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Attaques venues de droite et ripostes sans ménagement

L'adhésion de Sainte-Beuve au bonapartisme avait tout d'abord accentué sa tendance rationnelle en politique et en morale, mais n'en avait pas moins doublé le nombre de ses ennemis : les avancés continuaient de le voir sous le jour où l'a montré Mme de Girardin en 1844, c'est-à-dire comme un renégat, de plus en plus endurci dans son crime : les orléanistes et les doctrinaires le regardaient désormais du même œil! Il exaspéra les rancunes de ces derniers par l'article violent qu'il intitula Les Regrets (le 23 septembre 1852) ; il prétendait y étudier la maladie de la perte du pouvoir et il lançait aux vaincus de février 1848 cette apostrophe provocatrice : « Non, le monde n'est pas en train d'aller plus mal depuis hier seulement! S'il dégénère, c'est de votre temps, du du temps de vos pères que cela a commencé, non pas du jour où vous n'y aviez plus la haute main ! » Et, après avoir lu la riposte que lui fît Cuvillier-Fleury dans les Débats, il se félicitera que « le coup ail porté en plein sur l'état-major des salons I » — On voit qu'il avait déserté ces salons, — jadis si hospitaliers pour lui, — sans esprit de retour!

Son cours de Liège sur Chateaubriand, dont la publication fut quelque dix ans retardée, vint enfin le brouiller avec les légiti mistes et les catholiques. Mécontents de voir discuter leur portedrapeau, ils ne tarderont pas à exercer contre lui des représailles. Un M. Vatier lui exprima son dégoût dans la presse (1). Un publiciste plus en vue, Loménie, qu'il appelle « ce léger M. de Loménie (2) » ne le traita pas avec beaucoup plus d'indulgence. Pontmartin l'exaspéra par un passage de ses Jeudis de Madame Charbonneau. Laurenlie insinua « de petites infamies calomnieuses (3) », à son endroit, faisant entendre par exemple qu'il avait do. avoir jadis quelque obligation à Michaud pour l'avoir maltraité comme il venait de le faire après sa mort : car telle était son ingratitude habituelle ! Lui-même a résumé en termes amers cette série d'attaques et d'insinuations malveillantes (4) : « Le monde catholicolégitimiste, qui avait pourtant connu Chateaubriand aussi bien que moi, écrira-t-il, et qui, dans le particulier, ne s'exprimait pas

(1) Correspondance, II.

(2) Portraits littéraires, I, 269 (note ajoutée après 1860). '3) Nouveaux Lundis, IV. 262.

4) Ibid, III, 21 juillet 1802.

autrement sur son compte, parut se scandaliser de mon livre et s'insurgea sur toute la ligne! H. de Pontmartin, dans son organe habituel, en prit occasion de se livrer à d'élégantes jérémiades : dans le Correspondant, M. de Loménie, affilié à la coterie, poussa aussi son soupir, etc.. » Par une péripétie singulière, ce sera donc pour avoir été attaqué par les rousseauistes de droite — ou du moins par des hommes de droite indulgents à un rousseauiste masqué dont ils avaient fait leur porte-étendard, — qu'il se reconciliera avec les rousseauistes de gauche et leur donnera des gages à nouveau : attitude anticléricale tout d'abord et bientôt attitude antibonapartiste à peu près ouverte.

Revenons en effet à examiner quelles avaient été ses convictions religieuses au cours des trente années précédentes. Lorsqu'il eut abandonné toute velléité d'évolution vers le catholicisme, après sa rupture avec Mme Hugo, il était revenu dans son fort intérieur à un discret voltairianisme. Ses lettres de 1843 au ménage Olivier de Lausanne nous le montrent approuvant tout bas les attaques dirigées par Quinet contre les jésuites à cette date. 11 reste, en revanche, respectueux des convictions catholiques- là où elles lui semblent sincères, et, par exemple, chez la très respectable reine Marie- Amélie. Pendant sa première ferveur bonapartiste, il retrouve même des accents catholiques afin de se mettre à l'unisson des projets restaurateurs de l'Elysée : il exaltera en ce temps Bossuet, traitera très durement Voltaire (1), convaincu d'avarice, de mensonge et coupable d'avoir écrit cette affreuse parole : « Je m'occupe à faire aller un prêtre aux galères » (il s'agissait d'un prêtre que l'homme de Ferney accusait d'avoir fait bâtonner un jeune bourgeois au sortir d'une maison mal famée). Il aura de nouveau des paroles pleines de respect pour l'attitude religieuse de la duchesse d'Angoulême et même pour Louis-Napoléon qui, bravant le respect humain, a appelé officiellement la protection de la sainte Vierge sur la flotte de guerre française.

