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CHAPITRE III

1848. — xVntiromantisms accentué davantage encore. Les « causeries du lundi ».

Dans les dernières années de la monarchie de juillet, Sainte- Beuve, — devenu conservateur de la bibliothèque Mazarine qui voisine avec l'Institut de France, — s'était fait, entre l'Académie française et quelques salons de choix, une fort douce et paisible existence. Or, cette existence allait être bouleversée soudain par une éruption de ce mysticisme social qu'il professait et prônait en 1830, mais qu'il n'avait certes pas encouragé par ses écrits depuis 1835. Les journées parisiennes de février 1818 renversèrent le trône de Juillet et portèrent le trouble dans l'Europe entière; mais notre bibliothécaire n'en sentit pas le contre-coup tout d'abord et n'en comprit pas la portée. Il crut pouvoir saluer, avec le détachement souriant du sage, les événements qui venaient de se produire.Le Girondin qu'il s'était vanté d'être naguère se réveilla même dans son sein pour une heure aux accents de sonore éloquence qui venaient à ce moment de l'Hôtel de Ville.

a Je pardonne tout à Lamartine, lisons-nous dans ses Cahiers à la date du 29 février 1848 II a fait honneur à la nature poétique... Ce sont des folies, dit-on; mais qui donc, aujourd'hui, a le droit de parler de sagesse?» — Au mois de mars, il en est seulement à peser non sans hésitation, le pour et le contre, lorsqu'il lui faut prononcer sur les nouveautés de la veille : « Je suis curieux, écritil, et le spectacle des choses humaines m'amuse. Je suis artiste... et quoi de plus galamment troussé que cette affaire-là ! Je suis, au fond, Girondin et républicain par instinct : j'ai ['humeur populaire, et, à chaque émotion populaire, le vieux levain se remue en moi!... .Mais j'ai quarante -quatre ans (il est dans sa quarantequatrième année tout au moins). Je suis délicat de santé, de nerfs, raffiné en goûts littéraires et en mœurs sociales : je suis assit depuis des années, et mes habitudes sont en contradiction avec mes instincts! » En outre, le psychologue rationnel issu de l'étude prolongée de Port-Royal, conçoit en lui quelques inquiétudes : « Si nous sommes destinés à expier à no* dépens et à redresser par expérience toutes les idées fausses qui ont cours sur la société

et sur la nature humaine, nous en avons pour longtemps, et l'école sera dure ! »

Toutefois, il veut encore espérer ce que nous appelons pour notre part la rationalisation possible de l'accès mystique et cela dans un délai assez bref. « Il arrive bien souvent, opine-t-il, que l'idée qui triomphe parmi les hommes est folie pure ». En réalité, il s'agit d'un élan de mysticisme tonique qui a conduit ses adeptes à la victoire, au moins partielle et provisoire. « Mais dès que cette folie a éclaté, le bon sens, (le sens pratique et intéressé) d'un chacun s'y loge insensiblement, l'organise, la rend viable, et la folie ou l'utopie devient une institution qui dure des siècles. Exemples : le Christianisme, et ce que nous voyons! » Dans ses premières Causeries du Lundi, à propos de Galiani, il répétera d'ailleurs textuellement, — en l'empruntant sans doute à ses Cahiers, — cette pensée de vaste portée. Oui, le christianisme originel s'est organisé entre les mains de son élite, de son église sélectionnée et choisie : oui, la Réforme du xvie siècle, partie d'un élan mystique, s'est consolidée ensuite par un appel à la raison individuelle. Quant au grand mouvement des esprits de notre âge, à « ce que nous voyons », c'est-à-dire à l'essor du mysticisme romantique, le a bon sens » n'y pouvait faire son œuvre sans le concours du temps : il ne l'a pas faite encore après trois quarts de siècle écoulés.

Dans les derniers jours de mars, se produit à l'égard de Sainte- Beuve ce qu'il appelle une « affreuse calomnie » déclanchée, et soutenue contre lui par certains agents du nouveau régime qui sont ses ennemis personnels. — On l'accuse d'avoir émargé aux fonds secrets de l'Orléanisme et il semble bien qu'il ait réfuté sans réplique possible cette mesquine incrimination. Mais l'indignation et la peur suscitent aussitôt dans ce tempérament, facile à jeter hors de son équilibre, les plus noires prévisions d'avenir. Le fonctionnaire, suspecté sans fondement, en vient d'un seul coup à juger la civilisation menacée : « Rien de plus prompt à baisser que la civilisation dans des crises comme celle-ci, écrit-il : on perd en trois semaines les résultats de plusieurs siècles! » C'est excessif, mais le recul au moins temporaire de la civilisation devient, en effet, inévitable dès qu'on s'avise de remettre entre les mains des moins cultivés le gouvernement de la chose publique, et cela sous le prétexte, plus ou moins avoué, que ces incultes jouissent du

