y a là de quoi pétrir la plus divine saveur d'amitié; mais je ne suis pas digne de l'amitié, puisqu'elle ne me suffit pas... Elle a bien de l'esprit, mais elle n'a pas compris la vie (à la façon de Julie
de Wolmar sans doute)... Après'tout elle est, sous ses airs de raison, plus fière que tendre, et moins passionnée que glorieuse (à la mode des héroïnes de Corneille). L'amour-propre est au fond de lout, et La Rochefoucauld a raison. Mais l'amour-propre consiste chez quelques-unes à vouloir être passionnément aimées coûte que coiite. Chez elle, quelles que soient les affections gracieuses, l'amourpropre la porte surtout à être approuvée, à ne pas être blâmée, à sauver sa gloire! » Eh oui, voilà la différence entre morale erotique et morale stoïco-chrétienne, dans l'exercice et dans la direction de l'amour-propre !
On voit assez que le roman d' Ambition, s'il eût été écrit, risquait de ressembler par moment à La duchesse de Langeais, de Balzac, car la situation est à peu près celle que connut le romancier vis-à-vis de la marquise de Castries et dont il a tiré cet épisode, frénétiquement romantique, de son Histoire des Treize! Il est pourtant certaines heures où l'accent de l'amoureux rebuté se fait plus humble et plus résigné : par exemple dans cette note de sa main que nous a conservée Jules Troubat : « Les matins, maigre tout, je mène assez bien l'étude : j'y ai toujours trouvé si peu de choix et de liberté que cela m'est à peu près égal de faire tel ou tel article pourvu que j'aie les moyens de le bien faire. Ainsi, je vais toujours de ce côté, dissimulant et faisant le sage, comme, au reste, on le fait perpétuellement dans ce monde menteur, chacun montrant une face et cachant les autres... J'aurais voulu être, par nature, de ce monde (de ce monde élégant qu'il fréquente) pour jouir, dans la mesure convenable, de tant de bonne grâce (en Sophie) et des distinctions proportionnées qu'elle sait répandre autour d'elle. Elle m'a donné une idée de la vie heureuse dans la société, idée qu'avant elle, je n'avais pas... Et puis, je me renferme dans la solitude, dans la misanthropie incurable, dans le que que ça fait universel. Après tout, le peu que je vaux comme esprit, c'est par là et j'ai encore beaucoup à exprimer en ce genre si je puis recueillir mes forces et m'exprimer dans quelque œuvre, une de ces œuvres qu'on ne lira pas tout haut, en cercle! «C'aurait donc été un roman balzacien que le roman projeté & Ambition : quelque chose comme un autre Curé de Tours, où l'audace anarchiste ressuscitée de Delorme se serait mariée à la psychologie pessimiste désormais acceptée par le lecteur de Pascal et de Du Guet.
Mme d'Arbouville mourut jeune et son ancien poursuivant ne lui
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pardonna jamais entièrement sa vertu, puisqu'il écrivait encore en 1856, à une femme de lettres dont le nom est oublié, Mme Blanchecotte : « Je suis ailé à Lyon deux fois dans ma vie pour voir M"" X (Mme d'Arbouville), malade de la maladie dont elle devait mourir et ma meilleure amie alors, mais une amie qui n'a pas su l'être, hélas! comme il le faut au cœur (!) pour qu'il soit entièrement rempli et satisfait, heureux d'un plein bonheur, puis uniquement désolé. J'avais déjà passé l'âge des bonheurs qu'on ne mérite jamais, mais qu'on obtient sous le rayon de la jeunesse ! » On sait à qui fait allusion ce souvenir. — Nous allons examiner maintenant quelle modification l'étude de Port Royal, la fréquentation du monde doctrinaire et l'influence de Mmt d'Arbouville, aimable incarnation de ce milieu traditionnel, ont apporté dans la pensée et dans l'attitude morale de Sainte-Beuve.
4. — Epanouissement de la psychologie d'expérience dans l'œuvre de Sainte-Eeuve.
Adhésion à La Rochefoucauld.
