CHAPITRE II
LES GRANDS ROUSSEAUISTES A LA BARRE DU TRIBUNAL CRITIQUE. — LES « PORTRAITS »
Le plus distingué pat* l'esprit des divers secrétaires que s'attacha Sainte-Beuve vieillissant, Jules Levallois, raconte que certains noms d'écrivains, mentionnés dans la conversation par hasard suffisaient 'pour changer brusquement l'humeur du critique des Lundis : « Il était facile, a écrit ce biographe, en style familier, de lui faire prendre sa tête de Bihac, de Michelet ou de Hugo! » Ce sont les diverses expressions de cette tête-là qu'il nous faut présentement contempler et interpréter de notre mieux.
Nous avons déjà rappelé quelle déception engendra chez lui l'attitude morale et politique, à son avis regrettable, de la plupart des familiers du Cénacle de 1828, après la crise de 1830. Étant venu pourtant, sur ces entrefaites, à l'étude du xvne siècle chrétien, il se prit à comparer mentalement les grands hommes de notre âge classique avec les écrivains, dès lors illustres, qu'il rencontrait chaque jour ou dont il suivait de près l'activité littéraire. Bientôt le contraste que présentent ces deux familles d'esprits, classiques solidement rationnels de jadis, hommes de lettres rousseauisés de notre temps, ne put manquer de lui apparaître et de le frapper. Dans sa riposte à l'article dénigrant que Balzac publia contre son Port- Royal dans l'éphémère Revue Parisienne, il proclame hautement que, pour juger les hommes de Port Royal, il faut avant tout comprendre l'esprit chrétien, et, ajoule-t-il aussitôt (1) « quels esprits moins intimement chrétiens que nos grands littérateurs modernes! » Ilpouvait évoquer un souvenir personnel à l'appui de ce jugement. Lorsqu'il conçut le projet de son grand travail historique sur Port-Royal, expose-t-il, il alla consulter, sur le choix de son sujet, quelques amis de marque et de poids. Or, Chateaubriand seul donna son approbation à ce choix. Lamartine lui conseil!
[I) Portraits contemporains, II L21
64 SAINTE-13EUVE,
d'aborder plutôt quelque grand sujet, écrit-il avec ironie. Béranger l'avertit qu'il était en train de verser dans la religiosité, une manie de J'époque que le psalmiste du « Dieu des bonnes gens » déclarait aux antipodes de l'esprit religieux (selon la norme de Rousseau)! Enfin lorsque Hugo fut contraint de parler de Port-Royal, en recevant son ancien ami à l'Académie française, il le fit, dit ce dernier, « avec éclat, mais sans justesse » ! On imagine facilement après cela, conclut Sainte- Beuve en revenant à Balzac, ce que peuvent penser, sur un pareil sujet les protagonistes de cette littérature sans frein qui se donna carrière au lendemain des événements de 1830, dont la variété de vices fut prodigieuse, et par la contagion de laquelle les plus grands talents se laissèrent malheureusement gagner. « Pourquoi, écrira-t-il encore sur le tard (1), en parlant de Vigny — dont il avait admiré les premiers poèmes et qu'il maltraita le plus souvent par la suite — ...pourquoi ne suis-je pas demeuré le servant officieux et le défenseur dévoué des mêmes gloires? Pourquoi ce besoin d'analyser, de regarder dedans et derrière les cœurs que M. de Vigny, à propos de la préface des Consolations, me reprochait déjà, et que j'ai appliqué aussi, pour mon malheur et pour mes péchés, à l'intime perscrulation des talents (contemporains)? Mais pourquoi eux-mêmes, ces talents aimés, ces poètes adoptés, pourquoi les plus fidèles d'entre eux ont-ils également changé et varié avec les saisons? » Changé d'inspiration politique et morale, sans nul doute, en s'abandonnant chaque jour davantage au courant du siècle romantique! — Faudrait- il donc (2), ajoute-t-il ailleurs, ne voir ces guides de l'opinion que sur la scène et pendant le temps qu'ils y viennent parader pour la galerie? >i'est-il pas permis de montrer chez eux les « points de suture » entre le talent et l'âme, puisque aussi bien une telle démonstration doit profiter à a science de l'homme? Oui certes, c'est pourquoi nous allons l'accompagner maintenant dans cette revue critique des grands talents de son époque, et, tout d'abord, de leurs plus authentiques précurseur?.
1, — La « déiformité des romantiques.
Lorsque, vers 1827, la précoce affirmation de son talent le met en rapports et en contact presque quotidien avec les lyriques qui
(i) Avertissement des Portraits contemporains. (2) Correspondance, I. 316.
venaient de se révéler à leurs contemporains par d'éclatants débuts, — avec Lamartine, Hugo, Vigny, Musset peu après, — etaussiavec les rêveurs plus envuedurousseauismesocial, — Leroux, Lamennais, les Saint-Simoniens, — il se trouva d'abord en présence du phénomène le plus essentiel que suscite la conviction mystique quand elle n'est pas contenue et réglée par une solide discipline morale, en présence d'un étal d'esprit que les Quietistes, ces ancêtres des romantiques, appelaient la Déiformité et dans lequel nous voyons pour notre part, une prétention audacieuse à l'alliance étroite, intime, totale et privilégiée avec la Divinité toute-puissante : « Rien de plus commun de nos jours, écrira-t-il en effet au début de ses Cahiers de notes intimes, que l'infatuation de certains esprits qui se croient Dieu, fils de Dieu, archanges! Pierre Leroux se croit Dieu, Vigny se croit archange. Pour Lamartine, il est bon prince ; il se contente d'être un séraphin! » Encore, de ce dernier poète, Royer- Coîlard assurail-il qu'il se prenait volontiers pour le Père Eternel. — Et.àl'abbé Barbe, son ancien camarade d'études, il écrit, dès 1836 (1), qu'il aimerait pouvoir causer avec lui des hommes célèbres qu'il connaît trop bien, pour le malheur de son enthousiasme. Les ayant abordés presque tous dans les sentiments de l'admiration et de la louange, il est allé vite au fond et s'est édifié sans délai sur l'histoire de leur secrète vanité! Mais après tout le caractère des choses d'ici bas n'est-il pas ce mélange et cette contradiction, le faux à côté du vrai, le petit dans le grand, l'un n'empêchant pas l'autre?
