Derechef sous le charme de Jean-Jacques
Pendant l'été de 1862, Jean-Jacques Weiss, écrivant dans le Journal des Débats sur V Histoire de la littérature française de Nisard, avait cru pouvoir accorder une supériorité de lumières (retenons ce mot) à la génération de 1660 qui avait vu la Fronde (à Retz, La Rochefoucauld et Bossuet, par conséquent) quand on la compare aux générations du xvme siècle qui grandirent dans une atmosphère de paix et de loisir, pendant une des périodes les plus tranquilles au total qu'aient jamais traversées la civilisation française. Sainte-Beuve qui avait dit tant de fois la même chose en d'autres termes (à propos de Montesquieu par exemple), jugea bon de contredire cette assertion dans un article des Nouveaux Lundis qui s'intitule : Connaissait-on mieux la nature humaine au XVIP siècle après la Fronde qu'au XVIIIe siècle avant et après 1789? Weiss avait naturellement visé la période antérévolutionnaire seule, en sa remarque. Son contradicteur imprévu lui concède d'abord que les hommes du xvme siècle français n'ayant pas vu de révolutions (ni d'invasions, aurait-il pu ajouter, il en résulta dans leur esprit un peu d'illusion et de chimère, une sorte à' optimisme (psychologique) mêlé aux pensées de réforme (rationnelle) qui animèrent alors les esprits généreux : ces privilégiés de la fortune crurent donc, en général, les progrès sociaux plus faciles et les hommes plus rapidement modifiables qu'ils ne le sont en réalité. En revanche, le Lundiste leur accorde nettement la supériorité des lumières, et Weiss lui avait fait la partie trop belle, en effet, lorsqu'il avait posé la question en termes impropres. C'est en vertu de leur psychologie pessimiste et chrétienne
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seulement que les hommes du xvne siècle furent supérieurs, par le savoir, aux mystiques naturistes du xvme. Au contraire, l'expérience de la nature non humaine et la science en général ayant progressé à pas rapides pendant les cent années qui séparent les Maximes de La Rochefoucauld, de Y Emile de Rousseau, il est vrai de dire que les contemporains du second de ces écrivains avait plus de « lumières » au total que ceux du premier. Le xvme siècle observateur, voyageur et déjà quelque peu historien, est assurément plus « civilisé » que le xvne. Voltaire, Montesquieu, Ruffon, Vauvenargues et la plupart des premiers collaborateurs de l'Encyclopédie restent d'ailleurs, à peu de chose près, dans la voie rationnelle, bien que leur psychologie à tous ait des faiblesses et des illusions déjà. Mais par la mystique féminine dévoyée, par Fénelon, Prévost, Diderot, Rousseau, se développe et se propage en même temps une psychologie essentiellement mystique qui sera nettement en recul, celle-là, sur les convictions du xvir3 siècle: convictions que d'ailleurs il faut voir chrétiennes et expérimentales d'origines beaucoup plutôt qu'issues des désordres de la Fronde en particulier, car Saint-Cyran qui mourut avant ces troubles et Corneille qui donna ses chefs-d'œuvre au temps de Richelieu, n'avaient pas une autre façon de voir les hommes et les choses que leurs cadets de 1660. L'on peut d'ailleurs concéder que le mysticisme rousseauiste, tonique de l'action soutenue, comme toutes les persuasions du même genre, a collaboré aux réformes alors exigées par les esprits généreux : en ajoutant qu'il nous reste à le rationaliser car ses adeptes n'ont que trop dépassé la mesure légitime et raisonnable dans l'utilisation de cette force sentimentale.
Par une diversion peu loyale, Sainte-Reuve prétend ici que c'est Rossuet qui a prêché la bonté naturelle de l'homme et escamoté le péché originel : il appuie cette assertion imprévue sur une phrase de l'oraison funèbre de Condé; mais celte phrase n'a nullement le sens qu'il lui prête et nous l'avons déjà réfuté sur ce point dans un précédent ouvrage (l) : c'est Fénelon dont il aurait dû invoquer à ce propos le témoignage car l'œuvre entière de l'évêque de Meaux proleste contre une telle interprétation de sa pensée. Puis le
(1) Voir notre Péril mystique dans l'inspiration des démocraties contt raines. (1918).