Nous nous proposons présentement de mettre en évidence, au moyen de quelques exemples l'évolution accomplie dans les convictions psychologiques de Sainte-Beuve et par ses études sur le xviie siècle classique et chrétien, et par ses fréquentations aristocratiques ou académiques au temps de la monarchie de juillet : une double source d'expérience et de clairvoyance accrue qui a fait le sujet de nos dernières pages. Le 6 mai 1862, il écrira à Edmond Schérer, qui attribuait sa psychologie pessimiste aux événements de 1848 : « Mon changement d'idées sur l'humanité, et particulièrement sur l'humanité française, date de bien avant 1848. \Oui de 1834 environ, comme nous l'avons indiqué). Je crois l'avoir consigné dans certain article sur La Rochefoucauld antérieur à la révolution de février). » L'article est en effet de 1840 et figure aujourd'hui dans les Portraits de femmes parce qu'il y est surtout traité des belles amies du grand seigneur écrivain : l'historien de Port-lioyal y proclame que Vauvenargues, l'antithèse vivante de l'auteur des Maximes à ses yeux, comme nous le verrons, contredit bien plus que ce dernier l'enseignement (psychologique) du christian.fine, parce qu'il est plus généreux (c'est-à-dire plus optimiste à la mode romanesque du xvme siècle). En effet l'homme selon La Rocbefou-
AGSNT, JUGE ET COMPLICE DE L'ÉVOLUTION ROMANTIQUE. oO
cauld, explique Sainte-Beuve dans cet article (l), est exactement l'homme déchu de la théologie chrétienne qui demeure, même nprès le baptême, affecté de concupiscence ou de libido dominandi (volonté de puissance) : non pas peut-être, insiste le critique, l'homme déchu tel que l'envisagent saint François de Sales et Fénelon (tous deux placés selon nous, bien qu'à des degrés divers, sur la ligne de mystique féminine qui conduit au quiétisme, puis aurousseauisme) mais assurément tel que l'entendaient Saint-Cyran, Pascal, Du Guet — et l'on pourrait ajouter ici Corneille et Bossuet. — Otez, conclut Sainte-Beuve, ôtez de la morale et de la psychologie pascalienne la Rédemption par le Christ, et vous aurez La Hoehefoucauld tout pur.
Lorsque cet article fut réédité pins tard, il crut bon d'ajouter en ioote qu'il y avait marqué son retour décisif vers la philosophie de <a jeunesse, celle de Lamarck, Cabanis etTracy, qu'une grave affection morale et un grand trouble de la sensibilité (à savoir sa passion pour Mmc Victor-Hugo) étaient venus dévier en lui vers 1829. Les Consolations, Volupté et les deux premiers volumes de Port-Royal, expliquait-il, scmt là pour témoigner de cette disposition inquiète tt émue de son âme qui admettait une notable part de Mysticisme. Biais il égare, à notre avis, ses historiens par cette interprétation de son passé, sincère peut-être, inexacte à coup sûr. Selon nous, il n'a considéré Cabanis et Tracy comme ses vrais éducateurs qu'après sa cinquantième année et son évolution vers l'anticléricalisme. En réalité il fut d'abord chrétien d'éducation, c'est-à-dire dès lors psychologue pessimiste par tradition sinon par constatation personnelle, puis très brièvement initié à la philosophie scientifique de son temps, puis mystique avec délices certes, mais de nuance principalement rousseauiste, au temps de son intimité avec les Hugo, puis redevenu psychologue pessimiste et moraliste rationnel bien ivant 1840 non pas du tout par un retour à Lamarck et à Bichat, mais par une reprise de contact avec les classiques chrétiens du ■a vnc siècle, au cours de ses études sur Port- Royal.
Quoiqu'il en soit de cette question d'origines, il n'a plus \ après 1840, dans son estime de La Rochefoucauld et assez rarement vacillé dans ses convictions de psychologie pessimiste — bien qua Ters la fin de sa vie, par une inconséquence qu'il a sont i.
