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Les Prosateurs

Après les grands noms de la deuxième génération rousseauiste et les poètes de la troisième, Ivoyons défiler les prosateurs à leur tour devant le tribunal érigé par l'auteur des Portraits sur le débris de ses ambitions juvéniles. Voyons-les recevoir de sa plume leur part de critique, au point de vue moral et politique principalement : critique le plus souvent méritée, il faut le proclamer. Nous apprendrons beaucoup de cette investigation profitable. — Au sujet de George Sand, un des plus féconds et des plus carac téristiques écrivains de l'école, nous n'aurons toutefois rien à relever qui nous intéresse : ses productions les plus significatives au point de vue moral se placent avant la conversion psychologique de Sainte- Beuve, et leur liaison intellectuelle était d'ailleurs à ce moment trop intime pour laisser place à des critiques publiques de la part de ce dernier. Quelque temps favorisée des plus intimes confidences du poète de Joseph Delorme (1) et du romancier de Volupté qui recevait les siennes en retour, celte femme, si remarquable, a toujours obtenu de lui un traitement de faveur, même pendant la longue période où la divergence de leurs opinions sociales les

teur de René a serrant son foulard entre ses dents pour ne pas éclater » trop tôt, saluera la sortie du poète par cette interjection pittoresque : « Le grand dadai> ! » (l) Nous avons naguère (dans le Suppte'ment Littéraire du Fig sembre

1910) cherché à établir qu'un morceau lyrique célèbre qui figure dans la première édition de Lélia et qu'on a d'ordinaire attribué à Musset, esi en réalité de Sainte- Beuve, et remonte à l'époque où il versifiait les poésies de son Joseph Détonne

sépara presque complètement l'un de l'autre, — et en attendant qu'ils en revinssent à l'admiration, à l'apologie réciproque.

Lamennais, en revanche, — ami et inspirateur de la même époque pour le poète des Consolations, — n'a nullement bénéficié de la même indulgence. — C'est dans ses Chroniques Parisiennes de 1843 que le correspondant du ménage Olivier devait exprimer le plus franchement son opinion sur le prêtre tombé dans l'hérésie rousseauiste. L'auteur des Paroles d'un Croyant venait de publier, sous un titre bizarre qu'il avait emprunté de la mythologie Iranienne, — Amschapands et Darwands, — une violente satire des gouvernants orléanistes de la France : satire dont l'étroilesse et le parti pris suscitèrent la contradiction de Sainte-Beuve. Il y a certes du talent dans ces pages, écrit ce dernier, à ses amis vaudois, mais c'est là du talent bien mal employé ! L'injure déborde : elle est crasseuse : rien n'égale, en fait de bile et de fiel, les portraits qu'on y rencontre de ces hommes éminents qui appliquent nos institutions et qui les honorent: on ne peindrait pas Guizot sous d'autres traits s'il était à la fois Marat, Hébert, Collot d'Herbois, Gouthon. et Billaud- Varennes! Quant à l'avenir entrevu par Lamennais, quant à ses peintures idylliques de bonheur champêtre, de pureté virginale, de mariage inviolable, de propriété partagée à tous et néanmoins respectée, il est bien difficile d'imaginer à quoi cela aboutirait dans la pratique, puisque ce Jean-Jacques de deuxième ou troisième main (définition excellente ! offre pour toute nouveauté à ses lecteurs le Déisme du Vicaire Savoyard. Il est devenu fou! On ne saurait lui appliquer un qualificatif plus indulgent. Comment peut-il s'imaginer que, du jour au lendemain, rien qu'en jetant un gouvernement à bas, il va se trouver en présence d'une humanité douce, bénigne, éclairée, vertueuse et sage, puisque par ailleurs, et à toutes les pages de son livre, il montre les hommes du temps présent stupides ou atroces, infâmes ou abrutis? — Le mysticisme démagogique n'est-il pas stigmatisé dans ces lignes comme il mérite de l'être (1)?

