Les poètes de la troisième génération rousseauiste
Abordons maintenant, sous la conduite de Sainte-Beuve, celle troisième génération romantique qui fut la sienne, dont il partagea les espoirs, mais dont il déserta le drapeau de bonne heure. — C'est un véritable lieu commun dans son œuvre critique, — tant il a repris de fois celteanlienne, — que le succès du mouvement de 1830 en matière de lyrisme, et son total insuccès au théâtre. Or, cette dernière appréciation peut être aujourd'hui jugée peu clairvoyante
(I) Causeries du Lundi, XIII, 206 ei 266.
à la lumière des faits car le rousseauisme ayant continué, affermi parmi nous son empire, devait, contre toutes les prévisions du critique, consacrer et installer au répertoire quelques drames de Hugo, Hernani et Bug Blas en particulier qui, d'une part, flattent le? propensions erotiques ou politiques « le mysticisme passionnel et le mysticisme social » du public contemporain, et, d'autre part entraînent l'adhésion des esprits plus clairvoyants par de fort belles envolées lyriques. Le drame de Dumas fils, souche de presque tout le théâtre contemporain, ayant été entièrement rousseauiste d'inspiration et ayant peu à peu déraciné les scrupules de morale rationnelle encore survivants chez les spectateurs au cours de la quatrième génération romantique, a d'ailleurs facilité cette installation tardive du drame de 1830 au répertoire de nos scènes officielles.
Si Sainte-Beuve goûta peu le drame romantique, les Lucrèce Borgia ou les Angelo, c'est qu'il put mesurer, malgré lui, la valeur morale de ce drame et celle de l'inspiration habituelle des grands romantiques lorsque son intime fréquentation de ces poètes l'eut éclairé sur le caractère de leur génie, principalement verbal, et sur sa rançon. Passons en revue ses jugements les plus significatifs à leur endroit. — De Béranger, qu'il plaça longtemps sur la même ligne que les plus grands d'entre eux et ne réduisit que tardivement à sa véritable mesure, de Béranger il a, dès 1830 (i) (c'est-àdire "du vivant de l'adroit chansonnier), condamné le tenace mysticisme social, source d'illusions politiques et morales fort regrettables chez ses concitoyens. Quoique sincèrement patriote, certes, écrit le Lundiste à cette date, Béranger, — cela devient chaque jour plus évident, — a trop travaillé au triomphe des passions, à l'explosion des ressentiments populaires : il n'a pas assez songé aux lendemains inévitables de telles explosions. Après les journées de juin, il a dit que, de tout temps, il avait souhaité de rêver la République, mais de ne jamais la voir à l'œuvre ! Il a donc poussé sans cesse à des événements dont il redoutait la vente. — Pourquoi d'ailleurs en lui cette vanité de naissance (plébéienne) qu'il a si constamment atfichée, cette affectation de noblesse à rebours qui est une affectation néanmoins. Pourquoi faire d'une classe de la société, si nombreuse soit-elle, l'origine et la source de toutes les ver-
(1) Causeries du Lundi, II. 234.
tus? Ne semblerait-il pas, à entendre ce Batteur des instincts de la foule, que toute la sagesse, toute la raison fussent d'un côté dans la nation, tous les torts et toute la déraison de l'autre? Cette prédication de la sagesse et de la vertu infaillible des masses diminue beaucoup Béranger aux yeux des hommes de sang-froid, mais elle a préparé son pontificat littéraire. Les rois de la pensée contemporaine, Chateaubriand, Lamennais, Lamartine sont venus vers lui des divers points de l'horizon politique, pour saluer l'esprit du temps en sa personne, pour lui rendre foi et hommage, pour lui donner des gages éclatants de leur déférence.
