LIVRE III
SAINTE-BEUVE COMPLICE DU ROMANTISME REVÊTU DE NOUVEAUX COSTUMES (1856-1869)
Sainte-Beuve est devenu, à l'école de notre grand siècle classique et chrétien, un psychologue pessimiste (impérialiste) qui restera à peu près stable dans cette conviction acquise. Mais une lacune, une certaine confusion de vues a toujours persisté à la base de sa politique et de sa morale. C'est ce qui nous apparaîtra clairement si nous nous reportons à un passage décisif de son Port-Royal, passage qui se lit au début de ses chapitres sur Pascal. On sait qu'il commence son examen de ce génial mystique par l'étude de son entretien avec Lemaître de Sacy sur Epictète et Montaigne. Epictète est détesté par l'auteur des Pensées comme ayant beaucoup trop attendu de la nature humaine; Montaigne, au contraire est presque accepté comme dépréciant utilement parfois la raison dont il repousse les prétentions et restreint la portée : ce qui était voir doublement faux à notre avis, car le stoïcisme a été une des assises de la morale chrétienne rationnelle et Montaigne a grandement contribué à fonder la morale des honnêtes gens sur la raison plutôt que sur l'autorité et la coutume aveuglement suivie. Appuyé sur la base très peu solide que lui fournit Pascal dans cet entretien fameux, Sainte-Beuve esquisse une histoire de la philosophie assez incohérente et confuse. D'Epictète, il fait procéder les Pélasgiens, (ce qui peut se soutenir) puis les Sociniens ce qui est déjà discutable, puis encore Jean-Jacques apôtre de la conscience dans le Vicaire Savoyard, il est vrai, mais de la conscience supposée naturelle et bien plus souvent théoricien de la bonté naturelle qui est aux antipodes de la sagesse et de l'expérience stoïciennes; puis encore les Ecossais qui sortent bien plutôt de Shaftesbury et de son
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sens moral inné, enfin Kant en réalité mi-stoïcien, mi-rousseauiste.
Quant à Montaigne, Sainte-Beuve fait de lui, de façon non moins fantaisiste, le chef de file à la fois des sceptiques purs, tels que Bayle et Hume, des matérialismes empiriques tels que Gassendi, des athées impérialistes, tels que Hobbes, des Naturistes épicuriens, comme Diderot et d'AIembert, enfin des spinozistes et des panthéistes. — Mais, si Diderot a pu admirer et prôner à l'occasion la psychologie de Hobbes, il est aux antipodes du Hobbisme par son enseignement de fond, et, par exemple, dans son Supplément au voyage de Bougainville. En sorte que ce second arbre généalogie prétendu n'est pas moins créateur de confusion que le précédent.
A. nos yeux Montaigne n'est nullement chef d'école en psychologie ou en morale : c'est un fin observateur de lui-même, un lecteur clairvoyant des. anciens et de ses contemporains qui prend son bien où il le trouve, et ne vise nullement au système Les deux lignes décisives et distinctives en matière de philosophie sociale sont d'une part celle de la psychologie expérimentale pessimiste, complétée par une morale rationnnelle optimiste, celle des Sloïques romains, des chrétiens fidèles à l'enseignement de leur Eglise, de Hobbes, de la Béforme luthérienne (très mystique en ses origines sans doute, mais rapidement rationalisée en morale par les races viriles et réfléchies du nord de l'Europe), et du jansénisme qui en procède. Puis d'autre part la ligne de la psychologie optimiste et de la morale erotique, issues généralement d influence sentimentales féminines, inaugurées dans l'âge moderne par l'évolution romanesque et la mystique chrétienne dévoyée : les dernières étapes en sont Fénelon, Rousseau, le Jacobinisme, la morale passionnelle des romantiques de toutes générations, le rousseauisme social et le socialisme rousseauiste de notre temps.
Le critique des Portraits et des Causeries du Lundi, devenu assez clairvoyant en psychologie, ne l'a jamais été complètement en morale. N'ayant pas jeté l'ancre dans un sol historique résistant, il restait le jouet des vents. Lorsque la brise littéraire lui apportera quelques effluves parfumées qui lui rappelleront sa jeunesse, il laissera les voiles de son esquif s'enfler à ce souffle flatteur et l'emporter de nouveau vers le pays d'Utopie.