Ses dispositions d'esprit seront bien différentes après 18î>5. Il semble que le tumulte qui fut à ce moment organisé par certains étudiants du quartier latin autour de la chaire du Collège de France où il venait d'être nommé professeur, ait marqué la date précise de son évolution anticléricale. Car il attribua celte avanie à la

(1) Causeries du Lundi, VII.

jeunesse catholique pour une grande part, et il en resta profondément ébranlé dans son équilibre mental, assez facile à troubler comme nous^l' avons dit : on assure que, pendant quelques semaines, il ne sortit plus de chez lui sans porter dans sa poche un poignard pour défendre au besoin ses jours qu'il jugeait menacés par ses ennemis. Toutes proportions gardées, il traversa donc alors une crise analogue à celle qui ébranla définitivement la raison de Rousseau après la « lapidation », plus ou moins authentique de Motiers- Travers, et cette crise eut pour effet de le ramener, lui aussi, avec nostalgie vers ses souvenirs et impressions de jeunesse.

Notons quelques symptômes particulièrement caractéristiques de ce changement d'orientation dans ses convictions directrices : ses dernières volontés, d'abord qu'il modifia quatre fois en ce qui concernait ses obsèques : en 1844, il demandait expressément qu'elles se fissent à. l'église avec le cérémonial usité pour un membre de l'Institut : en 1855, il déclare à son secrétaire Levallois qu'il veut être enterré à 8 heures du matin, avec une messe basse et sans discours sur sa tombe : puis encore, en 1861, il manifeste oralement à, Troubat, le désir d'être enterré civilement : enfin, en 1869, il confirme par écrit cette injonction qui fui exécutée comme on le sait.

A l'Académie française se marque également sa nouvelle disposition d'esprit. L'article des Regrets lui avait fait des rapports difficiles avec un certain nombre de ses confrères : lorsqu'il sera question d'un fauteuil pour le prince Albert de Broglie, le futur homme d'état de 1' « Ordre moral », ou encore pour Cuvillier-Fleury, l'ancien précepteur des princes d'Orléans, il fera à, ces choix une opposition publique, et sur un ton fort déplaisant pour les intéressés (1). — Parlant de la maréchale de Luxembourg dans ses Nouveaux Lundis (2), il aura un souvenir pour les salons aristocratiques que lui-même avait fréquentés naguère et, en particulier, pour celui de Mme de Boigne, encore vivante à celte date : mais il ajoutera cette restriction : « Etpourtant,le dirai-je, je ne voudrais drais pas encore une fois m'enfermer sans retour dans ces îles enchantées, dans ces cercles où tout l'homme ne saurait penser et vivre! » Enfin, à propos de Mme Swetchine, qui l'avait également accueilli, il donnera libre cours à ses aigreurs : il garde en effet

(1) Nouveaux Lundi.'!, I, 393.

(2) Ibid, IV, 29.

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rancune à cette schismatique rentrée dans le giron de l'Eglise romaine, de l'avoir cru naguère beaucoup plus près de la discipline catholique que son mysticisme rousseauiste, légèrement fardé d'orthodoxie, ne l'y avait jamais conduit en réalité. « Les premiers mots qu'elle vous disait, et par lesquels elle pensait vous honorer, écrit-il donc (1), à la veille de sa mort, concernaient votre croyance et l'état de votre âme. Elle essayait d'un premier grapin à jeter sur vous : Quand on a fait Volupté, me disait-elle la première fois que je la vis, on a une responsabilité! — Je m'inclinai en silence I » Et il ajoute que chez Mme Récamier, on n'était du moins exposé, après quelque matinée délicieuse de lecture, qu'à faire un article sur M. de Chateaubriand; mais que chez Mme Swetchine, avec de l'assuidité, on pouvait être conduit un jour ou l'autre à un acte de foi ou de dévotion : on courait risque d'être d'un sermon prié, ou d'une abjuration, ou de quelque agape mystérieuse à la chapelle! — Il ne veut pas refuser toutefois à cette ferme chrétienne pie mérite d'avoir traversé 1848 avec une âme égale, avec une indulgence imperturbable pour le peuple — ce qu'il a été si loin de faire pour sa part et ce qu'il commence à regretter de n'avoir pas fait. — Falloux, le biographe bien-pensant de la dame moscovite et le confrère de Sainte-Beuve à l'Académie française, est traité de la façon la moins confraternelle en ces pages satiriques.