Oui, l'expérience lui a fait connaître qu'un poète de nos jours est nécessairement un dominateur, parce qu'il obéit à une sensibilité plus prompte et plus vive, à une ambition plus vaste et plus noble que celle des autres hommes (2). On ne se figure pas, dit-il, même lorsqu'on a pu considérer de près les vanités et les ambitions des politiques, ce que sont celles des littérateurs. Boileau, revenant du palais de Versailles, avait remarqué que le Roi s'ennuyait bientôt et était tout prêt à bâiller, puis à s'en aller, dès que la conversation ne roulait plus sur ses louanges. Eh bien, tout poète de notre époque est un Louis XIV sur ce point ; pour retenir Chateaubriand dans son cercle intime, Mme Récamier n'était-elle pas tenue de se montrer inépuisable en inventions gracieuses, de lui renouveler, et comme de lui rafraîchir à tout moment la louange?
(1) Nouvelle correspondance, il.
(V.) Portraits contemporains. III v ailiclo sur la Revue des Deux Mondes en '
Signalant ailleurs la modestie de Bossuet qui, si nous en croyons son familier, l'abbé Le Dieu, De parlait jamais de ses triomphes dans la chaire chrétienne (1), Sainte-Beuve nous fera remarquer que notre temps nous a trop montré ce que devient l'homme de lettres livré à lui-même (sans le frein de la discipline chrétienne rationnelle), dans toute la liberté et dans toute la verve de son caprice et de "ses prétentions. Que ce littérateur se combine avec un écrivain religieux, il le compliquera par des susceptibilités sans nom, comme il est arrivé à l'auteur du Génie du Christianisme, cet illustre et incurable orgueilleux! Qu'il s'enveloppe de la robe sacerdotale tout en conservant le même fonds d'orgueil et d'illusions mystiques, on aura la révolte de Lamennais contre la discipline de son Eglise. Enfin on a vu des hommes de lettres se prendre pour des hommes politiques et ne songer qu'à briller à tout prix dans ce dernier rôle; (en d'autres termes, associer le mysticisme social au mysticisme esthétique dans leur religion de conque1 Louis XIV exigeait, comme conducteur d'hommes, l'encens continu de la louange, du moins ne se croyait-il pas de droit divin un poète aussi bien qu'un monarque. Il supporta gaiement la critique étourdie d'un courtisan mal avisé, comme Mme de Sévigné nous l'atteste, et il a dit un jour, assez haut pour être entendu de tous : « M. Despréaux s'y connaît en vers mieux que moi ! » Au lieu que, de nos jours, tout poète de quelque renom dirait volontiers au Souverain : « Je m'y connais en affaires mieux que toi! » — Voyez-les cependant à l'œuvre sur ce terrain difficile du gouvernement des hommes. Ils porteront simplement dans la politique leurs extases et leurs métaphores : leurs discours du forum ou du Parlement ne seront que la transposition en prose d'une ode à grand effet ou d*nne harmonie lamartinienne amplement développée. Après s'être employés quelque temps à celte oiseuse besogne oratoire, ils se croiront des hommes d'État en situation dn renouveler le monde. Erreurs de ces enfants de génie, aux puériles exigences, qui charment et qui détruisent ! Lamartine excella tout d'abord à ce jeu : Hugo l'a suivi peu après dans la carrière avec plus de pesanteu;
Mais c'est surtout à propos de Chateaubriand, ministre et publicisteau temps delà Restauration, que Sainte-Beuve a fait ressortir cette illusion du mysticisme esthétique renforcé par le mysticisme
(i) Portraits contemporains. II. 335.
(2) Cahiers, 27.
AGENT, Jt'GE ET COMPLICE DE L'ÉVOLUTION ROMANTIQUE. 67
social qui pousse au gouvernail de l'État l'homme de lettres consacré par le succès. Aux heures les plus critiques et les plus décisives de sa carrière politique, quand il s'est agi de prendre un parti ou de marquer à l'opinion une ligne de conduite, ses Mémoires nous le montrent dans l'état d'esprit le moins rassurant pour ses concitoyens, dont il avait pris en mains les intérêts vis-à-vis des concurrents du dehors ou des agitateurs du dedans. Lorsqu'il aborde le récit de ces heures difficiles, écrit Sainte-Beuve, on le voit soudainjouer au rêveur ou au désabusé ; il se met à causer avec les corbeaux perchés sur les arbres, avec l'hirondelle qui passe, avec l'abeille qui butine, et ces dialogues intempestifs laissent dans l'âme du lecteur une impression de patriotique malaise (1).
S'étant toujours considéré comme l'émule ou le rival de Napoléon, l'écrivain breton se trouva une première fois déçu dans ses espérances politiques au début de l'empire : il se retira sous sa tente, appela de ses vœux les Bourbons, et lors de la première Restauration, s'empressa de sanctionner ou même d'aiguillonner de son talent tous les excès de réaction que réclamaient les émigrés, préparant ainsi les Cent jours, avec leurs désastreuses conséquences pour son pays. Puis, après avoir poussé la Restauration dans le sens de l'ultra-royalisme pendant la première moitié de sa vie publique, l'auteur de La monarchie selon la charte consacra la seconde à attaquer furieusement le régime bourbonien après une brusque volte-face, en groupant autour de lui toutes les forces d'assaut du libéralisme. Sa vanité ulcérée réussit enfin à briser, dans ce duel à mort, un essai de gouvernement à la fois traditionnel et moderne qui aurait pu devenir fécond. Aussi bien se souciaitil fort peu d'avoir préparé ces ruines irréparables. N'avait-il pas eu, pour sa part, ce qu'il désirait uniquement, à savoir un rôle de parade, avec le plaisir d'en faire fi devant le public? N'avait-il pas mené les grandes questions de son temps comme on mène irop volontiers toutes choses en notre plaisant pays de Franco, c'est-àdire à côté du portai tout autrement qu'à bonne fin? C'est que son infatualion n'avait pas de limites en pareilles matières; et, par exemple, sa prodigieuse incompétence dans la gestion de sa fortune privée ne l'empêchait nullement de se croire un financier par inspiration de naissance : « Les finances que j'ai toujours sues, a-t-il écrit, quelque part, avec une naïveté qui désarme! » Mais.