privilège de l'inspiration divine : — ce qui est le cas du mysticisme romantique dans sa ramification sociale ou démagogique, comme nous l'avons souvent indiqué. « La civilisation, poursuit cependant Sainte-Beuve, la vie (en société humaine) est une chose inventée et apprise, qu'on le sache bien. (Inventée par les mieux doués avec le temps, oui, et apprise par les autres à leur école). Les hommes, après quelques années de paix, oublient trop cette vérité : ils arrivent à croire que la culture est une chose innée, qu'elle est la même chose que la nature (c'est la bonté naturelle du xvme siècle). En réalité, la sauvagerie est toujours à deux pas, et dès qu'on lâche pied, elle recommence ». — Ce sera, trente ans plus tard, la constatation de Taine, traitant de la crise mystique de 1789. — « J'ai le deuil de la civilisation que je sens périr, achève Sainte-Beuve. Oh ! comme on comprend mieux en ce moment que c'est une invention délicate et sublime! » Et voici venir le retour inévitable sur luimême, au souvenir de ses enthousiasmes d'antan : « Différence des âges, note-t-il! En 1830 et 1832, je prenais ces émeutes, ces commotions sociales très à la légère. J'étais amoureux, poète, passionné avec colère en politique ! Je sortais allègre à travers l'orage et je chaulais. Aujourd'hui (l'expérience venue), je prévois, j'embrasse l'avenir qui, pourtant, ne m'appartient plus. Je vais le front baissé, et j'ai le deuil dans le cœur! » — Enfin, au lendemain des journées de Juin, il aura un véritable déchaînement de fureur contre Lamartine, si fort applaudi quatre mois plus tôt. « Le pied lui a glissé dans le sang! 1848 est une année folle et fatale : le monde est en démence! » Non, en crise d'illusion mystique tout simplement : mais l'assertion n'en est que plus significative! Elle explique tout l'emportement premier de sa reconnaissance à l'égard de l'homme qui va se mettre en travers du torrent et réussir à l'endiguer pour vingt ans.

1. — Les mystiques de la politique évoqués devant le tribunal critique à leur toar.

Rallié avec enthousiasme à la politique de Louis-Napoléon, Sainte-Beuve recule à ce moment plus loin en arrière que la Gironde, plus loin même que ces Constituants de 1789 près desquels il s'arrêtait volontiers dans ses méditations de 1835 et dont il se réclamait parfois encore sous la monarchie de Juillet. Il semble remonter, dans ses prédilections de ce temps, jusqu'à V ancienne Fr

chère à Bonald et à son ennemi Balzac. Dans un de ses premiers Lundis (1), à propos de Philippe de Commynes qu'il considère comme un précurseur de Montesquieu dans la théorie du gouvernement parlementaire à l'anglaise, il écrira en effet ces lignes significatives : « Le malheur de la France est qu'un tel gouvernement n'ait pas été constitué régulièrement quand le peuple était bon, les communes consistantes, les grands corps de i'éta'» animés d'un esprit de tradition, et la vitalité du royaume en son entier. Après Louis XIV, après Louis XV, le mouvement de 1789 vint trop tard : la société était déjà gâtée! » Que nous voilà loin du Sainte- Beuve de 1830 !

Aussi se préoccupe-t-il visiblement désormais d'évoquer à la barre de son tribunal historique et critique, au fil des publications nouvelles, tous les mystiques politiques issus de l'enseignement de Jean-Jacques, tandis qu'il avait enquêté de préférence sur les mystiques hommes de lettres avant 1848, ainsi que nous l'avons vu. — A propos de Camille Desmoulins, par exemple, nous le trouverons très énergique dans le blâme et dans la réprobation (2). Le mari de Lucile est désormais, à ses yeux, « un si âge malin et cruel » qui se plait à montrer de loin le tranchant de la hache, un publiciste « odieux et infâme » qui s'emploie à chauffer l'opinion, ou plutût la passion niveleuse, dans le sens où elle veut être chauffée. Pendant ses derniers jours seulement, les sentiments d'humanité parurent ressusciter dans son cœur, mais ce fut parce qu'il les trouva d'accord avec ses intérêts de parti. Son journal, Le Vieux Cordelier eut alors des pages courageuses, quoique rédigées comme auparavant sur un ton grossier. Au total, dans cette œuvre d'un publiciste esclave des événements, il y a trop de pages tachées de boue et de sang, images frappantes, jusque dans leurs meilleurs endroits, du dérèglement des mœurs et des âmes!