Poussé par une même disposition polémique, il félicitera peu après Ernest Renan d'avoir été élevé à Tréguier par des prêtres d'une nourriture chrétienne classique, sévère et sobre, antérieure à toute invasion qu'on peut nommer le Romantisme clérical, ou le néocatholicisme (ce qui est acceptable). Mais il ajoutera que le jeune Breton venu à Paris pour achever ses études, dut se plier chez l'abbé Dupanloup à un très différent régime car il y eut affaire, pour la première fois « à ce catholicisme parisien et mondain d'une espèce assez singulière que nous avons vu, dans ses variétés diverses, naître, croître chaque jour et embellir : catholicisme agité et agitant, superficiel et matériel, fiévreux, ardent à profiter de tous les bruits de plaisir ou de guerre qui passent, qui vous met à tout propos le feu sous le ventre et vous allume des charbons dans la tète. lien est sorti la belle jeunesse que l'on sait et que l'on voit à l'œuvre ! » Cette jeunesse venait en effet de manifester contre

(1) Nouveaux Lundis, I.

(2) Ibid, II, 385-6.

Renan au Collège de France, de même qu'elle y avait rendu impossible le cours de Sainte-Beuve en personne quelques années auparavant.

Il croit devoir définir, à ce propos, ce qu'il appelle les quatre' moments religieux du siècle (1). Tout d'abord, le moment de Chateaubriand et du Concordat, une mesure gouvernementale qu'il approuve en somme quoiqu'il regrette l'éclipsé du Gallicanisme à partir de ce moment. Cet effort de restauration cultuelle fut, dit-il, sympathique à la France dans son ensemble : mais elle entendait profiter néanmoins du travail accompli par la pensée moderne au xvme siècle : elle voulait hériter de ce siècle hardi, quoique sous bénéfice d'inventaire, c'est-à-dire en lui laissant les impiétés grossières, les énormilés et les témérités antisociales, en conservant de lui ce qui était progrès, résultat utile, saine mélhode, afin de perfectionner encore tout cela à la lumière des grands événements récents (en deux mots, ajouterions-nous, la France entendait recueillir l'héritage rationel de ce siècle si actif en effet et répudier son héritage de mysticisme excessif). Programme acceptable à tout prendre, mais nous verrons si Sainte-Beuve, qui le pose en 1862, lui est resté fidèle au cours de ses dernières années.

Au lieu de cela, poursuit-il cependant, on eut un second moment religieux du siècle qui fut le règne de la Congrégation sous Louis XVIII, l'influence de Mme du Cayla, le triomphe de l'hypocrisie, du billet de confession (il assure avoir vu fonctionner ce régime à l'Ecole de Médecine dans sa jeunesse), enfin, la loi sur le sacrilège qui fut une provocation véritable aux libres esprits. Béranger réagit aussitôt par ses chansons anticléricales et, un peu plus tard, Eugène Sue en fit autant par sa création célèbre de Rodin,ce Tartuffe rajeuni de près de deux siècles.

Après 1830, sous l'influence de Lamennais commence le troisième moment religieux de l'époque, avec le mouvement libéral qui se dessine dans le clergé : alors de simples spectateurs tels que Sainte- Beuve en personne, des « hommes de désir », se plurent, dit-il, à voir le catholicisme s'essayer de la sorte aux interprétations compatibles peut-être avec les progrès de la science et avec ceux de l'humanité : on prenait goût à ces hauts entreliens de Juilly qui rappelaient ceux des philosophes et des chrétiens d'Alexandrie : la

1 Nouveaux Lundis, IV.

poésie aussi, la rêverie de l'âme et l'imagination y trouvaient leur leur compte. Mais ces mystiques, poussés par des aspirations incompatibles entre elles, ne tardèrent pas à se disperser. Certains d'entre eux qui n'ont rien trahi parce qu'ils n'avaient rien promis, ajoute le Lundiste — pour répondre aux accusations de ses adversaires — parce que leurs paroles n'excédaient pas leur pensée et parce que les réserves y étaient toujours présentes, certains qui ne prétendirent voir dans ces combinaisons, réputées divines, que les plus belles des espérances humaines, ont passé graduellement depuis lors à l'observation et à la science, n'espérant plus que de celles-ci, tout bien considéré, le progrès, très lent et très incomplet toujours, qui doit affranchir notre espèce de ses lourds et derniers servages.