(I) Causeries dit Lundi, vol. II.
encore un coup, que lui importaient les résultats de ses improvisations gouvernementales : il s'était entendu applaudir chaque matin des deux côtés : il avait eu les fanfares des deux camps et son orgueil avait été satisfait.
Jamais auteur de Mémoires, concluait Sainte-Beuve après cette sévère appréciation de l'orgueil romantique, n'a plus fait pour se diminuer en croyant se grandir, car son plaidoyer d'outre-tombe démontre clairement qu'en politique, il n'a jamais été qu'un polémiste toujours personnel et un agent lumineux de dissolution. On sait par quel subterfuge il prétend se mettre hors de cause et tirer son épingle du jeu. « Que m'importaient pourtant ces futiles misères, écrit-il, à moi qui n'ai jamais cru au temps où je vivais... à moi qui ne me suis jamais soucié de rien, excepté des songes, à condition encore qu'ils ne durent qu'une nuit ! » Et Sainte-Beuve, agacé par tant d'inconscience et de fatuité, de le commenter avec ironie en ces termes : « Pauvres songes ! C'est en effet fort heureux pour eux (qu'il ne s'avisent pas de trop longtemps durer)! Et la religion, s'il vous plaît? Où est-elle en tout cela? Vous l'avez oubliée celle fois par mégarde, même dans vos songes! Et la société ? Vous ne l'oubliez pas moins : vous la mettez à néant, vous qui avez, pendant près de vingt ans, brigué l'honneur de la conduire ! » Tels sont les fruits de la déiformité romantique.
Avant de passer en revue les jugements critiques de Sainte- Beuve sur les grands rousseauisles, nous nous arrêterons un instant pour nous demander si les sentences que nous allons recueillir de sa bouche lui ont élé dictées par l'envie comme on l'a depuis longt&mps et tant de fois prétendu? — Ce n'est pas notre sentiment, au moins si l'on considère l'essentiel et le fond de ses jugements, car ils s'expliquent, selon nous, par l'expérience vitale et par la clairvoyance psychologique qui lui vinrent avec les années, cette clairvoyance procédant d'ailleurs pour une grande part de sa familiarité avec nos classiques chrétiens du xvn* siècle. C'est en moraliste ou en psychologue, non en artiste concurrent, qu'il a cru devoir morigéner ses contemporains romantiques. On a dit encore que, n'osant pas toujours attaquer de front ses émules de 182s parvenus plus rapidement à la gloire, il évitait tout au moins de parler d'eux, et choisisissait à dessein parmi les noms les plus secondaires de notre littérature les objets de son enquête historique. Gobineau, débu'ant de lettres, écrivait déjà de lui dans
La Quotidienne dès le 1" décembre 1846 : « A force de le voir juger brillants les petits, on finit par être frappé de l'oubli qu'il fait des grands... on est étonné de le trouver toujours à la quête des beautés miscroscopiques et de ne jamais le voir se placera quelque distance pour faire admirer au lecteur confiant un grand ensemble... Il aborde rarement les auteurs de quelque portée... dans un moment où son cœur et son esprit seraient échauffés par la recherche, je ne voudrais pas lui donner le choix entre Corneille et Desportes : il pourrait y avoir danger ! » Et plus lard, lorsqu'il eut consacré plusieurs articles à l'abbé de Marolles, traducteur oublié du grand siècle, Barbey d'Aurevilly, son ennemi, reprendra d'un ton plus mordant : » Nous avions le fromage de Marolles; il nous en a donné l'abbé! » — Mais ces critiques ne sont pas équitables, car, en réalité, un très grand nombre de ses Portraits ont été consacrés aux grands hommes du passé et aux illustrations de son temps; il a parlé fort dignement d'Homère et de Virgile, de Corneille et de Bossuet : il n'a même que trop parlé des chefs du mouvement romantique pour leur satisfaction et pour leur renom, comme nous le verrons dans la suite de notre étude. Il pensait, d'ailleurs, que l'essentiel ayant été dit avant lui sur les hommes dont les noms sont consacrés par la gloire, il n'y avait lieu d'y revenir qu'en présence de quelque publication capable de renouveler, sur certains points tout au moins, ce que nous savons de leur personne morale ou de leur évolution artistique.
Enfin, pour ne pas lui attribuer à la légère des sentiments de jalousie envieuse à l'égard des poètes, ses émules heureux, écoutons ce post-scriplum à son troisième volume de Portraits contemporains qu'il a daté de mars 1846 et dont l'accent est si évidemment sincère: « Oh! que, du moins les poètes le sachent ! Quels que soient les ravisements (substantif tiré du verbe se raviser) et les prudences de l'âge mûr, c'est encore d'eux que nous nous occupons le plus. Les inégalités, ou même les brusqueries du retour ne sont pas une preuve d'indifférence. Ces graves études d'historien, ces portraits aux teintes plus sombres qui ont insensiblement succédé aux premières et poétiques couleurs... ne suffisent pas toujours à satisfaire en nous ce qui y remue encore du passé. Quand nous relisons et récitons de Lamartine son Lac immortel, de Victor Hugo sa passionnée Tristesse d'Oh/mpio, le souvenir sacré renaît vite en nous, et tout cet ordre de notre labo-
rieuse sagesse d'hier est ébranlé » ! Citant alors trois pièces nouvelles de Lamartine, Hugo et Musset, il conclut : « Ces notes vraies, tendres, profondes, nées du cœur et toutes chantantes, nous paraissent, aujourd'hui encore, autrement enviables que bien des mérites lenlement acquis ! » Voilà le vrai fond de sa pensée. Regrets, brusquerie du retour après des incriminations d'ordre politique ou moral : mais non pas envie amère ou jalousie bassement dénigrante.