(1) Le disciple de Lamennais, Lacordaire entretint également pendant quelques années avec l'auteur do. Volupté des relations >i cordiales qu'il accepta de lui fournir les détails qui remplissent les dernières pages de ce roman >ur le règlement de vie dans les séminaires : il fut donc toujours irai' [uoique l'une des premières Causeries du Lun H pi ur le ton de cet orateur sacré que Delacroix appelait à ju^te titre Le Romanli , chaire chrétienne Sainte-Beuve estime en effet que son êloquem is consentir quelques concessions à des auditoires qui ont, dit-il « Cha ! pour catéchiste et Jocebjn pour évangile! »

Dans Michelet également, Sainte-Beuve à fort bien discerné la vanité débordante qui procède du mysticisme désencadré de raison : « Un plat personnage au fond, en écrit-il à Just Olivier (1), comme je l'ai remarqué de tous ceux qui sont enflés! Omnia serviliter pro lauâe! » Et encore, dans les Chroniques parisiennes adressées au même ami, il malmène fort la préface que le professeur du Collège de France a mise en tête de son livre sur Les Jésuites : pages qu'il considère (2) comme particulièrement emphatiques ou même comme un peu burlesques et maniaques, legri somnia : « Moi, y dit l'historien romantique du passé de notre pays, moi, je partis de la cause, je m'en emparai, et, la fécondant, je suivis l'effet. Le sentiment de la vie morale qui, seul, révèle le passé éclaira, dans mes livres et dans mes cours, le temps de la Renaissance ! Le vertige de ces temps ne me gagna pas... Je n'eus jamais un sentiment plus 'religieux de ma mission que dans le cours de ces deux années : jamais je ne compris mieux le Sacerdoce, le Pontificat de l'histoire! Je portais tout ce passé comme j'aurais porté les cendres de mon père ou de mon fils, etc.,. » Et tout cela, conclut Sainte-Beuve, pour dire qu'il ne méritait pas l'outrage qu'on lui a jeté à propos de ses appréciations historiques: Non certes, il ne méritait pas l'outrage, mais il méritait du moins le sourire, parce qu'il est incontestablement le chef de l'école illuminée en histoire! Jamais le je ou le moi ne se sont étalés et guindés à ce degré : c'est véritablement menaçant! — Une menace qui a passé aux actes chez les disciples de Michelet, ainsi qu'un le sait (3).

Théophile Gautier n'échappe pas aux avertissements de l'auteur des Portraits (4) pour ses suggestions morales discutables.il venait de publier son apologie des Grotesques, ainsi qu'il baptisait les poètes libertins de la première moitié du xvne siècle, Saint-Amant, Cyrano, d'Assoucy et consorts. Sainte-Beuve rappelle à ce propos que, dans son propre livre de début, le Tableau de la poésie française du xvie siècle, il avait comparé le mouvement pomantique de 1828 à la levée de boucliers que prêcha la Pléiade des amis de Ronsard : or il entend pousser désormais plus loin cette comparaison en proclamant que le romantisme, devenu malsain après 1830,

(1) Nouvelle correspondance, p.

(2) Pages 85 86.

(3) Voir nos études sur Quint t Bt Michelet clans la Reforme sociale de 1919 et 1920,

(4) Portraits contemporains, III, p. 253 et soi*.

ressemble — dans ses représentants de marque — à ces licencieux poètes de l'époque Louis XIII, qui furent la queue du xvie siècle dans le suivant. Théophile de Viaud, par exemple, eut, pour les mœurs suspectes, le dérèglement de la vie et de la pensée, plus d'un rapport avec les littérateurs à succès de l'époque Louis Phi lippe. Ces ressemblances, insiste le critique, résultent d'une même corruption hâtive — (ce qui est une erreur de perspective selon nous, car cette corruption-là était depuis longtemps commencée dans l'école rousseauiste), — et d'une même décadence prématurée. Car ce fut en somme une bien mauvaise compagnie que celle de ces piliers de tavernes, et, en nous proposant leur apologie, Gautier, le champion de Hugo à la première d'Hernani, a prouvé combien, dans le cours d'un même mouvement littéraire, il existe de différence entre Ips équipes qui se succèdent et qui, à l'envi se dépassent. « On m'assure, achevait Sainte-Beuve, que depuis quelque temps, M. Gautier lui-même est en danger d'être dépassé... Il paraît placer tout le génie dans le tempérament (dans l'impulsion erotique plus ou moins exigeante et impérieuse)... La pensée de l'homme a pourtant coutume de siéger plus haut que l'abdomen... De nos jours, plus d'un jeune auteur s'est accoutumé à tout mettre dons la chaleur du sang et dans la fougue du désir. Leur talent a de bonne heure passé dans le tempérament et s'y est comme fixé!... M . Gautier se donne trop peu de peine pour le déguiser et il installe tout rondement l'épicurisme sur l'autel! » Avertissement qui n'était pas sans courage à sa date.