Condorcetne sera pas mieux traité, ni Saint-Just, tandis que Portails et Rœdererse verront applaudis pour leur action modératrice, au cours des événements révolutionnaires. Dans André Chénier, son admirateur fervent de 1825 ne verra plus seulement le poè'e attachant qui fait transition entre les élégiaques classiques et les lyriques du romantisme, mais aussi le citoyen probe et courageux qui, au nom de la Raison vraie, stigmatisa les excès du jacobi-

(!) Causeries du Lundi, I. 201.

(2) Causeries du Lundi, III.

nisme myslique et paya sa générosité de sa vie. Ce ne sont plus désormais les vers harmonieux du Gis de la Grèce, c'est la prose virile de l'observateur attentif des gouvernants de son pays qui est offerte à la méditation des lecteurs. Aujourd'hui, écrivait Chénier, écœuré par les spectacles de désordres qui s'offraient à ses yeux de toutes parts, « quelques centaines d'oisifs réunis dans un jardin ou dans un théâtre, quelques troupes de bandits qui pillent les boutiques sont effrontément appelées le Peuple. Les despotes n'ont jamais reçu des courtisans les plus avides un encens plus vil et plus fastidieux que l'adulation impure dont deux ou trois mille usurpateurs de la souveraineté nationale sont enivrés chaque jour par les écrivains et les orateurs de ces sociétés qui agitent la France ! » Combien ces considérations demeurent actuelles ! — Ailleurs, les Girondins dans les rangs desquels se plaçait si volontiers le publiciste de 1831 et même des années ultérieures, seront eux-mêmes condamnés à propos de Ramond de Carbonnières (1), qui leur en voulait à juste litre « pour leurs torts réels, écrit Sainte- Beuve, pour leur esprit de sédition et d'anarchie, pour leurs manœuvres imprudentes et fatales ! » Mirabeau seul, le type du Constituant, bénéficie encore de l'indulgence du Lundiste, mais cette indulgence va surtout au séducteur de MDle de Monnier et finalement au champion secret de la reine : « Hélas, soupire le critique, il ne manque qu'une seule chose à ces conseils (aux conseils de politique rationnelle que le tribun prodiguait à l'entourage royal pendant les derniers mois de sa vie) ; c'est d'avoir été donnés gratuitement !... Non, Mirabeau ne s'est pas vendu, mais il s'est laissé payer : là est la nuance ! » Nuance trop subtile pour être prise en grande considération et pour racheter le passé de ce rousseauiste, éclairé tardivement par les faits sur la vérité psychologique et politique.

La littérature de l'an III, jadis considérée avec tant de complaisance, a perdu son auréole sous le regard soucieux de Sainte-Beuve. Non, décidément (2), le Directoire n'était pas de force à susciter une littérature saine, parce que tout était tombé, durant la Révolution, au dernier degré de la décadence, du désordre et de la ruine : cela se voyait et sautait aux yeux en toutes choses : pas une maison n'était réparée, pas une porte cochère ne tenait. Au reste, ajoute- Il) Cuuscries du Lundi, X.

(2) Chateaubriand, I, si.

t-il, nous qui avons vu, pas plus tard qu'hier, combien il suffit de quelques mois, de quelques semaines pour que le niveau de la civilisation baisse tout d'un coup et que la dégradation se fasse, nous comprenons ce que ce pouvait être après dix ans de catastrophes!

Les « Girondins » ou oc Jacobins » de la troisième génération romantique ont leur tour, dans cette revue des mystiques sociaux de l'époque contemporaine; par exemple, ce bizarre et énigmatique Henri de Latouche, le patron des débuts littéraires de George Sand, que Sainte-Beuve envisage comme le type du « méchant » en littérature. « Latouche n'était, au fond, qu'un Girondin, écrit-il (1), mais qui, à la façon de tout Girondin, mesurait peu la portée de ses attaques... Après 1848, il accentua encore ses opinions... Je ne ferai plus qu'une seule question (à son sujet). Gomment peut-on venir à professer que le peuple est un sage quand on croit être si sûr que le public est un sot ! » Ailleurs, le même reproche sera fait à Chamfort; mais ces écrivains démagogues sont moins illogiques que ne le croit notre académicien consacré, malgré quelques déceptions, par le succès. Ils ont en vue, dans leurs expressions de dédain, le public bourgeois et cultivé, le seul qui les lise et sans une suffisante intelligence ou révérence à leur gré, à moins qu'il ne refuse tout bonnement de les lire. Leur hommage au peuple est alors une revanche de leur volonté de puissance, amèrement déçue sur le terrain de l'art.