Le quatrième moment religieux du siècle se place au lendemain de 1848. Dans la réaction qui suivit de près le mouvement de février, les forces du parti catholique se déployèrent imposantes et déjà formidables. On s'était aperçu que l'Eglise faisait partie du rempart derrière lequel la société s'était défendue contre l'anarchie, et on agit avec elle en conséquence. Entre les mains de Falloux, la liberté de l'enseignement devint oppressive : on pratiqua l'art d'élever et de captiver les jeunes esprits, mais sans pouvoir les animer « d'un certain'souffle mâle ». L'ultramontanisme s'était d'ailleurs affermi depuis que les communications plus rapides avaient mis Rome aux portes mêmes de la France. Alors la jeunesse catholique se crut prête à passer de la défense à l'attaque : le parti clérical posséda son organisation solide, sa presse puissante, à l'injure facilement calomnieuse et son attitude réveilla tout aussitôt bien des haines I Un type vengeur vient déjà de paraître au théâtre, conclut le critique en faisant allusion à la pièce satyrique d'Augier, Lt Filt de Giboyer.

Cette page dénigrante a été écrite à propos de Lacordaire dont l'abbé Perreyve, son disciple, venait de publier des lettres : « Il faut voir, insiste le critique, avec quelle fermeté, quelle certitude, le panégyriste enflammé décerne à son maître le titre de saint, et le propose pour modèle aux jeunes générations catholiques de l'avenir : on hésite à venir admirer trop faiblement le chef d'une milice blanche éblouissante, l'idole de toute une jeunesse élec trisée! » Il ne se fait pourtant pas scrupule de reprocher au grand prédicateur sa tendance à fonder l'éducation sur l'étude exclusive

de l'antique, au détriment de l'esprit proprement moderne qui doit présider à la formation des jeunes cerveaux. Lacordaire déteste Voltaire et lui préfère Rousseau qui, dit-il, a du moins possédé le sentiment de ce qui est beau ou généreux et qui n'a pas méprisé son lecteur; mais il écarte aussi Jean-Jacques de l'éducation chrétienne et Sainte-Beuve le lui reproche. La Sainte Marie-Madeleine qu'a publié le religieux dominicain, est, ajoute son ancien ami, un livre « prodigieux au point de vue du bon sens! » et il soupire à ce propos : « Qu'elle est donc loin de nous et à jamais disparue, cette Eglise gallicane prudente qui se défendait le plus possible de traiter la religion comme une mythologie ! »

Dans les Nouveaux Lundis, l'intention de la polémique contre le catholicisme transparaîtra presque à toute page. Biot, le physicien qui fut de l'Académie française, sera traité avec une malveillance visible pour être devenu chrétien sur le tard et pour ne s'être pas assez indigné devant le procès de Galilée. Dans son impartialité froide et calculée, opine le Lundiste, il a beaucoup trop plaidé les circonstances atténuantes au profit des persécuteurs : il n'a pas eu un mouvement d'indignation devant tant de bêtise, si ce n'est tant de cruauté : « Il y a là un petit souffle imperceptible venu du Vatican ou du voisinage qui est bien capable à la fin d'irriter les âmes non patelines et grossièrement généreuses ! » Mais, objecterons-nous, en ce cas, c'est l'indignation qui serait antihistorique, non l'impartialité froide. — Les conversions in extremis trouvent également Sainte-Beuve incrédule, fussent-elles authentiquement attestées. La Rochefoucauld a reçu les sacrements sur son lit de mort, soit; mais, « trancher, dit-il la question de foi chez un moraliste de cet ordre et de cette école, chez un raffiné de cette qualité et de cette trempe, c'est montrer qu'on ne se doute même pas de la difficulté ! » (1) Il n'admet pas non plus que Mme Roland ait eu des velléités chrétiennes à sa dernière heure comme l'a insinué son historien Faugère, car celui-ci écrivait, dit-il, sous l'inspiration de la fille de Roland, Eudora devenue dévote avec les années. Quant aux derniers moments de Talleyrand, il prétend juger de leur sincérité par certain propos du prince à sa nièce : « 11 n'y a pas de sentiment moins aristocratique que l'incrédulité! » et il ajoute en note que ce mot nous explique jusqu'à un certain point la mode

(1) Nouveaux Lundis, V, 3"fJ.

