VI. — Un portrait plus achevé de René
En 1859, Sainte-Beuve se décide à faire imprimer le cours qu'il avait professé dix ans plus tôt à l'Université de Liège, sur la personnalité morale et sur l'œuvre de Chateaubriand et l'on peut considérer les deux volumes de cet ouvrage comme le couronnement
(1) Novoeaux Lundis, II, 259.
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de fa longue campagne contre la morale du romantisme. Nous l'étudierons à ce point de vue avec allention. — Sa préface a pour objet d'excuser les sévérités de son livre. Ayant été présenté à Mme Récamier en 1834, explique-t-il, et, depuis lors, accueilli avec distinction dans le sanctuaire où se continuait le culte de René, il ne se sentit plus libre d'exprimer ouvertement son opinion sur le demi-dieu : il se considéra comme e la cigale obligée de chanter dans la gueule du lion ». El pourtant, trop oublieux selon nous de sa candidature académique préparée de si loin, et de la dette qu'il contracta de ce chef envers Chateaubriand, il se déclare sans aucune obligation de gratitude à son égard, car le grand homme prononça deux ou trois fois son nom avec éloge, il est vrai, mais, en revanche se montra constamment peu favorable ou même hostile au mouvement romantique. Attitude que rien ne justifiait de sa part, puisque ce mouvement des esprits procédait de ses propres ouvrages, que la « source en avait jailli sous son ombre, écrit son biographe, et comme entre les pieds du vieux chêne ! » — Ces reproches peuvent être fondés, d'ailleurs, mais le défaut de clairvoyance que montra Chateaubriand sur ce point ne diminue pas ses mérites personnels à l'égard de Sainte-Beuve dont la protestation d'indépendance nous paraît donc assez sophistique.
Dans les notes placées par lui à la fin de son livre, il a pourtant quelque peu précisé ce dernier grief et caractérisé, par là, de façon intéressante, la personnalité de Chateaubriand ; il y montre la génération de 1830 prodiguant l'encens à son illustre aîné : Augustin Thierry, par exemple, lui attribuant, clans une page célèbre, sa vocation d'historien de nos origines nationales et pourtant, ajoutet-il, Thierry reconnaît avoir oublié « pendant plusieurs années », l'impression qu'il reçut d'un passage particulièrement pittoresque des Martyrs ; mais il voulait faire acte de courtisan, et, à la date où il mettait en circulation cet habile hommage, il en était, et en général on en était encore, avec Chateaubriand à un prêté-rendu universel de compliments ou de louanges! IS 'était ce pas l'heure où. Béranger lui-même essayait de lui faire croire « cette chose prodigieuse », que, sans le Génie du Christianisme, il n'aurait pas fait ses gaillardes chansons? Mais l'auteur de ce livre fameux goûtait ce genre d'éloges : on avait souvent mis en vers des pages descriptives tirées de ses ouvrages et il remerciait alors avec courtoisie, avec une humilité bien jouée : « M. de Saint-Victor, éerivait-il par
exemple, a bien voulu embellir mes descriptions sauvages et répéter sur sa lyre une partie de ma chanson du désert! » Aussi, lorsque parurent les véritables héritiers de son inspiration et les authentiques représentants de sa lignée, Lamartine, Hugo, Vigny, s'imagina-t-il un moment que tout se passerait de même et que son fond continuerait de défrayer les nouveaux venus à lui seul. Lorsqu'il s'aperçut qu'il n'en était pas tout à fait ainsi, écrit Sainte-Beuve qui l'a observé de près, lorsqu'il reconnut que la lyre moderne aurait ses accents personnels, il tourna le dos et devint sourd! — Interprétation peu bienveillante, à coup sûr, mais non tout à fait dénuée de fondement, il faut le craindre!