C'est toutefois à propos de Balzac que Sainte-Beuve a trouvél'occasion de dire ce qu'il convenait de dire sur ce rousseauisme de vulgarisation qui, dépouillé du vêtement solennel et resplendissant du vers lyrique, s'infiltrait alors dans la masse par l'intermédiaire du cabinet de lecture oudu romati-feuilleton. L'auteur de Sarrazine, de la Femme du trente ans et de la Fille aux y eux d'or lui parut s'être fait un nom par le scandale. Dè< 1831 ! , à propos de la très cynique Physiologie du mariage, le critique croyait devoir signaler tout le mauvais goût qui s'étale, dit-il, dans celte littérature de marchande de modes ou de revendeuse à la toilette I Peu après, il appellera Balzac le Pigaull -Lebrun de duchesses, un médecin des maladies cutanées ou même sous-cutanées, des mala-

(1) Portraits contemporains, I.

dies lymphatiques et suspectes. Après qu'on a lu, écrira-t-il, certaines descriptions malpropres (ou même minutieusement ignobles) de ce romancier sans scrupules 1), on éprouve le besoin de se laver les mains et de brosser son habit. De même qu'Henri IV dut jadis conquérir son royaume ville à ville, l'auteur d'Une Passion dans le désert a conquis son public maladif infirmité par infirmité! — Et tout cela n'est pas trop excessif si on le restreint aux débuts du grand psychologue, avant l'heure de ses incontestables chefsd'œuvre.

Balzac a eu, plus que personne, reprendra le critique impitoyable, son cortège de femm axtasiées — celles de trente ans en mass e et même d'au'delà, — parce qu'il avait bien vu le point faible et adroitement flatté l'infirmité secrète de ces organisations nerveuses et fébriles qu'il a eu le secret de magnétiser ! 11 est devenu par là le type même de cette littérature du lendemain de 1830 dont la physionomie fut si déplaisante : littérature active, effervescente, ambitieuse, osant tout, menant les passions les plus factices de la civilisation avec le sans-gène effréné de l'état de nature : perdant vite un premier enjeu de générosité et de talent dans des gouffres d'égoïsme ou de cupidité, formant des coalitions qui bravent les maximes les plus élémentaires de la morale. Byron avait exercé ce genre d'influence sur les hommes : bientôt les femmes ont eu leur tour et l'émulation les a prises de lutter, dans la vie réelle, avec les types, à peine créés, à'Indiana ou de Lelial « Un magistrat, écrit Sainte-Beuve (2), m'a raconté qu'ayant dû faire arrêter une femme mariée qui s'enfuyait avec son complice, il n'en put rien tirer à l'interrogatoire que des pages de Balzac qu'elle lui récitait tout entières ». Emma Bovary fera bientôt à peu près de même. Mais on remarquera que le nom de Sand n'est pas prononcé dans ces lignes où figure celui des héroïnes les plus significatives de ses premiers romans. Balzac seul porte directement le poids de la diatribe !

On sait qu'il fut ulcéré de ces attaques et l'on connaît sa première riposte : « Je lui passerai ma plume au travers du corps. Je

(1) On a fait tellement mieux depuis lors en ce genre, au court tente:? générations rousseauistes, que de pareilles objections nous surprennent. Mais on peut voir, par l'article que publia dans la Revue des Dru.'- Mondes après la trort de Balzac, un magistrat, E. Poitou, à quelles résistances l'auteur de la Comédie Humaine se heurtait encore dans la bourgeoisie saine à cette date,

(2) Portraits contemporains, II, 74.

referai Volupté ! » Et il refit, en effet, le roman à sa manière en écrivant Le Lys dans la vallée où dira Sainte-Beuve avec ironie, on voit dès les premières pages le héros mordre en plein bal dans l'épaule de l'héroïne comme dans un quartier de pomme. Reconnaissons que le portrait de Mmo de Mortsauf vaut celui de Mme de Couaen, mais ne le fait pas oublier. Sainte-Beuve revint cependant à la charge en 1833 (1), attaquant cette fois Balzac sur ses appétits d'argent, sur a ces longues demandes de liste civile littéraire ou d'indispensables millions », et, revenant d'ailleurs, à propos d'une récente publication balzacienne, La Torpille, à ses reproches d'immoralité raffinée : on y voit, disait-il, l'amour analysé chatouilleusement dans une courtisane de dix-huit ans: le style ressemble au rythme brisé d'une orgie, à la danse énervée d'un prêtre de Cybèle ; car c'est là un secret et comme un « maléfice » de ce talent quelque peu suborneur qui pénètre furtivement, même au cœur des femmes honnêtes, comme un docteur à privautés pénètre par l'alcove : on l'a bien vu dans ses premiers et « inqualifiables » romans — ceux que nous avons déjà nommés et qui ont précédé dans son œuvre les productions de plus haute portée.