religieuse dont est comme saisie notre époque : dans ce pays prétendu démocratique, chacun tâchant de se faire passer pour noble et d'être un homme comme il faut, fait mine aussi d'être religieux : l'un mène à l'autre! Enfin l'échec d'une première candidature de Littré à l'Académie française le conduisit à se faire le biographe enthousiaste de ce savant et à condamner hautement l'attitude de certains catholiques à son égard : il ne prévoyait pas que Littré, lui aussi, accueillerait un prêtre à son lit de mort, car il s'étonne déjà devant le culte voué par cet homme de science au très mystique Auguste Comte. — N'est-ce pas le temps où il écrivait à Duruy, ministre de l'Instruction publique (fin de 1865 : « Le Beau, le Vrai et le Bien est une belle devise et surtout spécieuse. C'est celle de l'Enseignement, celle de M. Cousin dans son fameux livre. Ce n'est pas la mienne, oserai-je l'avouer. Si j'avais une devise, ce serait le Vrai, le Vrai seul! Et que le Beau et le Bien s'en tirent ensuite comme ils pourront ! » Jean-Jacques avait pris la même devise : mais ne l'a pas toujours mise en pratique,.

Déjà, en novembre 1864, examinant un livre de Guizot, Sainte- Beuve opposait à cet homme d'Etat resté chrétien la silhouette idéale d'un philosophe pur, qui annonce à vingt-cinq ans de distance, le professeur Sixte de M. Bourget, dans le Disciple et qui a quelques traits de Littré, Berthelot, Scherer, Flaubert, Benan et Taine, les scientifiques et les romantiques de l'époque. Guizot parut croire que son critique avait prétendu se peindre lui-même en ce portrait et celui-ci se hâta de s'en défendre : « J'ai simplement produit, écrit-il, une conception de mon esprit arrivé au terme. Mais je me souviens trop bien des phases morales par lesquelles j'ai passé dans ma jeunesse et de mes sensibilités, et de mes inconséquences poétiques, de l'âge où j'ai rêvé les Consolations, de celui où j'ai écrit Volupté et nombre de pages de Port- Royal pour avoir jamais la prétention de m'offrir à l'état d'un type quelconque. Je mets seulement mon honneur à les comprendre tous, sauf à préférer, en définitive, celui qui, toute expérience faite et toutes illusions dissipées, me parait le plus vrai! »

2. — Le cor de Roland, ou le réveil du mysticisme esthétique dans lame de Sainte-Beuve.

George Sand, séparée plus de vingt ans de son aucien directeur

spirituel, et par l'évolution de celui-ci vers la psychologie pessimiste et par sa propre incursion dans le socialisme rousseauiste le plus extrême, se trouva rapprochée de lui lorsqu'elle modéra ses idées après 1850, tandis que lui-même avançait de nouveau les siennes dans le sens rousseauiste. Flaubert qui devint leur ami commun quand son roman de Madame Bovary lui eut conquis la notoriété, ne fut pas étranger à ce rapprochement. Dans YHistoire de ma vie, Sand avait consacré à son confident d'autrefois un portrait magistral et fort bienveillant. Le 15 décembre 1860, après avoir relu Volupté) elle lui écrivit ces lignes profondément significatives : « Je vous dirai, dussé-je vous fâcher, que l'homme qui a écrit Volupté n'est pas un écrivain du second rang. Il a tous les écarts, tous les mystères, toutes les souffrances et toutes les puissances du génie. Je n'avais pas été frappée de cela à la première lecture comme je l'ai été à la seconde, vingt-cinq ans plus tard et je suis fâchée de n'avoir pas fait cette dernière lecture plus tôt. Je vous aurais abîmé dans mes Mémoires. J'aurais dit : Il est de cette grande famille de passionnés et d'enthousiastes, dont il a dit tant de mal et tant de bien, comme s'il n'était pas juge et partie en dépit de luimême. Il a classé les écrivains en deux, séries, ceux qui ont plus d'éloquence et ceux qui ont plus de jugement, ceux qui agitent le monde (mystiques toniques) et ceux qui le civilisent (rationnels organisateurs). Et il n'avait peut-être pas le droit de donner la préférence aux derniers, car ils étaient des premiers tout autant que des seconds. Attrape! » Oui, sans doute, mais avec cette nuance qu'il a été successivement des premiers puis des seconds, en attendant de restituer aux premiers toute sa sympathie.