S'il avait été plus clairvoyant et moins affecté de vanité sans bornes, indique son historien de 1860, il se serait comporté tout autrement lorsque les romantiques de la Restauration finissante se tournèrent vers lui par instinct comme vers leur chef, leur inspirateur naturel et leur guide particulièrement qualifié. Au lieu d'accueillir ces recrues de marque avec impatience et avec humeur, il les aurait encouragées de son sourire; il aurait lu les Méditations de Lamartine non point après qu'on les eût, dit-on, jetées certain jour dans sa voiture par une sorte de stratagème, mais avec sympathie et avec la droiture d'un maître qui se réjouit de voir grandir près de lui un disciple à la fois ressemblant et différent. Au lieu de mépriser et d'ignorer avec affectation ses grands devanciers ou émules d'outre-Manche et d'oulre-Rhin (Byron, Gœihe), il aurait pris plaisir à s'en informer, à les mieux connaître. Il n'eut pas attendu jusqu'au lendemain de 1830, c'est-à-dire après sa défaite sur le terrain politique, pour faire sa distribution intéressée, calculée et médiocrement sincère de témoignages ou de récompenses, de satisfecits aux différents chefs des jeunes écoles, dès lors affirmées en dehors de lui. Il eût accueilli, redressé par des conversa tions bienveillantes et respectueusement écoutées, les jeunes et fervents admirateurs, qui, comme Sainte-Beuve, vinrent malgré tout vers lui, qui seraient même venus plus tôt sans les barrières de légilimisme rigide dont il s'entoura quelque temps comme à plaisir! Il n'aurait pas fait la part « la plus injuste et la plus maussade » — toujours selon le jugement de Sainte-Beuve, — à ceux qui avaient précisément avec lui le plus d'affinités et qui lui témoignaient le plus de dévotion, le pins de piété poétique. — Souvenons ici des déclarations d'Amaury dans Volupté sur l'impression qu'il
reçut de la lecture de René. — Et tout cela, au total, eût représenté un plus estimable emploi d'une haute intelligence vouée et consacrée au progrès de l'art que l'effort pour agiter les masses et pour monter les têtes, tout en suivant le flot qu'on s'imagine conduire!
— En d'autres termes, nous trouvons ici, sous la plume habile de Sainte Beuve, le rêve d'un Chateaubriand qui serait demeuré serviteur exclusif du mysticisme esthétique, de la moderne religion de l'art et qui aurait sanctionné de son approbation le programme du romantisme de 1828 après avoir rédigé celui du romantisme de 1799
— au lieu de verser dans le mysticisme social après 1825, à travers tout espèces de dissimulations et de prétextes.
Mais le mysticisme passionnel — qui a tenu, lui aussi, tant de place en sous-œuvre dans le monument littéraire élevé par Chateaubriand, — est également l'objet de bien fines analyses de la part de son premier biographe. Ces analyses sont résumées dans une page allégorique, extrêmement ingénieuse, sur le masque imposant dont l'apologiste du christianisme esthétique couvrit, après 1799, les traits du disciple passionné de Rousseau qui avait marqué sa physionomie morale dans V Essai sur les Révolutions et surtout dans la première rédaction de ses Katchez. Le comte Mole, expose Saint-Beuve — alors très fréquent commensal du château de Champlâtreux, — avait coutume de faire remarquer que la renommée de Chateaubriaud est un exemple, peut-être unique dans l'histoire (ceci est fort contestable) de tout un temps qui se fait le complice, on pourrait presque dire le compère d'un grand artiste parce que ce dernier fut l'interprète génial de ses convictions dominantes. La vie de cet artiste démentait à chaque instant sa doctrine, mais jamais le secret de la comédie ne fut plus universellement gardé; et certes, pour obtenir de ses contemporains cette unanime complaisance, il faut exercer sur eux un véritable charme. Mais la vraie raison, peut-être pour laquelle on n'a jamais écarté du front soucieux de Chateaubriand ce masque qu'il y avait posé pour se conformer à l'idéal plus ou moins avoué de son époque, c'est qu'il avait ses accès de sincérité et qu'il n'a même jamais beaucoup dissimulé que son visage fût un masque : un masque décent et grave qu'il portait par respect pour ses origines et pour les traditions sociales dont il s'était fait le magnifique interprète. Bien mieux, il était telleynenl sujet à se le tirer de sa proprp main qu'on était plutôt tenté de retenir son bras et de lui crier : « Mais il va tomber!
Prenez garde! Restez donc dans ce beau rôle! Restez-y tout entier. Nous vous aimons, nous vous voulons tel ! » On le traitait, en pareille circonstance, comme un acteur qu'on a souvent applaudi, qui a ses moments de mauvaise humeur et qu'il faut ramener sur la scène à force d'instances. Il est le seul des grands hommes de son siècle qui ait pu déguiser si longtemps ses traits véritables sans que cette sorte d'hypocrisie portât préjudice à son exceptionnelle situation littéraire et sociale.