Quanta sa complaisance pour les figures de second ordre ou de second plan, il en a donné dans ses Portraits de femmes, à propos de Mme de Charrière, une acceptable et ingénieuse explication. Ce n'est pas précisément de la critique qu'il entend faire, expose-t-il, lorsqu'il dessine avec minutie ces silhouettes près de s'effacer dans les lointains de l'histoire : mais une telle entreprise lui fournit un cadre commode pour exprimer ses propres sentiments sur le spectacle du monde et aussi pour exhaler par un détour une certaine poésie cachée ! Il y trouve un moyen pour continuer, dans quelque grave revue, l'élégie interrompue par lui à la suite de l'accueil décourageant qu'ont reçu ses derniers vers. Lorsqu'il choisit avec prédilection des noms peu connus ou presque disparus, en tous cas hors du grand chemin de l'histoire des idées, il obéit, dit-il, à ce goût de cœur et de fantaisie qui, dans des imaginations plus heureuses, fait germer romans ou nouvelles. La différence, c'est que ses personuages à lui n'ont rien que de réel là où ils paraissent les plus imprévus. Ils sont vrais; ils ont existé; ils coûtent donc moins à inventer, mais non pas peut être à retrouver, à étudier et à décrire. Au cours de l'étude soigneuse qu'il est contraint de leur consacrer dans le silence de son cabinet de travail, il arrive à les aimer, à répandre sur les traits de leur tigure pâlie la lumière d'une émotion fugitive ; et c'est là qu'il faut savoir chercher, conclut-il, le principal intérêt de ces petites nouvelles à un seul personnage. — Ce qui revient à dire, ferons-nous remarquer ici. qu'il est un historien psychologue, presque un artisan de romans historiques, plutôt qu'un Aristarque à l'ancienne mode des Bouhours ou des Laharpe, plutôt qu'un commentateur, plus ou moins disert et verbeux, des renommées bien établies. Là, fut en effet son innovation et son originalité propre : mais, sur les réputations consacrées de son temps, il n'a placé son mot que trop souvent encore au gré de ceux que nous appelons volontiers les hagiographes du roman-
tisme, — afin de caractériser par ce mot le soin que ces adeptes de la religion rousseauiste apportent à n'éciairer que d'une favorable lumière, les statues de leurs plus notables patrons. — C'est ce dont nous allons bientôt nous rendre compte.
Ajoutons pourtant que, en bon patriote, il n'accepte guère de l'étranger les critiques qu'il se permet à lui-même, sans scrupules, sur ses compatriotes célèbres ; il est toujours prêt à faire front vers le dehors aux côtés de ces mêmes concitoyens qu'il poursuivait un instant auparavant de ses objections et de ses sarcasmes. Par exemple, après avoir lu les livres de Rodolphe Tœpfer dont il a fait la réputation parmi nous, il n'avait pas hésité à l'opposer, de son chef et sous sa responsabilité propre, aux romanciers qui se disputaient alors par tous les moyens la faveur du public français; mais il avait marqué avec prudence et avec goût celte opposition légitime : « Nous nous disions, écrivait-il (1), que c'était là un exemple à opposer à nos œuvres d'ici, si raffinées et si infectées. Mais prenons garde ! Ne le disons pas trop. Publier et introduire en une littérature corrompue ces Nouvelles genevoises de l'air dont Tacite a donné ses Mores germanorum, ce serait les compromettre tout d'abord. Qu'on veuille donc n'y voir, si l'on aime mieux, qu'une variété au mélange, un assaisonnement de plus ». Voilà qui est habilement insinué. — Mais que Tœpfer s'avise, en quelques articles critiques, de malmener lui-même nos écrivains à la mode « comme on pourrait le faire par delà le détroit », observe Sainl-Beuve offusqué, celui-ci s'empressera de formuler contre ces appréciations dénigrantes une protestation fort nette : « Cette espèce d'opposition, inutile d'abord, est surtout disgracieuse, opine-t-il ; rien d\ moins propre à diminuer nos préjugés d'ici. Nous avons du purisme à l'égard de Genève; on nous répond par du puritanisme ! Une telle polémique, morale pour l'intention, mais où il entre, pour le détail, beaucoup d'inexactitudes, tend ;\ prolonger un état de raideur et de secte, un système de défensive qui ne me parait point du tout favorable à ce que je désire le plus avec M. Tœpfer, l'expression libre et poétique de la Suisse par elle-même, etc.. » —
En ce qui le concerne, se croyant assuré d'éviter les inexactitudes et de conserver la grâce dans l'expression de sa penser. Sainte- Beuve persistera donc h produire cette pensée au grand jour, ainsi que nous allons en fournir bien des exemples.
(i) Portraits contemporains, II, ! i
72 SAlNTE-BtU^E,
2. — Les deux premières générations rousseautistes et leurs faiblesses.
Commençons notre revue par ses jugements sur les préromantiques. Collégien à Boulogne, puis à Paris, il avait grandi seus l'influence des écrivains de la seconde génération romantique, en attendant de prendre sa place entre ceux delà troisième, et nous avons dit son enthousiasme précoce pour Mme de Slaël ainsi que pour les promesses littéraires de Tan III. Sur l'auteur de Delphine, i\ ne formulera donc jamah de réserves, peut-être parce qu'il évitera de l'étudier dans sa production romanesque ou dans ses commentaires, trop naïvement enthousiastes, sur l'Allemagne romantique. A propos de Chateaubriand, l'autre grand nom de cette période, il émettra tout au contraire ses plus instructives critiques : mais nous nous réservons de les examiner plus tard, parce qu'elles résumeront utilement, à la date où elles se produisent au grand jour, la période antirousseauiste qui venait alors de prendre fin dans sa pensée.