A ces appels venus du camp qu'il avait déserté naguère, Sainte- Beuve n'était à ce moment que trop disposé à répondre : après avoir exercé vingt ans la fonction de « juge » en matière de romantisme moral, il allait redevenir ostensiblement et volontairement « partie » dans le débat. En 1855, Sylvestre de Sacy, prononçant son discours de réception à l'Académie française, où il remplaçait un littérateur oublié du nom de Jay, avait cité de ce personnage un opuscule qu'il proclamait fort spirituel : le titre en était : La conversion de Jacques Delorme et il avait pour sujet — com oe l'article de MmC de Girardin que nous avons mentionné plus haut, — l'évolution de Sainte-Beuve vers le camp des classiques, quelques années après ses débuts presque jacobins dans la poésie

sous le pseudonyme de Joseph Delorme. Sacy avait ajouté : a Je ne vois à reprendre dans cet ouvrage qu'une seule chose : le romantique y est converti par le classique. Pure vanterie! Personne n'a convertis les romantiques. En gens d'esprit et de talent, ils se sont converti tout seuls ! » C'est-à-dire par l'expérience du monde et des hDmmes : appréciation qui était à la fois courtoise et parfaitement exacte, au moins en ce qui concernait Sainte-Beuve. — Mais, sous l'influence des divers mobiles ou incidents que nous avons énumérés tout à l'heure, celui-ci, alors en train de se convertir à nouveau en sens inverse, se montra plutôt froissé de l'allusion. Tout d'abord il déclare la plaisanterie autrefois publiée par Jay, totalement dépourvue d'esprit, d'agrément et même d'urbanité (1); ensuite et c'est là le trait caractéristique de sa protestation, ensuite il se proclame beaucoup moins converti que son nouveau confrère n'a n'a trouvé bon de le faire eDtendre : « J'estimai, écrit- il, qu'il m'avait peu consulté en me louant aussi absolument d une conversion qui n'était pas aussi entière qu'il la supposait! De ce qu'un s'arrête, à un certain moment, dans les conséquences que de plus avancés ou de plus aventureux que nous tirent d'un principe, il ne s'ensuit point qu'on renonce à ce principe et qu'on le répudie. Ce n'est pas à des hommes politiques (les doctrinaires) qui, tous les jours, appliquent cette manière de voir aux principes de 1789, qu'il est besoin de démontrer cette vérité. » Ainsi, l'homme que Mme de Girardin proclamait classiquissime dix ans plus tôt, lors de sa propre réception à l'Académie française, prétend désormais être regardé simplement comme un romantique ennemi des mesures extrêmes.

L'année suivante, parut Madame Bovary, dont ia publication fut suivie d'un procès retentissant et de la condamnation que l'on sait. Le Lundiste consacra au roman l'une de ses causeries et en parla sur le ton le plus élogieux. Chose frappante, il ne fît de réserve que sur le seul passage du livre quisoitpeu favorable aurousseauisme : sur le chapitre qui montre Emma Bovary poussée vers l'adultère parla littérature des Balzac et des Sand. Et pourtant nous l'avons vu faire dans ses Portraits contemporains un reproche identique à Balzac, en mentionnant aussi à ce propos les romans les plus passionnels de Sand. Combien son appréciation morale est désormais

(1) Causeries du Lundi, XIY, 16.

modifiée, onle constatera d'ailleursen écoutantsaprotestationcontre la psychologie de Flaubert. Celui-ci nous montre, dit-il, le premier amoureux de Mme Bovary, le jeune Léon et l'imprudente Emma en personne, allant au devant l'un de l'autre par leurs côtés faux, par le goûl du romanesque ou du romantique, puis un second galant, Boulanger, utilisant mot pour mot des tirades de Sand et de Balzac dans ses tentatives de séduction. Eh bien ! il y a là, opine Sainte- Beuve, de quoi déconcerter ceux qui croient à la poésie du cœur et qui ont pratiqué l'élégie sentimentale : cela prouve que leurs procédés sont désormais connus, imités, parodiés, et c'est à dégoûter des dialogues d'amour pris au sérieux ! — Ainsi Balzac et Sand ont été les interprètes de la poésie du cœur et de l'amour pris au sérieux, et Flaubert a grand tort de le méconnaître ! Heureusement pour lui, l'auteur de Aovembre et des Mémoires d'un fou avaitconquis son critique par le romantisme de fond qui se cache, sous son antiromantisme d'accident et de boutade. C'est pour n'avoir pas su retrouver dans Salambo la même inspiration romantique — (dissimulée cette fois sous ce mysticisme lunaire qui livre la fille d'Hamilcar à Matho) — que Sainte-Beuve sera trop sévère à cette froide et factice, mais consciencieuse et robuste oeuvre d'art.