Venant enfin à évoquer la figure, jadis si populaire, de Carrel, l'un des patrons de sa période démagogique, le critique des Lundis lui consacre une étude élogieuse au total (2), mais non pas exempte d'objections, ni de réserves. Ce journaliste écouté aurait, dit-il, reconnu ses imprudences et se serait rallié au gouvernement de Louis Bonaparte s'il avait vu les événements de 1848, car il était de ces démocrates aux prédilections napoléoniennes qui ont préparé le triomphant retour en France des cendres du premier Empereur. Jeune lieutenant sous la Restauration, un général d'extraction noble avait plaisanté l'aune de son père, honorable marchand de drap; et cette blessure d'amour-propre le jeta dans l'opposition de gauche. Le chef carliste Zumalacarreguy, dont l'avait rapproché sa vie aventureuse, resta son type, l'homme auquel il aurait voulu ressembler.

(1) Causeries du Lundi, III.

(2) Causeries du Lundi, IV.

Ce fut son Chénier, dit Sainte-Beuve, comparant son ancien ami à lui-même et faisant allusion à ses admirations initiales, d'un caractère plus artistique que politique. « Les hommes rares, a écrit Carrei, sont ceux qui, par un ascendant irrésistible, s'imposent à tout ce qui les entoure... Le partisan basque a été l'un de ces hommes séduisants : il a commandé, et il a été reconnu : il a eu pour lui l'acclamation populaire, et les supériorités du rang se sont éclipsées! » Voilà le vrai fond, — étrangement personnel, on le voit, — de son républicanisme : et il a ailleurs consigné cet aveu : « Ai-je tort, ai-je raison (dans mes campagnes de presse)? Gomme toute ma vie, j'obéis à mes passions, et me livre (ensuite) du meilleur cœur du monde, à tout ce que l'on en peut penser! » Et Sainte-Beuve d'oublier ses complaisances d'autrefois pour protester contre ces diverses professions de foi rousseauistes. Vanité blessée, passion obéie sans contrôle, voilà donc les mobiles vrais de ces conducteurs de foules ? Ce sont, écrit-il, des hommes de ce calibre qui ont conduit la France où elle en est! Carrei, en particulier était parti de la protestation orléaniste contre la branche aînée des Bourbons et tout au plus de la royauté consentie, à l'anglaise. Il a passé ensuite à un soi-disant idéal américain et il a fait rejeter après 1830 la pairie héréditaire, une des colonnes de la Constitution britannique : il a donc été l'un des artisans de la tourmente qui s'est déchaînée sur le pays depuis lors! — Telles sont les clairvoyances, de nature politique et sociale, que 1848 a superposées aux clairvoyances d'ordre psychologique et moral, déjà constatées par nous chez Sainte-Beuve après 1835.

2. — Inspiration des Causeries du Lundi. Gages donnés au gouvernement de décembre.

Les Causeries du Lundi, ouvrage d'expérience souriante et de facile lecture, sont assurément moins riches de substance théorique et de suggestions nouvelles que les écrits publiés par l'auteur entre 1830 et 1850 — sauf toutefois vers la fin de la série, alors que le Lundiste, assuré d'avoir conquis son public, exige à nouveau de lui un peu plus de contention intellectuelle. — Leur auteur a été pleinement consacré par le succès de la sorte, comme il arrive si souvent, pour une œuvre tardive qui n'avait plus l'originalité des précédentes. — 11 y marque certes avec maîtrise une expérience

psychologique encore augmentée par les événements de 1848, ainsi que la constante préoccupation d'appuyer de sa plume un gouvernement conservateur et res'aurateur dans toute la force du terme. Mais les portraits qu'il trace n'ont presque plus de fond théorique solide : gourmet de l'érudition historique, il souligne surtout Les originalités, les amusantes et utiles sincérités de ses modèles, les aspects curieux ou particuliers de leur caractère. On dirait d'autres fois qu'il écrit tout simplement des notices, très bien faites, pour quelque nouvelle Biographie universe'le. Il avait d'ailleurs en ce temps à la Bibliothèque nationale des collaborateurs bénévoles tels que Paul Chéron qui lui préparaient la charpente de ses articles et parfois lui en proposaient les sujets.