Interrogeons-le sur Jean Jacques en personne, cet évangéliste (ou même, si l'on veut ce Messie) de la religion romantique, auquel l'attacheront toujours les souvenirs de sa rousseauisle jeunts- e. A propos de la correspondance de Marianne La Tour plus tard Mrae de Franqueville), avec l'auteur de La Xouvelle Héloïse 1), il a très joliment exprimé ces sentiments de tendre partialité, que la clairvoyance historique et psychologique, venue par le cours des ans, ne sauraient effacer de son cœur : « S'il s'est beaucoup troublé lui-même, Rousseau a encore plus troublé le monde. Il n'a pas seulement jeté V enchantement (de l'expresse adhésion divine) sur la passion, il a su, comme l'a dit Byron, donner à la foiie l'appa rence de la beauté. En entourant les demi-vérités d'un faux jour d'évidence, il a, plus qu'un autre écrivain, contribué à mettre les orgueilleux et les faibles sur la route de l'erreur... Pour nous, quoique la raison nous dise, et pour tous ceux qui, à quelque degré, sont de 5a postérité, poétiquement, il nous sera toujours impossible de ne pas aimer Jean-Jacques, de ne pas lui pardonner beaucoup pour ses tableaux de jeunesse, pour son sentiment passionné de la nature, pour la rêverie dont il a apporté le génie parmi
(1) Causeries du lundi, IX.
nous! » Déclaration combien significative! C'est l'artiste qui Tait taire le moraliste en fin de compte, le mystique qui réduit au silence l'homme de sang-froid, comme il est arrivé dans les générations successivement soumises à l'influence exaltante du prophèle.
Il est vrai qu'à d'autres instants, quand le psychologue chrétien prend le dessus dans l'àme complexe de Sainte-Beuve, la réserve se marque chez lui davautage et renonce à s'accompagner de protestations soumises. A propos de Rivarol, par exemple (1), il fera remarquer qu'on a longtemps appliqué le mot de fanatisme aux idées ou croyances d'un caractère religieux, à l'exclusion de toutes les autres, mais que le xvine siècle Unissant est venu montrer qu'on pouvait marquer de ce qualificatif les excès de la conviction dite « philosophique » qui produisit alors des effets véritablement monstrueux ! — C'est tout simplement, préciseronsnous ici, que cette prétendue philosophie, fut une religion de conquête, un mysticisme insuffisamment -encadré de raison, une hérésie chrétienne laïcisée, tout au moins en appnrence et en iutention, l'aurore d'une « hégire » nouvelle, dont Jean-Jacques avait fourni le Coran. — Ailleurs, le Lundisle reproduira, sans l'improuver, le jugement sévère de Mme du Deffand sur Rousseau, « charlatan de vertu » (2), et celui de Proudhon sur Jean-Jacques, « le premier en date de ces Femmelins de l'intelligence en qui l'Idée se trouble et la passion l'emporte sur la raison » (3). Enfin, à propos de William Cooper et de la poésie domestique anglaise, il tracera entre l'écrivain britannique et l'auteur de la Julie, un parallèle, assez superficiel d'ailleurs, mais qui amènera de sa part quelques mots réprobateurs sur le Genevois. Celui-ci, dira-t-il, vécut constamment, dans « un intérieur souillé » (par la présence de Thérèse Levasseur), et usa d'une indélicatesse, naturelle ou acquise, pour froisser trop souvent la pudeur de son public (4 .
Toutefois l'expression la plus nette de ses réserves intermittentes sur le plus efficace artisan du romantisme s'est placée dans ses Poitrails littéraires, à propos de la reprise de Bérénice au Théâtre-Français, pour Uachel, en 1844. Certains critiques contcm-
(1) Causeries du lundi, V
(2) Causeries du lundi, XVI.
(3) Chateaubriand, 1, 78.
(4) Causeries du lundi, XI, i I, Ui.
porains, dit-il, ont estimé que Titus ne se montre pas assez passionnément amoureux : s'il l'était davantage, en effet, il sacrifierait sa couronne à son amour. Or ce fut précisément l'opinion de Jean- Jacques, et rien de moins surprenant que l'adhésion de ses fils spirituels à ses sentiments sur ce point. Mais Sainte-Beuve n'est pas avec eux pendant cette période de sa vie et le leur fait bien voir. Racine, écrit-il, est revenu, dans le dernier acte de sa tragédie élégiaque, à l'inspiration « supérieure et majestueuse » qui doit distinguer ce genre dramatique — c'est-à-dire à la morale (stoïco-chrétienne) dont Corneille lui avait donné de si beaux exemples. — 11 a su exprimer, lui aussi, avec force, la stabilité héroïque d'une âme impériale à travers les orages du cœur, et il n'a voulu laisser aucun doute à ses auditeurs sur ce qui est impossible à Titus.
Ma gloire inexorable à toute, heure me suit. Sans cesse elle présente à mon âme étonnée L'empire incompatible avec notre hyménée... Oui, Madame, et je dois moins encore vous dire Que je suis prêt p.>ur vous d'abandonner l'Empire, De vous suivre et d'aller, trop content de mes fers, Soupirer avec vous au bout de l'univers. Vous-même rougiriez de ma lâche conduite, etc..
Voilà, appuie Sainte-Beuve, le langage d'une grande âme à une autreâmecapablede l'entendre. Mais Jean-Jacques, mollement romanesque par nature et par éducation, n'a pas craint de soutenir que Titus serait plus intéressant s'il sacrifiait l'Empire à l'amour, s'il se contentait d' « une chaumière et d'un cœur » selon la formule urféenne qui a été consacrée par la sensibilité romantique. Aussi Geoffroy, le critique classique des Débats sous Napoléon 1er, faisait-ii remarquer, — et avec raison selon Sainte-Beuve, — que Titus serait sifflé s'il agissait de la sorte au théâtre, et que Rousseau méritait de l'être pour avoir consigné une telle opinion dans un livre de philosophie ! — Le Lundiste cite un critique du premier Empire, et peut-être en effet, le public à cette date héroïque n'aurait-il pas accepté sans résistance la solution rousseauiste du problème posé par Mm* Henriette à deux poètes chrétiens : mais, depuis lors, Sand et surtout Dumas fils sont venus rousseauiser le public de nos théâtres, et la solution passionnelle serait très vraisemblablement applaudie par nos contemporains si elle était accommodée avec la dextérité que
savent mettre à ces sortes de choses les fournisseurs attitrés de nos plus illustres scènes.