L'année suivante encore, à propos des Poésies complètes de Banville, ce fils de la quatrième génération romantique si directement inspiré de la troisième, il donnera de nouveau son adhésion publique au mysticisme esthétique dont il se défendra même d'avoir jamais déserté la bannière. Durant kla période qui s'étend de 1819 à 1830, il régnait, selon lui, dans la jeunesse un sentiment sincère, profond, passionné qui, pour s'appliquer aux seules choses de l'art, n'en avait que plus de désintéressement et de hauteur et n'en était que plus sacré. Il y a eu à cette heure la flamme de l'art! Ceux qui en ont été touchés une fois peuvent avec regret la sentir diminuer et vaciller dans leur sein, en même temps que la vigueur créatrice qui leur permettait d'en saisir et d en fixer le reflet dans leurs œuvres, mais ils ne la perdent jamais ! Viennent en effet les crises, viennent les occasions, un conflit (tel que le procès de Flaubert) l'apparition imprévue de quelque œuvre qui vous mette en demeure de choisir, de dire oui ou non sans hésiter, d'une œuvre qui fasse office de pierre de touche — et il s'en est produit une de ce genre en ces temps derniers, précise Sainte-Beuve, qui ajoutera plus tard en note que Mmt Bovary fut son cor de Roland, l'appel à

l'aide qui le rejeta vers le camp artiste et rousseauiste menacé — vienne donc un quelconque de cesincidents imprévus^et vous verrez alors chez ceuxmême qui avaient consenti des concessions à l'adversaire, qui avaient presque l'air d'être tombés d accord dans les intervalles,\ous verrez le vieil homme se ranimer, les différences de religion se prononcer au grand jour ! Car les blancs sont blancs, et les bleus sont bleus quoiqu'ils fassent : « Voilà que vous vous retranchez dans le Beau convenu et dans le noble, fût-il ennuyeux, et moi je me déclare pour la vérité à tous risques, fût ce même la réalité (des réalistes à la mode de Champfleury et de Flaubert lui-même). Ou, en d'autres jours, vous abondez dans votre prose? Et je me replonge dans la poésie... Je ne suis donc et ne serai jamais qu'un demi -converti.1 » Nous reconnaîtrons bientôt que cette réalité ou cette poésie dont il se réclame ne sont pas autre chose en fait que la morale ou même (indirectement et inconsciemment de sa part) la psychologie rousseauiste.

A l'heure où cette évolution rétrograde commence à s'indiquer dans sa pensée, il atténue de son mieux les revendications du romantisme de 1830 pour pouvoir se rattacher à cette école sans trop prêter le flanc à l'accusation de palinodie. Il trace un tableau du mouvement de 1828 qui le montre bien peu clairvoyant désormais sur le caractère vrai de cette tentative dont il avait paru tant de fois entrevoir les traits essentiels, dont il avait en tous cas si topiquement jugé les choryphées pendant vingt ans de sa vie. Ce fut uniquement, affirme-t-il, un effort pour affranchir l'art de certaines règles convenues et des réformateurs aussi modérés que Barante, Saint-Aulaireou Rémusat y trouvèrent leur place. Chénier en était l'inspirateur parce que, au lieu d'imiter les Grecs de deuxième ou de troisième main, il était remonté droit aux sources classiques! Chateaubriand fut de même un romantique, autant pour être retourné à l'inspiration directe de la beauté grecque que pour avoir ouvert, dans son René une veine toute nouvelle (?) de rêve et d'émotion poétique. Enfin Sainte-Beuve en personne se considère comme romantique seulement pour avoir imité la forme de Chénier, et il ne mentionne même pas dans cette évocation de son passé, Joseph Delorme et Amaury, ces deux retlets de son mysticisme juvénile, l'un de nuance jacobine, l'autre de couleur martiniste. Son programme littéraire de 1828, il le réduit à une sorte de rêve idyllique qu'il résume en ces termes : à la suite de ce Grec

retrouvé qui se nommait André Chénier, il eût voulu, avec quelques amis, recréer et reformer, dans un coin de notre société affairée, une petite colonie de l'ancienne Grèce (c'est l'hellénisme romantique), car ces jeunes gens de son entourage aimaient les fêtes, la molle orgie couronnée de roses, les festins avec chants, les pleurs de Camille évoqués par Chénier et la réconciliation facile : chaque matin une élégie, chaque soir une poursuite et une tendresse : mais, au milieu de ces oublis trop naturels à la jeunesse, ils avaient une pensée, un culte, celui de l'art, la curiosité passionnée d'une expression vive, d'un tour neuf, d'une image choisie, d'une rime brillante : à chacun de leurs cadres, ils voulaient un clou d'or ! Des enfants, si vous voulez ! Mais du moins des enfants de la Muse et qui ne sacrifièrent jamais aux grâces vulgaires ! — Voilà une évocation fort agréable certes, mais bien conventionnelle et incomplète de son passé juvénile, de Delorme et d'Amaury encore une fois : impossible d'être plus superficiel ou même plus fallacieux dans l'analyse du grand élan mystique de notre âge, n'est-il pas vrai ? Mais sur ce sentier fleuri, et placé sous le patronage classique du mysticisme esthétique adouci, il se sent le retour plus facile vers le rousseauisme véritable, vers le mysticisme passionnel et le mysticisme social que nous le verrons caresser derechef pendant ses dernières années.