Le programme de ses Lundis, il l'a formulé certain jour (1) avec finesse à propos de Diderot dont il fait le roi ou même le dieu de ces demi-poètes qui deviennent, dit-il, et paraissent bientôt des tiers de poètes, dès qu'ils se cantonnent dans la critique. L'auleur des Salons de peinture leur donna l'exemple, leur montra le chemin, et voici le programme qu'il leur a laissé après l'avoir dignement rempli pour sa part. Etre ou n'être pas des Académies — depuis qu'il est de la plus haute, Sainte-Beuve est tout disposé à traiter légèrement cette dignité littéraire ; — mais écrire pour le public, s'adresser à tous, improviser, se hâter sans cesse, aller au fait, au réel, même quand on a le culte de la rêverie : donner, donner, donner encore, quitte à ne recueillir jamais I Diderot nous enseigna comment on peut par cette voie atteindre jusqu'à l'avenir, tendre vers la postérité et y arriver, ne fût-ce qu'en débris, du milieu d'un quotidien naufrage. — Sainte-Beuve a profité de la leçon et donné par ces pages hâtives la durée à sa mémoire. On trouve, au surplus, nombre d'articles exquis dans les Lundis, principalement parmi ceux qui évoquent des figures de femme : la marquise de Créqui, Mme du Chatelet d'après Mn" de Graft Marianne la Tour, la correspondante passionnée de Rousseau, M"e de Lespinasse : on en rencontre en revanche de tout à fait oiseux, comme ceux qui sont consacrés à Vicq d'Azir, le médecin de Marie-Antoinette. La couleur particulière du recueil — pour ne pas revenir sur les analyses de psychologie « impérialiste > que nous lui avons empruntées déjà, — résulte de la préoccupation

{{) Causeries du Lundi, III.

bonapartiste qui s'affirme à tout propos sous la plume de l'auteur. Nous nous arrêterons un instant à la mettre en évidence.

Elle se trahit par exemple dans les commentaires qu'inspirent au Lundiste certaines assertions de Michaud, directeur de l'ultraroyaliste Quotidienne, Michaud, dit-il (1), combattit les philosophes et les sophistes du xvme siècle qui avaient décomposé le cœur humain, comme ils disséquaient le corps social et prétendaient anatomiser toutes choses : à leur incessant recours à la raison, il opposait la vertu des habitudes; il montrait l'homme souvent porté à la vertu ou à l'héroïsme par un mouvement irréfléchi de sa volonté etcitail comme un ressort inexpliqué du cœur humain,le fait de ce qu'il appelle les récompenses d'opinion. Pour récompenser, disait-il, Villars, ce sauveur de la monarchie, Louis XIV n'avait qu'à lui permettre d'assister à son lever une demi-heure avant les autres courtisans, et le vainqueur de Denain s'estimait suffisamment payé de ses exploits par cette faveur! « On ne pourra s'empêcher d'avouer, ajoutait alors Michaud, que cette espèce d'enchantement politique, ce mobile des grandes actions, est une des merveilles de l'ordre social !» — Le raisonnement est enfantin à notre avis. L'exemple est on ne peut plus mal choisi, et l'on ne conçoit pas comment Sainte-Beuve, psychologue averti, ne relève pas ce que la récompense accordée à Villars avait de positif au contraire, et par la faveur qu'elle supposait près de l'Omnipotent et par les facilités qu'elle fournissait pour influer sur ses décisions sans appel ! Mais, bien loin de rectifier Michaud, il ne songe qu'à rapprocher par la pensée Louis XIV de Napoléon III, et les philosophes hobbistes de 1760 des révolutionnaires de 18i8, — qui pourtant, ne leur ressemblent guère, — afin de pouvoir conclure en ces termes : « Quand les raisonneurs et les beaux esprits ont ainsi abusé et que les conséquences ruineuses sont sorties de toutes parts, l'instinct de la conservation se réveille puissamment dans la société. Qu'alors un homme se présente! La force des choses ramènera les nations à refaire sous lui un grand cours de politi<{iie élémentaire! » C'est ici quelque chose comme le mysticisme monarchiste d'un Joseph de Maislre ressuscité au profit de Louis Bonaparte : — Mai?, en fait, ce n'est nullement l'abus de la raison, dédaigneuse des assistances subconscientes, c'est au con-

(l) Causeries du Lundi, VII.

traire le mysticisme démagogique aboutissanl au désordre social qui conduit parfois les peuples modernes à regretter les gouvernements d'ordre. — Le trait n'est-il pas profondément caractéristique des dispositions d'esprit de son auteur pendant les années qui suivirent immédiatement la crise de 1848?