Nous n'aurons aucune critique de fond à relever en ce qui concerne Alfred de Musset : Sainte-Beuve s'est toujours montré pour lui sympathique; aussi bien, entre tous les romantiques, est-il assurément celui qui conserve le plus de traits classiques, car il n'a jamais penché vers le mysticisme social ; c'est pourquoi il sera, de tous, celui qui datera le moins, quelque jour. — Au contraire, Alfred de Vigny a de bonne heure suscité la résistance et la contradiction chez l'auteur des Portraits par son mysticisme esthétique sans mesure et sans correctifs. Il semble que le poème de Moïse ait commencé d'éclairer, sur ce point, le critique; à lire ces vers, d'ailleurs admirables, il jugea que l'auteur s'octroyait trop facilement les droits et privilège de Yoint du Seigneur, et se faisait à lui-même, avec un assez blessant dédain, les honneurs de la terre (1) : disposition d'esprit qui devait conduire Viguy, peu après, jusqu'à sa théorie exagérée du poète : mais l'idée se montra d'abord enveloppée du plus beau voile et l'arrière-pensée personnelle, si elle y était déjà, ne se laissa pas trop clairement apercevoir. Dans Stello, au contraire, l'histoire est très visiblement faussée à toutes pages, mais les esprits jeunes, poétiques, exclusivement littéraires, les esprits plus ou moins féminins de l'époque donnèrent raison a Vigny, parce qu'il les avait émus, et ce succès l'enhardit à doter ouvertement le poète d'une mission toute sainte, toute désintéressée, toute pure. Saisi d'un accès de la fièvre religieuse (rousseauiste) de l'époque, il fut tenté de se faire prophète et révélateur à son tour ; il crut à sa délégation d'En-llaul, à son apostolat. En ce temps, les uns prêchaient pour le prolétariat (mysticisme social), les. autres pour la femme (mysticisme passionnel) ; il se dit qu'il y avait à prêcher
(1) Nouveaux Lundis, VI, 112.
pour le poète (mysticisme esthétique explicite et avoué). Dans la préface de son Chatterton, l'inspiration et les termes mêmes furent purement mystiques : — le mot est cette fois de Sainte-Beuve. — Pages éloquentes et émouvantes, certes, mais aussi maladives, vaniteuses et douloureuses! Elles reflétèrent parfaitement l'amourpropre à la fois satisfait et souffrant de leur auteur: « Je n'ai jamais pu, conclut Sainte-Beuve vieilli, entrer dans ce mode de prédication et d'apostolat où donna M. de Vigny, à partir d'un certain jour ; le danger est trop grand, en voulant favoriser le talent, de fomenter et d'exciter du même coup la médiocrité et la sottise! » C'est là une vérité incontestable (et nous ajouterons que, dans les deux autres formes essentielles du mysticisme rousseauiste, le social et le passionnel, il y a grand danger également de déchaîner le primitif dans l'homme inculte, et d'encourager l'appétit sensuel dénué de scrupules dans les dévots de l'érotisme soi-disant moralisateur).
Venons à un nom poétique encore plus illustre. — Hugo avait trouvé tout d'abord en Âainte-Beuve un thuriféraire ; mais quelques années plus tard, le critique se sentit fort gêné par de fâcheux souvenirs pour exprimer librement son opinion sur cet ami de jeunesse et ne parla plus qu'incidemment de lui en public. Dans une lettre privée de 1835, il indiquera pourtant que le plus grand tort de ce poète est dans Yorgueil immense et dans Yégoisme infini d'une nature qui ne veut connaître qu'elle-même en ce monde et il ajoutera que chacun se fait des idoles en entrant dans la vie, une femme, un artiste, mais que ces idoles remplissent rarement notre programme; elles vont leur chemin à leur guise et à notre désappointement : ne leur sachons pas trop mauvais gré, toutefois, de nous être trompé délibérément sur elles ! — Et ceci reste modéré, mélancoliquement détaché, mais bientôt il tracera de façon plus intime encore, dans ses Cahiers de notes personnelles, le terrible portrait de l'homme grossier, énormément orgueilleux et qui a d'étranges propos de vengeance aussitôt qu'il se croit discuté : « Si vous le louez moins, si vous vous taisez, après lui avoir donné les plus manifestes gages, il dira lourdement de vous : C'est mon ennemi S'il veut obtenir un service qui flatte son amour-propre,