Lundiste passe à Vauvenargues pour lequel nous savons sa prédilection de longue date. Vauvenargues, dit-il, ne décourage pas comme La Rochefoucauld : il n'applique aux passions ni le blâme, ni le ridicule, ni un mode d'explication qui a sa vérité, on peut l'admettre, mais qui, dans l'action, déjoue, déconcerte et stérilise. Ce qui est un reproche excessif, à notre avis, bien qu'encore une fois le mysticisme, même psychologique, puisse être ua tonique de l'action. Souvenons-nous que le même Sainte-Beuve dans ses Portraits, rangeait au contraire parmi les disciples, conscients ou inconscients, de La Rochefoucauld, tous les grands hommes d'action qui conduisent les Etats à l'agrandissement, et au rayonnement intellectuel qui suit l'agrandissement d'ordinaire.
Venant ensuite à Rousseau, c'est-à-dire au cœur même de la question, le contradicteur de Weiss fera simplement remarquer que le Genevois ne s'est pas trompé quand il a décrit, soutenu de ses vœux, deviné à l'avance la classe moyenne qui arrivait au pouvoir, qu'il a fait parler cette classe sociale par la bouche de Julie d'Ëtange ou de ses aimables amis. Et c'est là tout ce qu'il juge durable dans l'héritage, à nos yeux si ample et si décisif, de Jean-Jacques! « J'ai oublié, écrit-il paisiblement, le Contrat social (d'auires s'en souviennent) : mais j'ai toujours présentes à l'imagination et à l'esprit tant de descriptions engageantes d'une vie saine, naturelle (!) et sensée. On m'objecte qu'il a bien des absurdités, bien des idées inapplicables chez Jean-Jacques et contraires aux dispositions de la nature humaine. Et moi, je vous dis : les paradoxes du xvme siècle ont plus fait pour l'avancement de l'espèce que les magnifiques lieux communs du xvne. Il fallait donner un heurt violent à la routine pour en sortir! » Soit, le mysticisme est tonique en effet : mais la tâche de l'heure présente est de revenir à ces a lieux communs » qui étaient tout simplement la vérité psychologique, morale et sociale d'expérience : c'est à une pareille tâche que Sainte-Beuve venait de s'employer vingt années durant : il s'empluie désormais à en déprécier l'utilité et à en décourager les artisans bénévoles, puis il conclut par cette palinodie psychologique étonnante : « Rousseau renferme moins d'absurdités que Bourdaluw, avec ses sermons en trois points! 11 fallait désengainer la morale de tout ce revêtement artificiel! » Nous commençons à voir aujourd'hui ce qui est sorti de la gaine : ce cadre solide, c'était tout simplement la discipline rationnelle dont l'Eglise chrétienne,
héritière pour une part de l'expérience méditerranéenne antique, encadra 1' « impérialisme » originel et trop volontiers irrationnel qui est à la source de la vie : et nous nous réservons de dire plus loin quelques mots de la morale « désengainée » de Sainte-Beuve vieilli. Il achève de souligner son changement de front en diminuant de son mieux l'auteur des Maximes par une assimilation bien hasardeuse de ce grand écrivain avec le prince de Talleyrand qui fut, ditil, un La Rochefoucauld dédaigneux d'écrire et gardant pour l'action ses principes. Rapprochement tendancieux qui présente dans un faux jour et le psychologue excellent du xvne siècle et le politique vénal du xixe.
Nous venons de voir s'affirmer l'indulgence, presque la vénéralion dont le Lundiste revient à entourer désormais la mémoire de Jean Jacques : il trahissait déjà cette dévotion dans une lettre de 1836 à Mme Blanchecolte (1) qu'il regrette, dit-il, de n'avoir pas accompagnée dans un voyage en Savoie, parce (\uun quart d'heure d'émotion divine, en redescendant des Charmettes l'aurait amplement payé pour le sacrifice de ses habitudes casanières! Mystique pèlerinage à la Mecque de l'actuelle hégire ! En 1867, il s'étonnera vis-à-vis d'un autre correspondant, Hamel, que la génération qui l'entoure sache si peu rendre justice à Rousseau : a II y a éclipse pour le moment, écrit-il (2). Quand le courant des pensées politiques sera aux choses saines (!) et généreuses, la renommée de Jean-Jacques reverdira! » Oh combien! Mais ce reverdissement-là ne marquera que l'avènement de tendances encore plus malsaines en morale, et d'un impérialisme démocratique dénué de sagesse suffisante, en politique.