Quelques semaines plus tard, à la fin de 1852, il recevait une première récompense des services rendus par sa plume à la cause impériale ; il était invité à quitter le Constitutionnel pour continuer au Moniteur officiel de l'Empire français le cours de ses feuilletons critiques: et il y débutait (dans un article sur l'abbé Barthélémy, l'auteur du Jeune Anacharsis) par ce témoignage significatif de sa gratitude (1): « Au milieu des changements merveilleux qui s'accomplissent et qui inaugurent de toutes parts une ère de paix et de régularité, la littérature peut jouir du calme rétabli, du sentiment de la civilisation reconquise... Au moment où l'activité de tous, au signal et à l'appel d'Un seul, reprend l'essor et se déploie... je tâcherai de rendre ces articles dignes du lieu où j'écris et de les coordonner peut-être, par quelques points, avec le régime qui nous rouvre la carrière !» Il a amplement tenu sa promesse pendant les premières années de sa collaboration au Moniteur.

Il s'y fait d'abord le champion, presque le bravo de la cause bonapartiste. Il avait, peu auparavant, relevé âprement Villemain alors secrétaire perpétuel de l'Académie française pour avoir abusé publiquement de ses fonctions et manqué à toutes les convenances (2) dans un discours qui critiquait indirectement le régime napoléonien. Au début de 1853, Mignet, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales, profite d'une occasion pareille pour parler des époques « où l'on ne pense pas! »; et Sainte-Beuve de relever, avec une étonnante verdeur, ce confrère de l'Institut, qui fait également partie de l'Académie française à ses côtés, non sans décocher en passant quelques traits cruels à Victor Cousin. — Un peu plus tard, il se contentera d'atténuer, par un commentaire officieux , les discours académiques peu bienveillants pour l'Empire quand on aura décidé, à la fin de l'année 1836, de les insérer comme jadis au Moniteur. Ainsi Guizot, recevant Biot> a loué le premier Empereur de façon à provoquer chez ses auditeurs une comparaison désavantageuse au second. « Pareil honneur, écrit le Lundiste,

(1) Causeries du Lundi, VII.

(2) Causeries du Lundi, VI. 369.

arrivera un jour à tous ceux qui ont le génie du souverain et aux mains de qui ne dépérissent point les destinées de lapatrie... Si les esprits, délivrés des craintes et comme désintéressés de leurs propres passions, s'étaient (l'autre jour) donné rendez-vous sous la coupole dans un concours d'admiration et de bienveillance, on le devait à quelqu'un et à quelque chose! » à savoir à l'Empereur et au second Empire! — Falloux s'essays-t-il à son tour dans l'art, assez facile, de la satire académique : « Je regretterai toujours, écrit Sainte-Beuve, que l'orateur, en restant lui-même, ne parvienne pas à se dégager assez des engagements de société, plus encore que de parti, pour avoir un mot de justice, je ne veux pas dire de reconnaissance, à l'adresse du pouvoir tutélaire, qui sait fort bien s'en passer d'ailleurs... La plénitude du principe monarchique... elle est là où il y a passé glorieux et gloire nouvelle, là où apparaissent deux restaurateurs de la Société à cinquante ans de distance, deux conducteurs de peuples remettant la France sur un grand pied, et sans trop se ressembler, la couronnant également d'honneur! »

D'autre part, les collaborateurs, même secondaires, du premier Bonaparte deviennent l'objet d'études longuement développées et particulièrement sympathiques. Les publicistes qui donnent au nouveau régime l'appui de leur plume, obtiennent aussi un traitement de faveur : par exemple Troplong (1), historien des origines de l'Empire romain et fort préoccupé de l'Empire français dans ces pages, Troplong que Taine traitait assez mal vers le même temps suggère au critique du Moniteur les réflexions suivantes, d'une inspiration encore plus visiblement actuelle. 11 n'y a pas de rôle si commode que celui d'être pompéien, c'est-à-dire homme d'opposition et de « regrets », sous le gouvernement d'un ferme et généreux César. On jouit de toutes les sécurités, de toutes les garanties contre les guerres civiles et l'on se donne un air de vertu ou même « une fraîcheur de souftle populaire » : le rôle contraire a plus de difficulté. C'est qu'on a trop longtemps jugé parmi nous qu'il n'y avait d'indépendance que dans les oppositions : il y en a de même ailleurs, car il faut quelquefois une véritable fermeté de raison, et, qui plus est, de caractère, pour soutenir la cause encore discutée qui, à quelque temps de là, sera presque unanimement reconnue pour avoir été celle de

(1) Premiers Lundis, III.

la société et de la patrie ! — Cette apologie personnelle est suivie d'un portrait idéalisé du César moderne, qui, comme Richelieu jadis, sait faire en sorte que les gens de bien puissent dormir à l'ombre de ses veilles!

