Mes petits amis libertins
S'il a en effet hanté certains libertins de lettres pendant son printemps, il se plaît à en accueillir d'autres au seuil de son hiver, si nous voulons l'en croire, et à la condition de prendre cette épithète dans le sens (1) métaphorique qu'il lui attribue lui-même. Parlant du Bernois Bonstetten qui fut tout d'abord un rousseauiste passionné, il proclame qu'il est bon de connaître et de partager dans la jeunesse les nobles (?) fièvres de son temps: car ce sont des fièvres de croissance pour l'humanité, cette éternelle enfant qui n'a jamais fini de grandir. L'important et le difficile, c'est de s'apaiser ensuite à un degré convenable, et de guérir sans trop se refroidir; de ne pas s'égarer dans la déraison, certes et de De pas se fixer dans un fanatisme, mais de ne pas revenir non plus en sens contraire jusqu'à se jeter dans la négation et dans la haine de ce qu'on a trop aimé ! C'est sous ce jour ingénieusement choisi qu'i présentera désormais et fera accepter sans trop de peine, par ses continuateurs en rousseauisme, la palinodie à laquelle nous allons assister de sa part.
Après la Bovary de Flaubert, il avait loué la Fanny de Feydeau, qu'il considéra quelque temps comme destiné à devenir un grand écrivain, et ces complaisances pour des ouvrages, alors réputés fort audacieux, étonnèrent chez un critique qui passait pour le porte-parole en quelque sorte officiel du gouvernement napoléonien depuis que, sur ses preuves réitérées de loyalisme, il avait été invité à continuer ses Lundis du Constitutionnel dans les colonnes du Moniteur de l'Empire français. Ces élonnements eurent le don de l'irriter et il écrivit le 20 février 1860 au directeur de
(1) Causeries du Lundi, XIV, 426.
cette dernière feuille une lettre sur les exigences comparées de la moralité et de l'art. Il y répétait ce qu'il avait dit quelques mois auparavant, en prenant possession de sa chaire à l'Ecole Normale : comme professeur, il se fait un devoir de sauvegarder les droits de la tradition; mais comme critique, il se préoccupe avant tout des intérêts du talent] il remarque que l'idée de morale fait décidément en France l'office de pavé accablant qu'on jette à la tête de tout nouveau venu dans le champ des lettres (que les temps sont changés !) Et il établit nettement son point de vue en pareille matière : « Pour moi, si j'ai loué dans le premier ouvrage de M. FeyJeau l'idée, la situation et le talent, j'avais fait des réserves suffisantes. Mais me souvenant de mes propres débuts, déjà si lointains, et des accusations, au moins exagérées, dont nous-mêmes fûmes autrefois l'objet de la part d'adversaires prévenus, je ne saurais admettre que le meilleur moyen d'encourager ou de redresser (voilà deux verbes singulièrement accouplés par la conjonction ou) un jeune talent qui se produit soit de lui lancer d'abord une écritoire à la tête ou de le lapider... Depuis que j'ai parlé de ces deux romans (Bovary et Fanny), 'j'ai été dénoncé en toute occasion par des confrères vigilants comme un critique peu moral, presque comme un patron d'immoralité... Parmi ces critiques, disait-on de moi, l'un des mieux avisés, non le plus consciencieux, mais le plus matois, etc. Je n'ai pas affecté de paraître plus prude que je ne le suis et qu'il ne convient de l'être à ceux qui ont commis, eux aussi, leurs poésies de jeunesse et qui ont lu les poètss de tous les temps, Tibulle, Catulle, Properce! » Ce dernier trait fait allusion aux Fleurs du Mal, car Baudelaire est, avec les deux romanciers sus-nommés, l'un des représentants de la quatrième génération rousseauiste que le critique des Lundis avait pris sous sa protection. Mais on voit avec quelle complaisance il regarde désormais vers son Joseph Delorme et rappelle ses rousseauistes débuts.
Aux dernières pages de ces mêmes Causeries du Lundi (i), à propos de Fléchier dont les Grands jours d'Auvergne, récemment publiés, avaient été jugés peu dignes, pour le ton, d'un futur prélat et d'une des gloires de la chaire chrétienne, il assurera que Fléchier, lui aussi, n'eut jamais honte de jeter un regard en arrière vers le premier idéal poétique qu'il avait conçu et cultivé dans sa
(1) Causeries du Lundi, XV, 393 (1861).
jeunesse, l'idéal de la société romanesque et précieuse: pour être un pasteur exemplaire du diocèse de Nîmes, le prêtre, n'a eu qu'à laisser venir les années et à mûrir; il n'avait rien à rétracter de son passé. Mais voici que l'historien lui-même vient contredire, en terminant son étude, cette première appréciation si fort intéressée de sa plume car il cite une lettre adressée en 1702 par Fléchier à Mlle Deshoulières et nous y relevons ce passage au sujet d'un plagiat qu'on avait dénoncé à l'évêque : « Le vol qu'on peut me faire de quelques vers que j'ai faits autrefois me touche fort peu. Ce sont des fruits de ma jeunesse qui n'ont plus de goût pour moi ni pour les autres... Ces sortes d'idées sont effacées et j'abandonne sans peine ces vers que j'ai oubliés à qui les voudra! » Oui, voilà le langage du chrétien rationnel, mûri par l'expérience des hommes : celui de Joseph Delorme sera tout autre après 1856, comme nous allons le voir.