Les Nouveaux Lundis renferment (3) une étude directe de la personnalité de Rousseau. De même que les relations de ce directeur laïque avec Mme de La Tour (plus tard Mme de Franqneville) avaient été jadis utilisées par Sainte-Beuve durant sa période de psychologie saine, pour opposer à l'enseignement du Genevois quelques vérités utiles, ainsi, les rapports de celui-ci avec Mme de Verdelin (à l'égard de laquelle il se montra si égoïste et si ingrat), seront tournés cette fois tant bien que mal à l'apologie de sa mémoire. Et l'historien ajoutera en note : « Qu'a-t-il donc fait, ce malheu-
(i) Correspondance, I, 216.
(2) Ibid., II, 237.
(3) Nouveaux Lundis, IX.
reux éloquent et persécuté pour que la deuxième moitié de notre xixe siècle semble se désintéresser si fort de lui? J'assiste à ce détachement injuste sans le partager. Je demeure comme au premier jour un de ses fidèles ». Nous allons nous en rendre mieux compte en poursuivant notre examen de ses écrits de vieillesse.
2 — Amende honorable aux rousseauistes typiques.
Les rousseauistes typiques reçoivent, en effet, successivement de sa plume une solennelle amende honorable, une rétractation en bonne forme des sévérités de jadis. Nous placerons en tête de liste parmi ces amnistiés notoires, le nom de Gœthe qui, par son Werther, encouragea la deuxième génération rousseauiste en Europe, et par son Faust, la troisième. Lui-même, en ses derniers jours, se rendait fort exactement compte de la parenté d'inspiration qui l'unit aux romantiques français. « 11 est bien intéressant pour moi, disait-il à Eckermann au temps de la Restauration, devoir comment agissent désormais, chez les Français, ces notions qui nous ont depuis longtemps pénétrés ». Il s'agit du mysticisme naturiste qu'il a développé pour sa part dans le champ esthétique et passionnel surtout : mais l'homme de Weimar ne savait pas discerner qu'il tenait lui-même une partie de ces notions de la France et qu'elles ne faisaient que continuer chez nous sous une forme nouvelle, vers 1830, une action dès longtemps commencée, indépendamment de lui et des siens. Ce qui le trompait, sur ce point, c'est que les représentants allemands et anglais du mysticisme naturiste avaient, en effel, la vogue à Paris au lendemain de 1815.
Cette parenté spirituelle qui les relia l'un à l'autre nous explique pourquoi Sainte-Beuve goûta ces conversations de Gœthe avec Eckermann que Barbey raillait si spirituellement vers la même époque et qui, judicieuses et sensées d'ordinaire, sont en revanche singulièrement lourdes et banales, le plus souvent, pour notre goût français. C'est que Gœthe est le type du romantique suffisamment assagi par l'expérience mais refusant, lui aussi, d'avouer franchechement ses erreurs de jeunesse et d'épargner ainsi quelques-uns de ses propres faux pas à ses successeurs : c'est qu'il devint en outre, à l'avis de Sainte-Beuve, le plus grand critique du monde, tout en ayant débuté par la poésie — (autre raison pour l'auteur de Delorme de se mirer avec complaisance dans la gloire de ce frère
aîné, si décoratif). — C'est encore que, dans ses Entretiens précisément, Gœthe a fort loué les jeunes rédacteurs du Globe et remarqué particulièrement un article de Sainte-Beuve, en personne, sur les Odes et Ballades de Hugo : comment celui-ci ne serait-il pas resté reconnaissant d'une distinction si flatteuse. Enfin, chose singulière, ces deux romantiques qui se sont reconnus de loin se voient pareillement taxés de sécheresse et de scepticisme, vers 1865. Alfred Nettement vient d'accuser l'auteur du cours de Liège sur Chateaubriand d'être « plus qu'un esprit sceptique, d'être un cœur sceptique, de n'avoir ni enthousiasme, ni amitié, de faire vanité de n'aimer qui que ce soit au monde! » Reproche mal fondé, selon nous, mais qui coïncidait curieusement avec celui qu'un critique anglais de Gœthe lui lançait vers le même temps, en le déclarant égoïste, faux, méchant et traître. — Pharisiens, leur riposte donc Lundiste avec acrimonie! Les hommes de secte et de parti sont bien les mêmes en tout temps, qu'ils soient de Cambridge ou de l'ancienne Sorbonne, ou d'un salon à la mode qui voisine avec la sacristie (comme Loménie et Pontmartin qui l'avaient également attaqué)! 