Lamartine venait de tracer, lui aussi, un portrait tendancieux de Jules César dans Tune de ces publications, à peu près purement commerciales, que lui imposa le dénuement de sa vieillesse. Sainte- Beuve ne manquera pas (i) de lui signifier que ses conclusions sur le grand Romain résument à la fois les qualités d'expression et les défauts de jugement qui distinguent son prestigieux talent. Toujours poète, il fait parler à son tour ce périlleux esprit non seulement de pompéanisme, mais encore de girondinisme qui s'est trop longtemps glissé dans les opinions et dans la littérature de la France. Et l'ancien Girondin de 1829 de définir à ce propos le Girondinisme politique par cette particularité que ses adeptes accumulent les motifs, les émotions, les impulsions, en un mot tous les moyens de subversion sociale sans vouloir pourtant la fin que réclament à leurs côtés les violents. Lamartine ne fait pas autre chose quand il donne d'innombrables raisons pour justifier le meurtre de César, avant de penser à celles qu'il y a aussi pour ne pas justifier ce crime : « Vous êtes donc, conclut le critique en s'adressant au poète, bien assuré des effets de votre éloquence, ô voix d'Orphée, pour croire qu'on peut ainsi soulever ou enflammer les courroux, dire à ces vingt-trois poignards leurs motifs d'agir, et, tout à coup, dans une seconde partie oratoire ou philosophique, les arrêter, les suspendre, les faire rentrer tous dans leur gaine comme par enchantement? Serez-vous donc toujours les mêmes à jouer des passions de l'homme, 6 poètes charmants, si redoutés de Platon, etc.. » Cette allusion aux journées de Juin, qui couronnèrent la politique soutenue par Lamartine est cruelle : et le morceau se termine une fois de plus par une hymne de gratitude au nouveau souverain de la France.

Empruntons encore ce passage à un mémoire que Sainte-Beuve fut prié d'adresser au cabinet de l'Empereur 2 sur la fondation d'une sorte d'Académie démocratique, destinée à conduire dans des voies saines la littérature populaire : « On ne fait en tout ceci que balbutier, écrira-t-il après avoir exposé ses vues. La pensée

(1) Dan? le même article.

(2) Premiers Lundis, III.

napoléonienne, si elle daigne s'arrêter un instant sur cette question, saura y mettre ce cachet qu'elle met à tout. Coordonner en un mot la littérature avec tout l'ensemble des institutions de l'Empire et faire que cette seule chose ne soit point livrée au hasard, voilà le point précis. » — Et les familiers du souverain participent de son omniscience, car voici qu'il écrit le 19 septembre 1862 à propos d'un discours de Fialin de Persigny à Montbrison, sur la nécessité de fonder des musées dans les villes de province (1) : « Il faut rendre à M. de Persigny cette justice : il a dans le cœur je ne sais quoi d'élevé!... Le sentiment napoléonien historique et dynastique tel qu'il le conçoit, — et toute part faite à un auguste initiateur, — est à la fois ami de la démocratie, sauveur et rajeunisseur des hautes classes, animateur de la classe moyenne industrielle en qui il tend à infuser une chaleur de foi politique inaccoutumée ! »

Mais le morceau le plus typique de l'attitude intellectuelle adoptée par Sainte-Beuve pendant les premières années du Second Empire, c'est sa leçon d'ouverture à l'École Normale, le 12 avril 1858. 11 a commencé quelques mois auparavant de marquer ce retour vers son mysticisme rousseauisle de jeunesse que nous étudierons bientôt dans son œuvre de vieillesse, mais il ne saurait renier sans précaution ni transition tout ce qu'il a écrit depuis vingt années à l'appui de la morale rationnelle. Il a donc imaginé ce subterfuge ingénieux pour masquer son changement de camp : il distingue en lui-même deux personnages qui s'accompagnent à travers la vie, le professeur, traditionnel et modérateur par obligation professionnelle, et le critique littéraire, soucieux avant tout de découvrir les talents nouveaux. Aux normaliens de ce temps, c'est le professeur seul qui parle, comme bien on pense, et nul ne s'étonnera donc si son langage contredit celui du critique. « Ce n'est pas moi, dira-t il par un retour sur son œuvre de jeunesse, bien connue de ses auditeurs, ce n'est pas moi qui médirai des littératures romantiques... On ne naît pas quand on veut : on ne choisit pas son moment pour éclore. » L^-s littératures romantiques ont au surplus leurs mérites, mais en dehors des cadres : elles sont inquiètes, chercheuses et erra'ntes. Aux futurs éducateurs que forme l'Université impériale, leur nouveau maître prêchera donc avant tout la raison. 11 .a leur montrera partout agissante. 11 leur dira que Shakespeare lui-même

(1) Ibid.