l'homme grossier est homme à faire intervenir près de vous, dans la conversation, le nom de sa femme pour peu qu'il se doute que vous en êtes un peu amoureux. Il ne voit aucune indélicatesse,
mais seulemont une ruse très permise à cela! » Accusations bien graves que celles-ci. Elles sont toutefois maintenues et confirmées en quelques mots daas une note ajoutée au Livre d'amour [1) : « Non, il n'est pas un noble cœur! Artificieux et faslueux, il est vain au fond. Tous ceux qui l'ont pratiqué de près ont fini par le savoir. Moi, j'ai été longtemps dupe ! J'étais dans l'antre du Cyclope et je me croyais dans la grotte d'un demi-dieu ! »
A ces défauts du caractère, dans la personnalité morale de Hugo, Sainte-Beuve attribue l'échec, au moins relatif, que ce poète subit tout d'abord au théâtre. Les grands génies dramatiques, expose-til en effet (2), créent toujours leurs personnages avec les éléments dont ils disposent dans l'intimité de leur pensée : ils les façonnent à leur image en un certain sens; non pas qu'ils se mettent en eux tout entiers : mais ils les font de la même nature humaine dont ils sentent en eux la présence, sauf à combiner différemment entre elles, selon leurs desseins, les diverses dispositions qu'ils leur prêtent. C'est pourquoi les génies dramatiques digne de ce nom doivent posséder dans leur sein tous les éléments de l'humaine nature à un plus haut degré, mais dans les mêmes proportions toutefois que le commun de leurs semblables. — Supposez maintenant, poursuit le critique, une nature imprégnée de lyrisme, c'est-à-dire singulière et exceptionnelle : l'imagination y sera, par exemple, deux ou trois fois plus développée que chez l'homme moyen. En revanche, la raison y sera moindre, inégale, la logique subtile et opiniâtre, la sensibilité violente, ne se produisant jamais qu'à l'état de paroxysme et de passion, sans remplir doucementles intervalles. Qu'une telle nature, spécifiquement lyrique, prétende cependant créer des personnages capables de vivre sur la scène, un monde d'ambitieux, d'amoureux, de pères, de serviteurs (comme c'a été le cas de Hugo)? Il arrivera que ce poète, ne trouvant pas en lui la juste mesure des choses, se méprendra sur les proportions des caractères et ne parviendra pas à les poser dans un rapport nature de terreur ou de pitié avec les impressions de tous; il ne sera pas compris du spectateur. — A moins, objecterons-nous ici, qu'avec l'assistance d'autres tempéraments de sa sorte, sinon de sa puissance, il n'ait peu à peu façonné jusqu'à un certain point le public
(1) Page 227.
(2) Portraits littéraires II (en note i l'étude sur Mol ■
8G SÀ!NTE- BEUVE,
à son image et à ses proportions; en ce cas l'adhésion lui viendra quelque jour, pourvu que ses dons exceptionnels de lyrique l'aient d'ailleurs servi çà et là magnifiquement dans son œuvre théâtrale. Telle est l'évolution à laquelle nous avons assisté depuis cinquante ans environ dans l'estime faite du théâtre de Hugo. Sainte-Beuve vit à peine l'aurore de cette revanche dramatique de son ancien ami, vers la Qn du second Empire; c'est pourquoi, rééditant le développement, assez discutable d'ailleurs, que nous venons de résumer, il le renforcera de cette note dénigrante sur les Burg rares : « Ce sont les marionnettes de l'île des Cyclopes ! » Peut-être, puisqu'il tient à cette comparaison classique pour caractériser les allures de Hugo dans le domaine de l'art; mais, dans cette pièce dont l'insuccès acheva de décourager son auteur, le lyrisme a puissamment servi ce dernier par la suite, et les Bui graves, en dépit de leurs proposions démesurées, ne sont pas aujourd'hui le moins goûté de ses drames.