Que dissimulait cependant ce masque aux lignes imposantes? La physionomie d'un épicurien à l'imagination catholique, si nous acceptons la formule proposée par Sainte-Beuve, c'est-à-dire un épicurien d'un type nouveau et assez différent de l'antique parce que l'évolution romanesque, la mystique chrétienne hérétique, et en dernier lieu la prédication de Jean-Jacques, qui procède de ces deux sources, a profondément modifié le Naturisme de la philosophie grecque. Nous l'appelons mysticisme passionnel pour notre part, et il est certain que, dans son cours public de Liège, l'ancien familier de l'Abbaye-aux-Bois en a noté finement plus d'un symptôme, bien qu'il ne soit pas allé jusqu'aux racines du mal en son diagnostic. Ainsi, il a rapproché utilement d'un passage des Mémoires d" outre- Tombe une page célèbre du Génie du christianisme qui décrit la prière en commun des passagers d'un navire pendant la traversée de l'Océan, et place un prestigieux effet de soleil à l'arrière-plan du tableau. Évocation admirable, certes, mais que Chateaubriand a jugé bon de commenter dans ses Mémoires en ces termes : « Quand j'assistai à ce brillant spectacle, le vieil homme était encore tout entier au fond du jeune homme. Etait-ce Dieu, que je contemplais sur les Ûots? Non, je voyais une femme et les miracles de son sourire... Je me figurais qu'elle palpitait derrière ce voile de l'univers qui la cachait à mes yeux, etc.. » C'est éclairer d'une lumière imprudente les procédés de son art. 11 a donc feint dans le Génie des sensations mystiques qu'il avait éprouvées en réalité sous une toute autre forme. Comment l'émotion que suscite chez le lecteur de telles transpositions ou plutôt de tels subterfuges ne serait-elle pas de caractère douteux, mêlé, malsain même à la longue et en dépit de la volonté de l'auteur. Cet alliage avoué d'érotisme et de dévotion, conclut Sainte-Beuve non sans justesse, est un symbole excellent du catholicisme de René. — Ailleurs il proposera même plus énergiquement « le poison dans l'hostie » pour ce symbole.
Il a également très bien vu que le vrai René, sans retouche et sans feinte, est le René des Natchez qui fut conçu et réalisé avant la soi-disant « conversion » de son auteur et avant l'adaptation du masque chrétien rationnel sur le visagedel'impénitentrousseauiste. Ce René étalait, avec une franchise blasphématoire, dans sa lettre fameuse à Céluta, une inspiration plus qu'à demi-satanique : « Ne crois pas que jamais femme oublie l'homme qui l'aima de cet amour ou de cette haine extraordinaire. Mêlons des voluptés à la mort. Que la voûte du ciel nous cache en tombant sur nous, etc.. » Après 1798, cette inspiration, toujours présente et subsistante, ne s'est plus trahie que voilée, dans un faux jour, en se mêlant frauduleusement de quelque rayon d'en haut : mais on la retrouve dans le récit de René au Père Souel et dans l'épisode de Velléda : c'est elle encore qui <r s'élance du sein de l'orage » dans Atala et qui, soutenue par l'imagination descriptive de l'auteur, prête à ce poème en prose une sorte de grandeur sombre. Pourtant la lettre à Céluta montre seule le fond de celte âme incurable, qui se produisit alors à nu, dans toute sa violence! Tel était le vrai René : tel il resta toujours dans la réalité de ses inconstantes amours, qui n'eurent jamais de l'habitude que l'apparence et se réduisirent à d'ardents caprices. « Ce Jupiter se plaisait à consumer toutes ses Sémélésl 0
Le passé de Sainte-Beuve le qualifiait mal pour écrire la vie de Chateaubriand sur ce ton, il faut le reconnaître : mais si l'on fait abstraction des obligations qu'il pouvait avoir à son modèle, nous n'estimons pas qu'il ait méconnu les devoirs ou dépassé les droits de l'historien des idées morales dans l'ouvrage que nous venons d'étudier. Il a peut-être donné çà et là trop libre cours à des amertumes anciennes et laissé échapper de la sorte quelques fautes de tact ou de goût. Au total, il a dignement couronné par cette manifestation vigoureuse de ses sentiments, sa campagne de plus de vingt années contre le rousseauisme psychologique et social, campagne dont ses Portraits et ses Causeries du Lundi (saufs les derniers de ceux-ci) sont avec son Histoire de Port-Royal les durables monuments. Mais chose singulière, ce couronnement fut posé par lui sur l'édifice à l'heure où il retournait, d'un pas délibéré, en dépit des avertissements de l'âge, vers ces abris, beaucoup moins solides et sains, qui avaient tant bien que mal hébergé son inquiète adolescence et sa vagabonde jeunesse. C'est ce dont nous viendrons bientôt à nous rendre compte.