La riposte, cette fois, ce fut l'article fameux de l'éphémère Revue Parisienne sur la première partie de l'Histoire de Port- Royal, article qui donne une bien fâcheuse idée de Balzac historien et critique, il faut l'avouer. A ces deux actes de représailles, de si inégale valeur, la contre-riposte est venue plus tard, après la mort du romancier, se placer, en note, à la fin du premier volume de Port-Royal réédité; Volupté, écrit alors l'auteur de ce livre, racontait une histoire réelle et vécue : il était donc impossible de refaire ce roman par l'imagination comme Balzac l'a tenté. — Mais, interrompons-nous ici, Sainte-Beuve ignorait que Le Lys de Balzac offre également des traits empruntés à la réalité et au souvenir, car si Lucy de Couaen est Mme Hugo, Mme de Mortsauf est pour une part, M"ie de Berny, dans cet autre monument du mysticisme passionnel tel qu'il fut conçu et pratiqué par ses adeptes les plus éminents, au cours de la troisième génération rousseauiste. — Balzac, ajoute Sainte-Beuve, en passant au second témoignage d'hos tilité de son adversaire, Balzac a su peindre en maître ce qu'il connaissait à fond, c'est-à-dire le monde des viveurs, des usuriers, des

1) Premiers lundis, II

aventuriers, des revendeuses à la toilette, des brocanteurs, des agents d'affaires, des gens de lettres bohèmes et besogneux, des femmes intrigantes, des femmes nerveuses, des libertines, des filles aux yeux d'or : mais les âmes austères et chrétiennes, les intelligences chastes et graves, il lui était interdit de se prononcer sur elles ! Et d'ailleurs, un homme qui a pu accumuler dans un article de trente-cinq pages (celui de la. Bévue Parisienne) une si ample collection d'absurdités ou de non-sens, n'est pas, ne saurait êire doué, — même dans un autre domaine, de l'activité intellectuelle, — de celte supériorité de génie qu'on lui prête trop libéralement désormais ! — Ces lignes ne sont pas entièrement équitables car Balzac a démontré qu'on peut être un observateur génial de son temps et un commentateur peu clairvoyant du passé : dans l'article écrit par lui au lendemain même de la mort du romancier et avant les apothéoses qui la suivirent, le critique avait été moins âpre : il avait rendu, au total, une large justice au disparu de la veille, et ajouté seulement en note, au sujet du lactum de la Revue parisienne : « Si je l'ai oublié, qu'on sache bien que je ne crains pas que d'autres s'en souviennent. De pareils jugements ne jugent dans l'avenir que ceux qui les ont porté ! » Ce qui est très exact.

Après avoir suivi Sainte-Beuve dans sa critique des grands rousseauistes, — Chateaubriand excepté, que nous conservons pour la conclusion de cet examen, si instructif — écoutons-le préciser ses griefs contre le romantisme en nous proposant sa définition réfléchie et mûrie de l'art classique. Les écrivains qui méritent cette épithète, a-t-il exposé au début de ses Lundis, sont ceux qui ont su gouverner leur inspiration artistique (encadrer de raison leur élan lyrique) par opposition à ceux qui s'y sont abandonnés davantage. Pour prospérer, les classiques doivent naitre dans un siècle qui offre au talent équilibré un climat propice : « Nous le savons trop nous autres, soupire l'ancien participant des espoirs de 1828, nous le savons trop en nos époques sans lien (sans discipline rationnelle acceptée de tous) où des talents, égaux peut-être à ceux-là, se sont perdus et dissipés par les incertitudes et les inclémences du temps (1). »

Puis, un peu plus tard, à propos de Malherbe, le Lundisle expliquera par l'influence d'Henri IV, de Richelieu et de Louis XIV ce

(1) Causeries du Lundi, III, 35.