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apercevoir très clairement le motif, il se soit repris à raisonner moralement et politiquement en rousseauiste, qui s'appuierait sur une optimiste interprétation de la nature humaine originelle; nous en donnerons bientôt des preuves. Suivons-le cependant dans quelques circonstances où il a eu l'occasion d'invoquer de nouveau, et plus ou moins légitimement, le témoignage de l'auteur des Maximes à l'appui de ses changeantes attitudes intellectuelles. En 1852, alors qu'il regarde déjà d'un œil assez dénué de bienveillance vers ses anciens amis de Port-Royal, il consacre un u lundi » fort agressif à Victor Cousin, définitivement éloigné de l'Université par le gouvernement impérial auquel l'ancien ministre de Louis-Philippe a refusé de se rallier; et il croit devoir prendre à cette occasion la défense de La Rochefoucauld contre l'historien des grandes dames de la Fronde. Cousin juge en effet que le livre de Maximes est vrai dans la généralité des cas, mais ajoute qu'il y a tel instant où du fond de cet abîme de vanité qu'est le cœur de l'homme, du fond de cet égoïsme imperturbable, de cette petitesse, de ces misères de cette boue dont nous sommes faits, sort tout-â-coup un je ne sais quoi, un cri du cœur, un mouvement instinctif et irréfléchi, quelquefois même une résolution qui ne se rapporte pas à nous, mai> à notre père, à notre mère, à notre enfant, à notre ami, à une idée. à Dieu, à l'humanité malheureuse. Or cela seul, à l'avis du philosophe historien, trahit en nous quelque chose de désintéressé, un reste ou un commencement de grandeur, qui bien cultivé, peut se répandre dans l'âme et dans la vie toute entière, soutenir et réparer nos défaillances ou protester du moins contre les vices qui nous entraînent et les fautes qui nous échappent!
Cette réserve de Cousin était fort justifiée par l'expérience et par l'histoire; il est. en tous cas, moralement excellent de lui donner son adhésion sur ce point. Mais Sainte-Beuve n'en juge plus à ce moment de la sorte : il prétend pousser à ses dernières conséquences l'application de la psychologie pessimiste (ou « impérialiste ») aux décisions humaines; il riposte donc avec âpreté que M. Cousin devient bien éloquent dans la passion — car il a feinî ironiquement, de juger le philosophe épris, concurremment ave» La Rochefoucauld, de la blonde fille des Condé, et disposé à traiter, comme un rival fâcheux, l'ancien prince de Marcillac ! « Malgré tout, écrit-il, et malgré cet appel héroïque qui dit à l'humanité Montons au Capilole, je crains que La Rochefoucauld, bien compris.
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n'ait raison en définitive : car sans nier l'élan de l'amour-propre sous sa forme sublime et glorieuse, et en se bornant à l'expliquer, c'est précisément au solennel que le duc en veutdans l'habilude de la vie : c'est à toutes les comédies, même sérieuses, à toutes les emphases et à tous les charlatanismes ! » Soit, mais Cousin n'est nullement réfuté par ces lignes, et la psychologie pessimiste ne doit pas chercher à expliquer coûte que coûte ce qu'elle connaît mal (et ce qui échappe au moins présentement à ses prises). Qu'elle demeure plutôt dans son domaine qui est celui de la vie pratique, de la morale des honnêtes gens et de la politique prévoyante.