120 SAINTE-BtUVE,

(ce dieu de la seconde génération rousseauiste en Allemagne et de la troisième en France) n'était pas un barbare, un sauvage, un désordonné, un fou, comme on l'a trop répété afin de l'opposer à nos tragiques du grand siècle. Ces dispositions peuvent donner le talent, mais non pas le premier rang parmi les écrivaiijs, dont les plus grands ne sauraient être autre chose que les premiers honnêtes gens de l 'univers ; caries plus grands des hommes ne sont jamais extravagants, ridicules, grotesques, factueux, jaclancieu*, cyniques, méséants en permanence : à leurs manifestations intellectuelles, la raison doit toujours présider, et préside en définitive. — Voilà de quelle religion littéraire Sainte-Beuve est pour sa part et veut continuer d'être toujours ! 11 va jusqu'à faire sien le mot profond de Gœthe sur le classique qui est la santé, le romantique qui est maladie. Le classique exprime, dans la société qui l'engendre et s'y complaît, un sentiment de sécurité, de saison fixe et durable : sentiment qu'il n'appartient à personne de se donner, mais qu'on respire avec l'air aux heures de la jeunesse. — Ce qui sera le privilège des jeunes normaliens sous le sceptre de Napoléon III, sousentend ici leur nouveau maître.

La littérature classique, insiste-t-il, ne se plaint pas, ne gémit pas, ne s' « ennuie » pas. C'est le christianisme qui par ses disciplines rationnelles) a su guérir jadis les préromantiques tels que le fils de Monique ou le protégé de Chrysostome : il a exorcisé le démon (encadré rationnellement le mysticisme individuel débridé). Hamlet, Werther, Childe-Harold, René sont des malades pour chanter et pour souffrir, pour jouir de leur mal et le communiquer à leur entourage : tous sont, plus ou moins, des romantiques par dilettantisme et cultivent en eux la maladie pour la maladie. L'Empire va refaire un siècle classique : « Oh, que si, quelque jour, dans notre belle patrie, dans notre cité principale déplus en plus magnifique (par les soins du préfet Haussmann) qui représente si bien cette patrie, nous nous sentions heureux, sincèrement heureux d'en être ! Que si surtout les jeunes âmes, touchées d'un bon souftle, atteintes de ce contentement louable et salutaire qui n'engendre pas un puéril orgueil et qui ne fait qu'ajouter l'émulation à la vie, se sentaient heureuses de vivre dans un temps, dans un régime social qui permet et favorise tous les beaux développements de l'humanité : si elles ne se constituaient pas dès le début en révolte, en fronde (retour sur lui-même, sans doute), en taquinerie, en

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aigreurs, en regrets et en espérance d'arrière et d'au delà, si elles consentaient à répandre et à diriger toutes leurs forces dans le large lit ouvert devant elles ! Oh, alors, l'équilibre entre les talents et le milieu, entre les esprits et le régime social se trouverait rétabli : on se retrouverait à l'unisson ; la lutte, la maladie morale cesseraient, et la littérature, d'elle-même, redeviendrait classique, par les grandes lignes et par le fond ! »

L'auteur de ces sages conseils n'était très qualifié pour les donner ni par son passé de quasi-émeutier vers 1830, ni par son présent de critique déjà en pleine marche pour revenir vers l'état d'esprit de Joseph Delorme, comme nous le montrerons prochainement. — Dès 1862, c'est-à-dire quatre ans plus tard, lorsqu'il réimprima ce morceau dans le quinzième volume de ses Causeries du Lundi, il crut devoir en atténuer la portée par une note : a La vraie nuance de ma pensée, écrit-il, eût été de dire : Si les jeunes âmes se sentaient heureuses de vivre dans un régime social qui permit et favorisât tous les beaux développements de l'humanité ! Car, au milieu de ce qu'on a, il reste bien des choses à souhaiter ! » C'est dès lors et très nettement le mode conditionnel et optatif, substitué au mode présent et affirmatif, dans le verbe et dans la phrase : le négatif est tout près de reparaître. Tel est le spectacle que nous avons encore à contempler dans cette âme ondoyante et diverse.

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