(2) Nouveaux Lundis, XIII (en appendice.)

que les talents de leur époque eurent de ferme, d'imposant et de suivi, le caractère tout nouveau de grandeur, de gravité, de dignité de noblesse et d'autorité qui marqua la littérature de ce siècle illustre et fonda ou renouvela l'hégémonie européenne de la France. Les œuvres de ce temps présentent, dit-il, toutes les beautés qui sont le reflet des qualités de notre race, et, par moment, l'on croirait même que les défauts, rançon de ses qualités éminentes, la légèreté gauloise en particulier, aient disparu de leur inspiration ou n'y soient demeurés du moins que pour la grâce ! Par malheur, cette légèreté, absente ou réduite à de tolérables proportions dans la belle littérature du grand siècle, reparut trop tôt dès le début du siècle suivant. Sous le sceptre du roi Voltaire, on se dédommagea de la contrainte subie et de la discipline un instant acceptée sous Louis XIV.

De telles convictions nous expliquent que ce dernier souverain ait été mieux compris par le Lundisle (vers la fin de sa période rationnelle) qu'il ne l'a été le plus souvent par l'opinion rousseauisée de notre temps. Sainte-Beuve lui a consacré, à propos de ce qu'on appelle ses Mémoires (c'est plutôt un recueil de documents originaux émanant de sa plume), une étude nettement apologétique (1) qui rend hommage à son sentiment du devoir royal, à son application au travail, et se termine par une fine remarque critique. Il suppose un instant que Fouquet soit resté au pouvoir, s'y soit même établi de façon durable et que le jeune roi ait subi longuement son influence, comme Louis XIII accepta celle de Richelieu. En ce cas, si l'on se souvient des hommes de lettres qui se groupaient autour du surintendant et florissaient sous ses auspices, on peut imaginer les tendances et l'esprit de lu littérature qui aurait prévalu. Elle aurait été beaucoup plus libre en tous sens qu'on ne l'a vue dans la réalité, — analogue sans doute à celle qui se produisit sous le sceptre de Charles II Stuart au delà de la Manche. — Le xvm6 siècle eût été anticipé d'une génération tout au moins, peut-être de deux. La Fontaine se serait épanoui sans contrainte; Scarron, Bussy, Bachaumont, Saint-Lvremond, Hesnaud, d'autres épicuriens auraient occupé le premier plan de la scène, le libertinage et le bel esprit restant le double êcueil de cette littérature dans laquelle un fond de corruption se décelait

(I) Causeries du Lundi, III. ns.

vers 1660. Mais le jeune roi établit son autorité personnelle et donna une toute autre impulsion aux hommes de plume : il imprima à l'ensemble de son temps le caractère de solidité et finalement de moralité qui règne dans ses propres écrits ainsi que dans toute l'habitude de sa pensée, et cela, dès la période qui s'étend de 1661 à 1668, en dépit de ses effervescences de jeunesse. Sans doute tint-il de son hérédité Habsbourg (par sa mère et par plusieurs aïeules, même du côté Médicisj les qualités gouvernementales que Charles-Quint avait montrées au siècle précédent, que Marie-Thérèse devait posséder au suivant : ces qualités résistèrent en effet à la « mauvaise éducation » dont il fut gratifié adolescent, dans le salon d'Olympe Mancini, si nous en croyons Saint-Simon.

Enfin Mma de Maintenon que Sainte-Beuve avait dénigré dans sa jeunesse — selon la disposition d'esprit habituelle aux rousseauistes en présence de la ferme raison, — peut servir comme de thermomètre pour mesurer le degré de rationalité de sa pensée, car il en reviendra vis-à-vis d'elle au ton dénigrant^sur le tard lorsqu'il se rapprochera des continuateurs de Jean-Jacques. Mais pendant la période moyenne de sa carrière, dans les Causeries du Lundi, il lui a rendu pleine justice. Après avoir débuté, dans l'étude qu'il lui consacre en 1853 (1), par lui concéder plus de rectitude que d'effusion et plus de justesse que de grandeur — ce qui n'est pas un éloge à dédaigner, après tout — il finit par reconnaître qu'elle est sortie tout à fait à son honneur des études soigneuses qui lui ont été récemment consacrés. On peut dire que sa cause est désormais gagnée, insiste-t-il, et qu'elle nous apparaît en définitive comme une de ces personnes rares et heureuses dont la nature est arrivée à sa perfection ! Toutefois, nous venons de l'indiquer, il ne laissera pas de revenir avant la fin de sa carrière sur un verdict qu'il nous présentait ici comme définitif, et nous aurons à signaler en son lieu cette palinodie qui fut accompagnée de tant d'autres.

