LA QUATRIÈME GÉNÉRATION ROUSSEAUISTE A L'OUVRAGE
Après 1850, — et comme les autres survivants de la troisième génération romantiques tels que George Sand — (voyez le Valreg du roman de Daniella), Sainte-Beuve, croit le romantisme français décidément enterré par les événements et remplacé par une disposition d'âme toute contraire, toute réaliste et pratique, dans la génération nouvelle. Aux premières pages de ses Causeries du Lundi, il se plaindra que les rationnels du type de Saint-Marc- Girardin ayant entrepris d'exorciser, comme jadis saint Jean Chrysostome, le démon de Stagyre, n'aient que trop réussi dans leur opération curative. La jeunesse, une partie tout au moins de la jeunesse, dit-il, est devenue positive : elle ne rêve plus : elle pense, dès seize ans, à faire une carrière et à tout ce qui peut l'y aider : elle ne s'occupe à rien d'inutile. La manie et la gageure de tous les Renés et de tous les Chattertons de la veille, c'était d'être un grand poète et de mourir. Le rêve des adolescents prudents du moment, c'est de vivre, d'être préfet à vingt-cinq ans, ou représentant du peuple, en attendant le portefeuille du ministre.
Il reviendra deux ans plus tard (1;, à cette assertion qui n'était d'ailleurs vraie que dans une faible mesure : « Aujourd'hui, s'il faut en toucher un mot, écrira-t-il, d'autres générations sont venues après celle de 1830, et ont pris rang à leur tour, animées d'une inspiration toute différente. Les générations d'aujourd'hui, générations scientifiques et industrielles, peu idéales, avides d'application surtout, sont positives, sans rêverie, sans tristesse, radicalement guéries du mal de René : elles en sont à l'empressement d'arriver, de saisir le monde, de s'y faire une place! » Il était exact de prétendre que, dans certains esprits réfléchis, le mysticisme romantique de nuance sociale avait reculé quelque peu devant les enseignements de l'histoire et les leçons récentes de la vie : mais ce mysticisme subsistait à peu près intact chez beaucoup d'autres et devait bientôt se manifester au grand jour, tout prêt à courir de nouvelles aventures, passionnelles ou politiques comme la suite des événements ne l'a que trop démontré.
(1) Causeries du Lundi, VI, 229.