Ajoutons pour être exact que ces revenez-y n'étaient pas entièrement nouveaux sous la plume du critique des Lundis en 1857. De temps à autre, il avait connu de semblables surprises du souvenir qui, dans le psychologue pessimiste et le moraliste rationnel issus des études port-royalistes, venaient en quelque sorte interrompre la prescription des années au profit durousseauiste de 1830. C'était d'ordinaire en présence de jugements pseudo-classiques, trop marqués d'étroitesse ou de lourdeur et transportant sur le terrain de l'art, sans précaution suffisante, des exigences qui sont mieux à leur place dans le champ de la morale et de la politique. Ainsi Nisard, transfuge, comme lui, du romantisme de 1828, irrite ses nerfs, en 1836, par un certain pédantisme critique et sa protestation est de bonne guerre. La tradition et l'innovation sont, riposte-il, comme les deux pieds de l'humanité qu'on pourrait appeler une intrépide boiteuse. Le pied boiteux et le plus sur, c'est la tradition : avant que l'innovation, cet autre pied aventureux, réussisse à enlever de terre le pied lent et solide, il lui faut piaffer

longtemps dans le vide : «Ceci soit dit, ajoute-t-il, pour les personnes qui, parce que l'on modifie sincèrement son opinion sur quelques points (sur la psychologie et la morale) sont si prêtes, dans leur jeune ardeur à faire de vous des gens qui abjurent et des réactionnaires ». Sachez-le bien, poursuit-il, ens'adressant directement à ces personnes mal avisées, l'écrivain original se forme en dehors de vos préceptes et il est probable qu'il commencera par les violer. Son début sera loin de votre centre : ces littératures étrangères que vous proscrivez si strictement, l'auront peut-être, et tout d'abord, sollicité et nourri : il en reviendra avec le rameau en main que bientôt il saura greffer! etc. » Rien de plus acceptable qu'une protestation réduite à ces termes modérés.

Ainsi encore à propos de Chénier, qu'un détracteur maladroit, Frémy, venait de proclamer insuffisamment classique et peu digne d'être proposé sans restrictions comme modèle aux étrangers et aux jeunes esprits dont le goût n'est pas entièrement formé, Sainte- Beuve lance cette boutade : « Que voulez-vous, les étrangers et les écoliers peut-être s'en passeront, si on le leur défend : et pour ces derniers en effet, je me garderais de le leur conseiller ! » Puis, après avoir présenté à Chénier l'hommage des poètes d'amour qui se souhaitent tous quelque Françoise de Rimini pour lectrice, il conclut : « Que si, à tout cela vous me répondez que vous préférez toujours Athalie et Sophocle, je n'ai certes pas un mot à opposer à tant de sagesse et j'en ai trop dit ! » Enfin à propos d'un autre classique, également irritant par ses exigences, à propos de Victorin Fabr*?, l'auteur des Portraits contemporains, hasardait cette sortie plus franche encore : « Ce!a nous coûte à dire, mais Fabre nous fait comprendre ce qu'il peut y avoir de bon, au moins par instants, chez les libertins en littérature. Nous disons habituellement assez de mal de ceux-ci pour qu'on nous croie si, par hasard, nous leur sommes moins sévères. Ce que nous voudrions, c'est que l'on pot, même en littérature, se donner le droit de fredonner avi e le plus spirituel des mondains :

a Dans mon printemps, j'ai hanté les vauriens, Et qu'on se rangeât par degrés ensuite ! »

(1) Portraits contemporains, II, 265.

(:') Ibid., III.

S'il s'était borné à de pareils mouvements d'humeur, nous lui donnerions raison avec un sourire. Mais ce n'est pas seulement en matière de préceptes et de règlements littéraires, c'est en matière de psychologie, de morale et de politique qu'il a bien nettement rétrogradé au cours de ses dernières années par une évolution qui s'observe quelquefois chez les vieillards mais qui fait tort à leur caractère et s'accorde mal avec des cheveux blancs.

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