5. — Le Patriarche. — Appréciations de circonstance sur le caractère de Chateaubriand.

L'ensemble des réserves, de caractère moral, que Sainte-Beuve a présentées sur le romantisme et ses antécédents, aux heures de sa maturité critique, se résume et se précise dans le dernier ouvrage

(1) Causeries du Lundi, VIII.

de cette maturité, dans le cours public qu'il professa sur Chateaubriand à l'Université de Liège en 1848 et 1849, mais publia seulement dix ans plus tard, avec quelques additions et retouches. Cet ouvrage est, sur bien des points, fort sévère. On a donc reproché à l'auteur d'avoir caressé, tant qu'il vécut, le patriarche du romantisme français, puis de l'avoir déchiré dès le lendemain de sa mort. Il est juste de lui laisser la parole pour présenter sa défense. Il rappelle qu'il avait dès longtemps formulé des critiques sur l'œuvre du grand écrivain qui restait le favori du public : que ces critiques avaient dû toutefois être insinuées plutôt que déclarées par lui sans ambages, mais qu'elles pouvaient se lire entre les lignes et passer pour courageuses à leur date. C'est ainsi qu'il écrivait, dès 1831 (1), que, sans cette tour solitaire de René qui se détache et monte dans la nue, l'édifice entier de Chateaubriand se discernerait peut-être assez confusément à distance. Mais nous remarquerons qu'il était plus libre de parler alors à cœur ouvert, n'étant pas encore devenu le familier de l'Abbaye-aux-Bois.

En 1834, il entendit, dans ce salon influent, certaines lectures du manuscrit des Mémoires d'outre-tombe qui ressemblaient aux cérémonies d'un culte, aux vêpres du catholicisme rousseauisé. Il fu nvité à confier ses impressions d'auditeur au public et dut employer toute sa dextérité de plume à glisser quelques avertissements sous les fleurs obligées de sa guirlande. Cette dévotion éloquente, écrivit-il alors (2), cette invocation au christianisme dans le sein d'une carrière d'honneurs, de combats politiques et de plaisirs, cette rêverie sauvage, cette mélancolie éternelle de René se reproduisant au sortir des honneurs et des fêtes, ces cris fréquents de liberté, de jeunesse et d'avenir dans la même bouche qui célèbre si volontiers d'autre part la magnificence chevaleresque et le rituel antique des rois, c'est plus qu'il n'en faut pour déconcerter d'honnêtes intelligences qui trouveraient difficilement en elles-mêmes la solution de ces problèmes et la conciliation de ces contrastes et qui prouvent, par leur exemple, que l'esprit est aussi matière puisqu'il n'y lient qu'une chose à la fois d'ordinaire. Le narrateur complaisant se range-t-il ou non parmi ces cerveaux obtus qu'il nous montre incapables d'accompagner le vol capricieux du mysticisme nouveau ? C'est ce qu'il est difficile de discernert

(1) Portraits littéraires,!, 268

(2) Portraits contemporains, I, 11.

98 SAINTii-BEUVE,

dans son compte rendu, imperceptiblement ironique : mus la critique y est assurément présente pour qui sait l'entrevoir et la reconnaître au passage !