En 1844, l'auteur des Portraits littéraires n'hésite pas à préférer le dénouement adopté par Racine en conformité avec l'histoire. Tout se tient en morale, dit-il : pour n'avoir pas senti cette délicatesse particulière, cette religion de dignité et d'honneur qui enchaîne Titus, Jean-Jacques a gâté quelques-unes de ses plus belles pages par on ne sait quoi de choquant et de vulgaire qui se retrouve dans sa vie, et que le filleul de Mule de Warens, le conjoint de M"e Levasseur n'a pas hésité à nous exposer sans ambages. Dans l'ordre poétique aussi bien que dans l'ordre moral, la grandeur est au prix de l'effort, de la lutte, de la persévérance. Aujourd'hui, sous prétexte de lyrisme, chacun s'abandonne à sa pente (erotique). Aux époques tout à fait saines et excellentes, les choses suivent un autre cours. Dans le grand siècle de notre histoire, ce devoir rigoureux, cet avertissement attentif et salutaire se personnifiaient dans une figure vivante et s'appelaient Boileau. — Voilà qui est fermement pensé : il est peut-être excessif seulement de trailer d'époque parfaitement saine et excellente le siècle de Louis XIV : aucua siècle ne mérite une pareille louange, et Sainte-Beuve en personne explique ailleurs la perspicacité de La Rochefoucauld par ce fait qu'il vécut dans une époque corrompue : la vérité, c'est que la discipline morale du christianisme connut alors un renouveau d'influence à la suite des guerres religieuses et que l'art de l'époque en reçut de distinctifs caractères. — Quoiqu'il en soit, Sainte-Beuve en est resté à ce point, vis-à-vis de Rousseau, sur la voie de la clairvoyance psychologique et historique; il ne faut pas lui en demander davantage , car il n'a jamais discerné les raisons profondes de l'influence immense et durable du rousseauisme.
Ecoutons-le juger, maintenant, le premier disciple notable de Rousseau dans la littérature française, Bernardin de Saint-Pierre, qui avait été également l'un des auteurs favoris de sa studieuse jeunesse, mais dont la personnalité morale, assez peu attachante quand on l'étudié de près, n'a pas laissé do l'embarasser quelquefois dans In suite : car il ne sait plus trop comment concilier en ce temps ses enthousiasmes passés avec sa science présente. Il cite Chateaubriand, écrivant dans ses Mémoires que l'auteur de Paul et Virginie était de peu d'esprit et d'un caractère e>icore au-dessous de son esprit, qu'il refusa d'abriter sous son toit un proscrit pendant
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la période révolutionnaire, et flagorna ouvertement Napoléon : on sait en outre que Bernardin fut un mari maussade et un père sans dévouement. Sainte-Beuve, influencé par ses souvenirs de lecture, plaide de son mieux les circonstances atténuantes (1) au profit de ce rousseauiste typique : il allègue à sa décharge la sensibilité d'épiderme qui est propre aux tempéraments poétiques (et qu'il appelle d'un nom plus sévère quand il parle de Hugo ou de Vigny) il rappelle le succès tardif et longtemps contesté de cet incontestable talent, mais il accorde pourtant que Ducis, son correspondant de vieillesse, qui fut un ferme chrétien, lui était moralement très supérieur, et il achève son plaidoyer en ces termes : « Bernardin était donc foncièrement bon : j'aime à le croire. Mais il était devenu par la fâcheuse expérience des hommes, irritable, défiant, susceptible. Il est l'exemple le plus souvent invoqué et le plus désespérant (pour les fidèles de Jean-Jacques j, de ce désaccord entre les doctrines et les actes) que je veux amoindrir, si je ne puis le repousser ! » (Attitude hagiographique à peu près avouée cette fois !)
Lorsque le Lundiste reparlera quelques années plus tard du compagnon des suprêmes promenades de Jean-Jacques (2), il expliquera, de façon plus exacte, ses inégalités de caractère par ses illusions de mystique social, perdu dans son rêve romanesque. — Bernardin, expose-t-il, eût son génie propre qui le domina et auquel il ne put échapper : son idéal fut longtemps de fonder une colonie qui aurait tenu de V idylle et dans laquelle il aurait régi, non sans y mêler quelques sous de la flutte antique, des hommes dociles et heureux. Il concevait en effet dans sa tête et portait partout avec lui un monde d'ordre et d'harmonie (celui des « habitants» de Rousseau), une espèce di'Eden ou d'âge d'or dont il ne voulait absolument pas se départir. Jeune, dans tout ce qu'il entreprend, on reconnaît une arrière-pensée secrète de colonisateur à demi mythologique et sa chimère de devenir Orphée ou Amphion. Avec le temps, au lieu de vouloir exécuter ses plans, il s'avisa de prendre du papier et de les décrire, ce qui lui réussit bien davantage, au prix de quelque patience. L'utopiste, à bout de voie, saisit la plume et de vint un peintre par le verbe. Son ami et correspondant, lefonc" tionnaire Hennin, si tolérant à son égard, est un de ces bons esprits probes, exacts, laborieux et positifs comme la France en comptait
(1) Portraits littéraires, vol. II.