Lamartine, comme Vigny et Hugo a connu successivement . lui aussi, l'adhésion (1), puis l'animosité de Sainte-Beuve : et à notre avis, pardes motifs de morale etde politique pour une grande part. L'historien de Port-Royal se détache de lui après Jocehjn dont le catholicisme désagréablement romanesque devait choquer un familier du grand siècle. La Chute d'un ange, l'Histoire des Girondins, enfin le rôle politique du poète pendant les dernières années de la monarchie de Juillet achèvent d'aliéner à ce dernier les sympathies du critique qu'il visitait naguère en ami dans sa petite maison du faubourg parisien. De là les deux articles, fort dénigrants, qui se lisent au début des Causeries du Lundi à propos des Confidences de Lamartine sur sa jeunesse et de son roman de Raphaël , autre « confidence, » déguisée de ses amours avec Mme Charles. Sainte-Beuve tâchera, dit-il, d'oublier le Lamartine des années récentes, au profit du Lamartine qui n'avait pas encore écrit ses regrettables Girondins : « Au milieu des circonstances graves où il s'est placé et où il a tout fait pour placer son pays, poursuit le Lundiste, il a dépensé les plus riches dons sans être averti de les ménager jusqu'à ce qu'il les ait dissipés à peu près
(i) Saiiite-Heuve acceptait tout d'abord le jugement de Pargaud qui a défini son maître : un Fénelon moins l'autorité (sacerdotale sanB doute), un Rousseau moins le sophisme, un Mirabeau moins l'insurrection : ce qui ne fut pas toujours vrai, mais marque bien l'ascendance romantique du poète, en remontant de t ois cènerations en arrière.
tous ! » Ce que sa production de vieillesse n'est pas faite pour démentir en effet. — Dans l'autobiographie du poète, le critique du Constitutionnel discerne avec pénétration que le jeune Alphonse, entouré de parents trop complaisants à ses talents précoces, n'a pas été suffisamment élevé, au sens rationnel du mot d'éducation. « Je me suis demandé quelquefois, écrit-il, ce que seraient devenus un François de Sales, un Fénelon qui n'auraient pas été élevés du tout..., un Fénelon gâté et sans aucun frein? Probablement) une manière d'Ovide à demi-mystique, parlant du ciel et s'occupant de la terre? Vous êles-vous jamais figuré une combinaison de ce genre-là? » — Ce qui est encore une fois pressentir heureusement l'ascendance vraie des grands ^rousseauistes , ces apôtres d'un quiétisme laïcisé.
Toutefois, après cette suggestion profonde, il faut convenir que Sainte-Beuve reste assez superficiel dans ses objections aux récents écrits de Lamartine et ne revient à la clairvoyance qu'avec un mot, bien significatif en effet, qu'il nous rapporte du poète, querellé sur quelque audace de sa plume magique : « Qu'importe ! Qu'on dise ce qu'on voudra. J'ai pour moi les femmes et les jeunes gens! » (c'est-à-dire les tempéraments affectifs sans contre-poids suffisant d'expérience et de raison). Et nous relèverons enfin son interprétation de l'idylle fameuse, sur les rives du lac savoyard : « 11 y a là un nouveau système d'amour qui consiste à identifier Julie (Mme Charles) avec la Nature et ac^c Dieu, à faire de tous trois un mélange qui semble tenir à la présente religion de l'auteur, et qui appartient peut-être à la future religion du monde! «C'est bien cela, mais rien n'est moins a nouveau » sous le soleil que ce platonisme fardé de romanesque : c'est le mysticisme passionnel si franchement affiché par les rousseauisles et dont George Sand, en particulier, avait donné des commentaires bien autrement caractéristiques.
Enfin, le Chateaubriand professé à Liège et publié en 1889 plus d'une fois sévère à Lamartine, par exemple en cotte dure apostrophe (1) : « Qu'est devenue la lune du golfe de Baia? Dans
(1) I, 235. — El i second volume, dans les notes inl I
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venirs déjà lointain , nous montre Lamartine .
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bien des pages de Y énervante et coupable Histoire des Girondins, elle est allée se jouer dans des flaques de sang! 0 noble Muse du poète, je ne vous l'ai point encore pardonné! Pourquoi s'être allé faire dangereuse et racoleuse de masses, sous prétexte de pouvoir un jour, quand tout sera à bas, devenir utile !» — On voit assez, après la revue que nous venons de passer, combien le critique des Portraits (et des quatre ou cinq premières années des Lundis) s'est montré parfois perspicace en ce qui touche à l'inspiration profonde des grands lyriques de la troisième génération rousseauiste. Qu'on persiste à l'accuser, si l'on y tient, de jalousie ou de négligence préméditée à leur égard. Nous estimons, quant à nous, que ses réserves ou ses silences ont procédé, pour une bonne part, de ses convictions raisonnées de ce temps sur la valeur de leur influence morale ou sociale, et nous avons essayé de le démontrer.