En 1844, lorsque Chateaubriand aura publié sa biographie du fondateur de la Trappe, ce seront de nouvelles virtuosités dans la restriction tacite et le sous-entendu réprobateur (1 . Pour faire un Rancé qui donne l'impression de la vie, exposera l'historien des élans religieux du grand siècle, il y a une part de considérations mondaines à introduire, ou même une fibre secrète à atteindre ; mais l'orthodoxie du grand siècle ne cherchait guère à mettre ces choses en évidence dans le saint moine et se refusait même à les entrevoir sous sa robe de bure. Au contraire, l'illustre biographe que vient de tenter cette physionomie ascétique a senti d instinct qu'il aurait à marquer dans son portrait de telles nuances. Il a donc tout d'abord jeté un regard de connaisseur sur cette haine passionnée de la vie, sur cet amour amer de la mort qu'il rencontrait dans son héros et qu'il a su mettre en plein relief : mais il faut avouer que la hantise de l'éternité, le Irait fixe et glorieux des traits du modèle ont pâli quelque peu en revanche par cette moderne interprétation d'un mystique élan du passé. En introduisant dans son effigie les reflets d'alentour, en ouvrant chez Rancé la porte aux souvenirs profanes, l'auteur de René a certes moins obéi à un dessein préconçu qu'à d'irrésistibles réminiscences. Lui aussi, en touchant le seuil du cloître, il a été repris des fantômes, il a évoqué l'image de Pauline de Beaumont qui mourut à Rome et de l'amie qui l'attendit à l'Alhambra — insinue en cet endroit Sainte-Beuve (qui précisera plus tard en note cette intention de sa plume) — et il a hasardé dans cette vie de saint une apostrophe imprévue : « 0 Rome, te voilà donc encore ! Est-ce ta dernière apparition ? Malheur à l'âge pour qui la nature a perdu ses félicités. Des pays enchantés où rien ne vous attend sont arides. Quelles aimables ombres verrai-je dans les temps à venir ? Fi des nuages qui volent sur une tête blanchie ! »

Le familier de Port-Royal se garde d'insister, en 1844, sur ces soupirs si peu édifiants du restaurateur prétendu de la foi religieuse en France, mais il en profite pour faire mesurer à ses lecteurs la distance qui sépare le christianisme total d'un II racé du

1) Portraits contemporains, I, 55.

rousseauisme, masqué ou non de catholicisme, dont Chateaubriand a donné l'exemple et dont nos contemporains font trop souvent étalage. Ce saint qui ne retourne jamais la tète, écrit-il, qui la dissimule dans le froc et l'humilie sous la cendre, qui se souvient sans doute, qui s'accuse et se repent, mais à qui n'échappe jamais ni une confidence ni un aveu, Chateaubriand le contemple : il l'admire par moment : il ne peut se décider à l'aimer ! — C'était marquer, d'un doigt discret, combien l'exotisme romanesque continuait de vivre dans le catholicisme ostensible ou même ostentatoire de René devenu presque octogénaire.

Peu auparavant, le correspondant du ménage Olivier de Lausanne avait informé se.s amis vaudois du voyage que Chateaubriand venait de faire en Angleterre pour y saluer le jeune duc de Bordeaux et il leur faisait remarquer combien le grand homme avait partout ses licences « comme un enfant gâté de la France, comme le fils le plus brillant, le plus cher à la fantaisie de tous et à l'imagination nationale ». La France, ajoutait-il, est un peu amoureuse de lui, quoi qu'il fasse ! Et la critique se sentait cette fois à peine dans ces constatations si indulgentes. Mais d'autre part, à propos des études de Théophile Gautier sur les Grotesques, que nous avons mentionnées déjà, il trouvait occasion de protester assez hautement contre les suspectes leçons morales que Chateaubriand avait prodiguées à ses disciples écrivains. Ceux-ci ont été du même train, poètes ou viveurs, écrit il, et l'un, chez eux, se trouve désormais à bout en même temps que l'autre. Cet épicurisme, assez souvent caché sous de grands airs de croyance et de religiosité,^ été la plaie secrète de la poésie actuelle; il s'étend plus loin qu'on ne croit, car il a gagné et corrompu les plus hauts talents sans en excepter personne !

Chateaubriand meurt cependant en 1848 et, presque aussitôt, sont publiés ses Mémoires d'outre-tombe qui rencontrent le plus indifférent accueil, car l'heure n'est propice ni au mysticisme esthétique, ni même au mysticisme passionnel, mais seulement au mysticisme social ou démagogique et ce dernier se revêt alors d'une nuance infiniment plus crue que celle dont l'avait teinté vingt ans plus tôt le ministre de la Restauration, déçn dans ses insatiables appétits de pouvoirs. L'article que Sainte-Beuve consacre à cet ouvrage mémorable, au début de ses Causerie* du lundi, n'est pas injuste à notre avis, bien qu'on ait soutenu le contraire : il explique nos insuccès en rappelant que les plus belles parties en étaient

connues déjà ou quelque peu déflorées parles lectures de l'Abbayeaux-Bois : il ajoute que le reste a surpris et froissé l'opinion par la vanité exorbitante qui s'y étale à toute ligne : une vanité d'enfant ou de sauvage, écrit-il! Mais il s'accorde avec George Sand pour proclamer que l'auteur de René n'en demeure pas moins le plus grand écrivain du siècle.