(2) Causeries du lundi. Vol VI.
encore beaucoup à cette date : Saint-Pierre représente le groupe des chimériques plaintifs (1)), chez qui le roman l'emporte décidément, mais qui, à la fin, le talent et la fée s'en mêlant, ont le privilège de se faire pardonner et admirer. — Surtout, ajouterions-nous volontiers, dans les sociétés préparées par la pénétration de l'esprit romanesque à ce regrettable « pardon ». La lecture de son dernier et quelque peu sénile ouvrage, concède Sainte-Beuve au surplus, (il s'agit des Harmonies de la nature) produit un effet singulier si on la prolonge quelque temps : on ne saurait mieux rendre cette impression causée par son livre qu'en disant qu'il s'y montre effeminant et écœurant tout à la fois : on conçoit l'agacement de Joubert écrivant de ces prétendues Harmonies qu'elle nous font aimer les dissonances dont l'auteur voulait purger l'univers et qu'on y rencontre cependant à chaque pas! Si bien que la meilleure réaction à faire au sortir d'une si fade immersion dans l'optimisme voulu, ce serait une page de Pascal, le pénétrant psychologue chrétien!
Passons à un autre mystique, plus caractérisé, du xvme siècle à son déclin. Louis de Saint-Martin fut également un des éducateurs de Sainte-Beuve, comme son roman de Volupté nous en apporte la preuve, en mettant très haut les écrits de ce rêveur bizarre. Mais, quelque peu revenu avec le temps de ces complaisances premières, le Lundiste saura mieux discerner l'orgueil pathologique qui se dissimulait sous les effusions pieuses de ces laïcisateurs du Quietisme hérétique. Sa douceur et son procédé modeste, écrira-t-il alors de Saint-Martin (2), ne laissaient pas de recouvrir un grand orgueil naïf : il se croyait l'émule des plus notables opérateurs apostoliques dans le passé et il inclinait même à penser tout bas que, sur certains points, il était allé plus avant que tous. C'est là au surplus un danger que n'évitent guère les âmes qui prétendent marcher seules dans les voies du Divin, soutenues par une surhumaine alliance de privilège; car ces âmes se dérobent aux discipline rationnelles de la pensée qui leur auraient épargné les naufrages.
(1) Il se montrait pei reconnaissant à l'égard de Hennin suis i tpé ù le
servir et Sainte-Beuve cite de ce dernier une lettre significative : « Nous rudoyez, écrit ce brave homme, l'ami qui, après trois ane de soin> i a décider
le ministre en votre faveur... Vous semblez avoir pris pour modèle votre ami Jean Jacques, le plus vain de tous les hommes » Allusion *ans nul doute à l'ingratitude de Rousseau pour Hume qui avait sollicité le ministère britannique de lui octroyer une pension.
Et qu'on ne vienne pas nous dire, insiste Sainte-Beuve à ce propos, que le sentiment dont elles se nourrissent est plus beau que l'orgueil : ce n'en est que le plus subtil ou le précieux déguisement. Voilà pourquoi Saint-Martin marquait des sentiments hostiles à l'Eglise chrétienne dont il se considérait comme le successeur et comme Yhéritier de plein droit. Il éprouvait au contraire à l'endroit de Jean-Jacques un invincible attrait, non sans se juger supérieur à ce dernier mystique, encore trop teinté de philosophie rationnelle à son gré. Rousseau, a-t-il dit de façon bien significative, frappait plus bas que moi!
Quand vint la Révolution française, il y vit, comme Maistre (cet autre mystique, différemment orienté dans ses interprétations de l'action divine) un cataclysme vengeur que la Divinité avait voulu déchaîner sur le peuple français, insuffisamment docile à ses vues, et aux avertissements de ses prophètes. Les événements tragiques qui se déroulèrent à ce moment sur notre sol, lui parureut le préliminaire indispensable du règne divin de mille années qu'il avait annoncé pour sa part : période radieuse durantlaquslle il ne tiendra qu'à l'homme, enfin restauré dans son excellence première, de devenir un Roi-Mage, faisant miracle tout le long de sa route ici-bas. Lui-même ne se crut jamais menacé par la tourmente parce qu'il se fiait dans sa céleste mission : « Je me suis senti tellement né pour la paix et pour le bonheur, a-t-il écrit, et j'ai eu de si fréquentes expériences que Y On m'avait, même dès ce monde, comme environné du lieu de repos, que j'ai la présomption de croire que, dans tous les lieux que j'habiterai, il n'arrivera jamais de bien grands troubles
ni de bien grands malheurs Sans oser me regarder comme un
préservatif pour mon pays, il sera cependant garanti de grands maux et de désastres absolus tant que j'y habiterai! » Ceci fut écrit en 1792, c'est-à-dire avant les secousses les plus graves ; mais, après la Terreur, en 1801, le favori du Ciel, ayant relu ces lignes de sa plume, jugea qu'elles avaient été véritablement prophétiques! Il comptait pour rien, en effet, des épreuves publiques ou privées qui ne l'avaient pas atteint trop directement dans sa précieuse personne.
C'est en méditant sur ces assertions de Saint-Martin que son ancien admirateur retrouve, dans sa mémoire, un propos pareillement significatif d'un autre mystique, qui appartient à la fin de la même génération rousseauisle, de Ballanche, un des familiers de
l'Abbaye-aux-Bois. Sainte-Beuve assure qu'il a discerné beaucoup d'ambition et un très notable orgueil chez ce rêveur brumeux qu'on prenait le plus souvent pour un tendre et pour un modeste, mais qui se croyait bien, lui aussi, le précurseur d'on ne sait quel Messie, le révélateur d'un dogme plus vrai que tous ceux du passé. Un jour, chez Mme Récamier, parlant de Chateaubriand au jeune écrivain qui venait là pour se rendre ses aînés favorables, il lui échappa de dire : « Ne croyez-vous pas, Monsieur, que le règne de la phrase est fini! » Ce que son auditeur interprète à peu près de la sorte : « Ne croyez-vous pas que l'heure du grand écrivain de René est passée et que va sonner la mienne, celle de l'homme qui apporte avec lui Vidée rédemptrice! »
Chez La Fayette, Sainte-Beuve ne relève guère qu'un léger ridicule, mais la remarque est piquante et vaut d'être ici mentionnée (1). Lorsque le général perdit sa femme en 1818, il écrivit à un ami : « Elle me fut attachée, je puis le dire, par le sentiment le plus passionné... Vous l'avez vue jouissant de tout ce qui pouvait être de quelque gloire pour moi, plus encore de ce qui me faisait, comme elle le disait, connaître tout entier... Elle m'a souventexprimé, dans le cours de sa maladie dernière, la pensée qu'elle irait au ciel; et, oserai-je ajouter que cette idée ne lui suffisait pas pour prendre son parti de me quitter \ » Avec ces chrétiens de nouvelle frappe, conclut Sainte Beuve, que nous voilà donc loin de Pascal.