Loin de s'oublier en effet, et de s'effacer dans le passé, ce poète se réveille et se retrouve avec complaisance dans les protagonistes de la nouvelle génération rousseauiste : dans Baudelaire, pour le mysticisme chrétien satanisé à la mode de Byron, dans Taine débutant pour l'amoralisme esthétique à la Stendhal qui se marque dans ses premiers livres et ne céda que dix ans plus tard aux leçons de l'expérience et de la vie; dans Renan pour le mysticisme artiste teinté de survivances catholiques, à la façon de Chateaubriand, dans Flaubert pour certains traits du tempérament profond qui sont communs au héros de Volupté et à celui de l'Education sentimentale. Ces jeunes gens, hautement doués, il les désigne volontiers désormais par cette périphrase plaisante : « Mes petits amis libertins ». Baudelaire, en particulier, ce dégénéré supérieur, lui sera étonamment sympathique : il l'appelle son « cher enfant » dans ses letttres, lui sait gré de penser de Balzac à peu près comme lui-même et d'avoir défini Hugo comme un âne de génie! Il reconnaît tout spécialement en celui-là son propre passé rousseauiste : a Cette tristesse particulière qui ressort de vos pages, lui écrit-il (1), et où je reconnais le dernier (?) symptôme d'une génération malade, dont les aînés nous sont très connus, est aussi ce qui vous sera compté... Je me rappelle dans quelle situation douloureuse d'esprit et d'âme j'ai
(1) Correspondance, I, 220.
fait Joseph Delorme; et, quand il m'arrive de rouvrir ce petit volume (voilà ce que ne faisait pas Fléchier) je suis étonné de tout ce que j'ai osé y dire, y exprimer (et il n'y avait pas mis YInno Ebbrioso de Lelia). Mais, en obéissant à l'impulsion et au progrès naturel de mes sentiments, j'ai écrit l'année suivante un recueil [Les Consolations) bien imparfait encore, animé pourtant d'une inspiration douce et plus pure : et grâce à ce simple développe ment en mieux, on m'a à peu près pardonné ! » Ce qui est du moins une suggestion de prudence (1). ->
On sait que Taine lui parut avoir précisé et pour ainsi dire codifié sa propre méthode critique, de façon à la manier d'une main plus ferme que lui-même, ce qui n'était pas exact, £ notre avis, car Sainte-Beuve, psychologue plus pénétrant et plus souple que Taine, n'a jamais eu en revanche de méthode ni de système, dissimulé ou non, dans sa manière d'aborder l'histoire des idées ; il a seulement passé par des périodes de scrupule moral et connu des heures d'illusion mystique. Quant à Renan, son évolution intellectuelle rappelle en effet celle de Sainte-Beuve d'une façon frappante, à quelque vingt ans de distance (2). Tous deux ont eu une éducation provinciale d'abord, puis parisienne, mais constamment religieuse sous la surveillance d'une mère veuve et digne, entourés d'influences principalement féminines : puis une période de philosophisme rousseauisé, entre vingt et trente ans, la crise de 1848 ayant été pour Renan ce que celle de 1830 fut pour Sainte-Beuve : une incitation aux paroxysmes mystiques d'abord, puis un avertissement psychologique utile après l'échec du mysticisme social. Dans leur maturité, se place une période de psychologie « impérialiste » et de clairvoyance sur le mysticisme social ambiant, clairvoyance dont l'origine est chrétienne de part et d'autre : ici, ce sont des études sur Port-Roijal et sur le christianisme français à son apogée, là l'examen des origines évangéliques et de la première constitution de l'Eglise. C'est l'heure où Renan, comme Sainte- Beuve, vers le même âge, se fait, à l'école du germanisme, le critique sévère de la Révolution française. Enfin, aussitôt franchie la cinquantaine, ils retournent l'un et l'autre au mysticisme esthé-
(i) Des diuers périodiques chez, le restaurateur Magny furent le trait d'union le plus efficace entre les survivants de la troisième génération rousseauiste, Sand, Sainte-Beuve, Gautier et les plus brillants représentants de la quatrième.
[?.) Voir sur Renan nos études dans la Revue des Deux Mondes (1906).
tique, passionnel et social de leur jeunesse, cédant à la poussée de l'opinion rousseauiste ambiante et aux attraits de la popularité. Chez tous deux, quelque chose du caractère sacerdotal a frappé dès longtemps les observateurs perspicaces, quoique le Breton eût, en généra], des réactions défensives moins brusques que le Picard (1). Relisez ce passage du premier volume de Port-Royal : « Le grand, l'incomparable profit que je tirai du voisinage de M. Vinet et de mon séjour dans le pays de Vaud,ce fut de mieux comprendre, par des exemples vivants ou récents, ce que c'est que le christianisme intérieur, d'être plus à portée de me définir à moi-même ce que c'est, en toute communion, qu'un chrétien véritable, un fidèle disciple du Maître, indépendamment des formes qui séparent. Etre de l'école du Christ, je sus désormais de mieux en mieux ce que signifient ces paroles et le beau sens qu'elles enferment I » On dirait une phrase de Renan (dans sa première Lettre à Strauss, par exemple), et Ton peut donc penser que celui-là aussi a beaucoup appris et retenu de son aîné. Tel est l'entourage favori de Sainte-Beuve à dater de 1860; nous venons de caractériser ses relations avec les principaux de ces écrivains d'ailleurs si remarquables. Pour terminer notre étude d'ensemble sur l'évolution de sa pensée théorique, nous avons encore à dire vers quelles palinodies l'a conduit celte orientation nouvelle ou plutôt renouvelée de ses préférences.