Un second article sur le même sujet, qui est de mai 1850, sou ligne davantage ce « délire de vanité souffrante » qui se déclare chez Chateaubriand « enragé de n'avoir pas été tout » pendant la Restauration, puis de s'être vu écarté définitivement de la scène politique par la monarchie de juillet. A. dater de ce moment, constate îe critique, la Légitimité ou la République lui paraissent également acceptables, ou même désirables, à la condition qu'il soit le premier ministre du souverain dans l'une, le tribun-dictateur du peuple dans l'autre. Ce dernier rôle a été tenu depuis par un homme de lettres, ajoute le Lundiste avec amertume, et l'on sait que succès a couronné cette tentative de Lamartine. Mais il insiste avant tout dans cet article sur le caractère de ce mysticisme passionnel insidieux dont Chateaubriand s'était fait, lui aussi, parmi ses contemporains, le vulgarisateur : mysticisme qui s'étale principalement dans sa première œuvre d'imagination, les Natchez. Oui, lorsque l'effet exaltant et passagèrement tonique de la passion normale est épuisé pour les tempéraments rousseauistes de notre âge, — pour un Mirabeau, un Chateaubriand, un Byron — ils se tournent vers les-amours interdites afin de stimuler en eux à tout prix le principe vital anémié. De là les triomphes du byronisme en littérature ou même en morale, et il est certain que René est un byronien avant Byron, un frère aîné de Conrad, Lara ou Manfred, quoiqu'il soit moins franc que ces derniers dans ses attitudes antisociales : aussi bien son récit fameux a-t-il sans doute été quelque peu baissé de ton quand l'auteur décida de lui faire place dans le Génie du christianisme.

Ce que Chateaubriand a constamment demandé à l'amour, constate Sainte-Beuve avec clairvoyance, c'est l'impression de la jeunesse coniinuée et, par conséquent, la reproduction ou du moins l'illusion des sentiments de son René : il y a toujours eu en lui de l'enchanteur ou même du fascinateur ; et c'est par là qu'il a porté dans l'analyse des passions un accent inconnu, une intonation nouvelle : une intonation fatale, folle, cruelle parfois, mais singuliè-

AGENT, JUGE ET COMPLICE DE L'ÉVOLUTION ROMANTIQUE. lOi

rement poétique, il faut le reconnaître. Son immense orgueil lui persuade sans cesse qu'en ne donnant rien à celles qui ont subi son charme, il fait bien plus pour elles que d'autres en se donnant tout entiers; car ce rien suffira pour les rendre insensibles à toute émotion future. Lorsque Céluta l'aura rendu père d'une fille, sous la tente de la tribu indienne, il désirera rester pour cette enfant « un homme inconnu, dont l'étrange destin puisse la faire rêver sans qu'elle en pénètre la cause » ! Ainsi, du sentiment filial comme du dévouement conjugal il prétend tirer des aliments pour sa vanité insatiable! En lui le christianisme peryerft par l'hérésie romanesque refait un épicurisme raffiné qui se sent de la hauteur de la chute, un épicurisme d'archange précipité. C'est pourquoi les « flammes infernales » jouent si souvent leur rôle dans le « faux » christianisme de René. Et tout ce développement montre chez Sainte- Beuve quelque clairvoyance sur les sources de l'inspiration romantique.

Enfin les Nouveaux Lundis (1), commentant une lettre passionnée du grand homme — (à Hortense Allard, sans doute) — y retrouvent le ton de Rousseau pendant sa correspondance avec Mme d'Houdetot. Le vieillard écarte de lui des avances qu'il sent adressées à l'écrivain illustre plutôt qu'à l'homme désormais dépouillé de séduction, mais en se retirant, il ne serait pas fâché d'agiter ce cœur féminin, de lui laisser un trouble, un long regret, un levain immortel, une goutte du philtre d'autrefois : « Souviens-toi, écrit-il comme Jean- Jacques, après la scène sous l'accacia d'Eaubonne, souviens-toi seulement des accents passionnés que je te fis entendre, et, quand tu aimeras un jour un beau jeune homme, demande-toi s'il te parle comme je te parlais et si sa puissance d'aimer approcha jamais de la mienne ! » S'il ne peut plus donner le bonheur, il voudrait encore l'interdire à celles qui ont passé dans ce feu que rayonne autour de lui son génie.

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