Passons à son sentiment sur Stendhal, un des tard-venus de la seconde génération rousseauiste qui fit campagne dans sa maturité avec les jeunes représentants de la troisième. Sainte-Beuve qui l'avait rencontré dans quelques salons et apprécié pour son esprit paradoxal et mordant, assista non sans surprise, vers 1850, au début de l'apothéose posthume qui lui a été décernée par quelques protagonistes de la quatrième génération romantique et que la cinquième a passionnément confirmée dans la suite. — En 1854, après les premières publications apologétiques de Colomb, le cousin d Henry Beyle — c'est-à-dire plus de dix ans après l'intervention décisive de Balzac en faveur de Stendhal, mais avant les manifestations au moins également efficaces de Taine, — le Lundisle crut devoir remettre les choses au point en consacrant à l'écrivain dauphinois un feuilleton (2), fort judicieux selon nous, parce qu'il
(1) Portrait» littéraires, H.
(2) Causeries du Lundi, IX.
s'y tient à égale distance de l'enthousiasme aveugle et du dédain immérité. Il lui accorde le suffrage qu'il mérite comme observateur attentif de lui-même et de l'âme étrangère; il le réduit à de justes proportions comme romancier. Ayant relu le Rouge et le Noir avant de rédiger son article, il juge que le premier volume de ce roman, étant pour une bonne part autobiographique, — ainsi qu'on le sait mieux depuis lors, — a de l'inlérêt,mais que, dans la suite du récit, Julien Sorel devient « un petit monstre odieux, impossible, un scélérat qui ressemble à Robespierre jeté dans la vie civile et dans l'intrigue domestique ». — C'est qu'en effet, ajouterons-nous ici, Robespierre fut, lui aussi, un rousseauiste typique.
Abordant l'examen de La Chartreuse de Parme, si haut placée par Balzac, Sainte-Beuve en juge également le début heureux ; mais l'ensemble du roman lui inspire de formelles et utiles réserves morales, dans le sens antirousseauiste. Fabrice del Dengo, opinet-ilj ne se conduit nulle part comme un homme digne de ce nom, mais plutôt comme un enfant libertin qui fait sa régie de son caprice, ou même comme un animal livré à la seule impulsion de ses appétits naturels. Aucune mcrale, aucun principe d'honneur vrai dans ce personnage ! Il n'a d'autre règle de conduite que de ne pas simuler l'amour quand il ne ressent pas cette passion ! « Lorsque je vois, poursuit le critique, ce que devient sous la plume de Beyle, cet amour-passion (des tempéraments du Midi) chez les êtres qu'il semble nous proposer pour exemples, j'en reviens à aimer et à honorer l'amour à la française, mélange d'attrait physique, sans doute, mais aussi de goût et d'inclination morale, de galanterie délicate, d'estime, de raison même et d'esprit, un amour où il reste un peu de sens commun, où la société nest pas oubliée entièrement. où le devoir n'est pas sacrifié à. l'aveugle, et, pour mieux dire, ignoré! Pauline, dans Corneille, me représente bien l'idéal de cet amour (stoïque et préchrétien où l'élévation et l'honneur se font entendre! » Certes, et rien n'est plus loin de Pauline à coup sûr que Mme de Rénal, Mathilde de La Môle ou la duchesse San Sèverina. a Cet amour-passion devenu syslémastique chez Beyle m'impatiente, achève Sainte-Beuve ; cette espèce de maladie animale dont Fabrice est l'idéal à la fin de sa carrière est fort laide et n'a rien d'attrayant dans sa conclusion hébétée! » Il est bon que cela ait été dit pour l'honneur du xixe siècle français, selon nous.
Trois ans plus tard, traitant des premiers et si brillants ouvrages
d'Hippolyte Taine (1), le Lundiste s'arrêtera une fois encore avec étonnement devant l'enthousiasme que l'auteur du Voyage aux Pyrénées manifeste pour celui des Promenades dans Piome. Il traitera d'illusion juvénile un engouement fort excessif à ses yeux et ajoutera : « Dussé-je perdre moi-même (comme poète et romancier de jadis) à invoquer de la part de M. Taine plus de sévérité dans les jugements contemporains, je dirai qu'ayant connu Stendhal, l'ayant goûté, ayant relu encore assez récemment ou essayé de relire ses romans tant préconisés — romans toujours manques malgré de jolies parties, et somme toute, détestables, — il m'est impossible d'en passer par l'admiration qu'on professe aujourd'hui pour cet homme d'esprit sagace, fin, perçant et excitant, mais décousu, mais affecté, mais dénué d'invention ! « Et l'on sait encore mieux présentement, par l'étude des sources de Beyle, combien ce dernier trait est exact, l'œuvre stendhalienne étant, pour une part, autobiographie d'un névropathe, — et, là, fort pénétrante en effet, — pour une autre part, démarquage de textes italiens, et là, secondaire ! — Mais quoi! la troisième génération rousseauisle dont Sainte-Beuve débutant appuya l'effort, avait préparé par ses leçons dans la quatrième ces enthousiasmes symptomaliques qui seront encore plus intransigeants dans la cinquième. Celle de 1830 était donc Deu qualifiée pour se placer tardivement en travers du chemin psychologique et moral qu'elle avait frayé de son mieux; et Sainte-B uve l'était moins qu'un autre à cette heure de sa carrière où i) revenait visiblement déjà vers ses prédilections de jeunesse ; attitude intellectuelle qui nous expliquera sa dernière et beaucoup plus indulgente appréciation d'Henry Beyle, lorsque nous l'étudierons à sa date.