Une dizaine d'années plus tard, commençant de marquer nettement son retour vers les prédilections de sa romantique jeunesse, le critique des Nouveaux lundis utilisera (1) La Rochefoucauld contre ses adversaires chrétiens au lieu de l'assimilera eux comme il l'avait fait jadis : ce sera, au surplus, de façon assez superficielle et pure ment polémique. Les Maximes n'ont pas été réfutées, opinera-t-il, et il montrera longuement l'amour-propre à l'œuvre chez ses adversaires : « 0 amour-propre, je t'ai vu à l'ouvrage dans ton plus beau zèle... On suppose chez autrui ses propres mobiles. Vous avez parlé sévèrement de quelqu'un ? C'est que vous aviez une dent contre lui ou une rancune. Vous ajournez le développement d'un jugement? C'est que vous voulez vous ménager et nager entre deux eaux... Ah! que cette manière d'appliquer la doctrine de l'amour-propre aux lettres est donc brutale ! Moi-même, si je me plais à tout moment à briser le moule auquel je serais tenté de m'asservir, si je me force d'aimer ce que je ne suis pas, ou le contraire même de ce que je suis, (il fait allusion à Port-Royal, et c'est assez vrai de son fond, mais non pas de ses sympathies et de son adhésion raisonnée qui ont été très sincèrement vers les classiques chrétiens pendant bien des années), ce n'est pas désintéressement du Moi, continue-t-il. C'est que je me pique de n'être rien en particulier et que je m'aime mieux, apparemment, sous cette forme brisée, multiple et fuyante que sous toute autre ! Non, non, honnêtes et bonnes gens que vous êtes, La Rochefoucauld, bien compris, n'a pas tort si aisément que vous le croyez, etc.. » En réalité les convictions théoriques successive» de Sainte-Reuve n'ont pas été choisies arbitrairement par lui, comme il voudrait nous le faire croire : elles résultent du conflit entre
(I) Vol. V. (1863).
son tempérament erotique et romantique de fond et sa lucide intelligence historique.
Enfin à Taine, le 2 novembre 18G7, Sainte-Beuve fera, dans une îettre privée, cette profession de foi, — désormais moins en accord avec son atlitude politique et morale, mais néanmoins persévérante, — au sujet des convictions psychologiques que lui procura l'étude de notre grand siècle chrétien : « De ce qu'on n'est pas avec les jansénistes (et avec les chrétiens rationnels), ce n'est pas une raison pour faire son mea culpea et pour avoir l'air d'être en faute. On a une assez belle marge, une assez large base dans la morale naturel et dans la vertu selon Aristote, Cicéron, Marc-Aurèle. Mais je vous avouerai que ce qui a toujours gêné l'expression de ma pensée en ce sens et retenu mon adhésion, c'est que je n'ai pas, de l'humanité en elle-même, une idée aussi optimiste que je la vois chez la plupart des moralistes naturels. » La prétendue morale naturelle don', il est ici question, fut en réalité une morale hautement expérimentale et rationnelle, issue d'un immense travail de synthèse dans les races les mieux douées du globe et codifiée par les grands méditerranéens antiques dont Sainte-Beuve vient d'énumérer les noms : cet adjectif, si gros d'illusions et d'erreurs, est un héritage du naturisme mystique cher au xvme siècle ; héritage verbal que le correspondant de Taine n'a pas l'idée de répudier, même après qu'il a corrigé par les leçons de l'histoire et de la vie, les illusions psychologiques de sa jeunesse. (Sans doute ces réflexions lui ont-elles été inspirées par la lecture de Proudhon, dont il préparait alors une biographie et qui a si singulièrement mêlé, dans ses écrits, l'aveuglement politique à la clairvoyance psychologique intermittente) : « Je suis, conclut-il (sous l'empire d'une préoccupation d'ordre logique qui n'a pas assez percé dans les écrits de sa dernier» période), je suis beaucoup plus frappé des misères, imperfections, vices, grossièretés animales dont on s'imagine trop vite triompher. Cette morale naturelle dont je désire l'avènement et qui, dans l'antique, a été le lot d'une élite, me paraît bien peu avancée chez le» modernes, surtout si on considère la masse ! » Une morale naturelle, qui n'est pas encore avancée! Quelle contradiction dans les termes ! Et cette morale n'a nullement été le lot de l'élite grécoromaine, elle a été la conquête de celte élite sur les impulsions de la nature humaine! Mais on voit que les acquisitions psychologiques de son époque port-royaliste n'ont pas été entièrement per-
dues pour l'historien du xvne siècle, car il n'avait pas de ces incertitudes prudentes pendant sa période rousseauiste de 1830 : tandis qu'elles inquiètent au contraire le rousseauisme ressuscité de sa vieillesse !