11 appelle alors Gœthe à son aide et lui emprunte sa riposte dédaigneuse à des objections de même nature : « Perfectionnons-nous sans cesse et marchons ! C'est la devise de Gœthe! C'est la meileure réfutation aussi de la critique envieuse et mesquine. Qu'elle soit toujours arriérée par rapport à nous, cette critique, et qu'elle arrive toujours trop tard en s'attaquant à ce que nous ne sommes plus déjà! Il en est des talents comme du serpent qui change bien des fois de peau, a dit Gœthe. Les envieux s'attachent à la peau laissée sur le chemin et la prennent pour le serpent, tandis que celui-ci a déjà fait peau neuve et brillante, et qu'il continue à se dérouler au soleil. Que cela arrive dans la vie de l'esprit jusqu'à sept fois, et que les ennemis en soient confus! » Métaphore assez heureuse, quoique plus usuelle en allemand qu'en français. Mais si elle s'applique assez peu exactement à Gœthe qui, éloigné du romantisme par ses premières années weimariennes, puis ramené vers cet état d'esprit par son voyage italien de 1786, en restait vers la fin de sa vie assez notablement affecté, elle est encore beaucoup moins justifiée dans la bouche de Sainte-Beuve, qui est si visiblement retourné, après 1855, à la peau laissée par lui sur le chemin, vers 1835. En 1862, il a le sentiment de n'être plus l'homme de 1849, qui rédigea les leçons sur Château-
briand et c'est pourquoi il se juge mal compris par ceux qui lui reprochent l'inspiration dominante de ce livre. Mais y a-t-il bien un progrès comme il le prétend dans son évolution de 1^35; et, dans ce cas, celle qu'il accomplit vers 1835, en sens exactement inverse, était-elle également un progrès? Son appel à l'assistance de Goethe fut adroit ; il peut tromper encore des rousseauistes qui l'aiment instinctivement dans son incarnationpremière et dernière plus que dans sa maturité saine ; à notre avis, c'est de toute autre manière qu'il faut interpréter l'allure véritable de sa pensée théorique derrière l'ample, brillant et souvent fallacieux décor de sa production critique : il a passé du progrès à la régression en ce qui concerne le sentiment juste des nécessités morales et sociales de notre époque.
En même temps qu'il se place sous le patronage du plus célèbre des romantiques allemands, Sainte-Beuve accentue sa sympathie pour l'homme qui fut, en France, l'un des traits-d'union entre la seconde et la troisième génération rousseauiste. Revenant à parler de Stendhal en 1862, il le fera sur un ton plus indulgent que naguère aux enthousiasmes de ses « petits amis libertins » pour l'auteur du Rouge : il se contentera, cette fois, de lui refuser le génie et de proclamer sa personnalité supérieure à ses livres — ce qui est inexact à notre avis, car ses livres ne valent au contraire que comme reflet d'une personnalité curieusement névropathique. — Il entrevoit le principe, purement rousseauiste, qui est à la base de la morale beyliste : à savoir que Y affectation (entendez le retour à la morale stoïco-chrétienne dans les lettres et jusqu'à un certain point dans la vie) est née en France au début du xvne siècle, pour achever son triomphe avec la maturité de Louis XIV. — Sous Henri IV, ajoute Stendhal, il y avait encore chez nos pères beaucoup de naïve té (lisez de laisser-aller passionnel et de libertinage à l'italienne). Sainte-Beuve ne se préoccupe aucunement de réfuter cette assertion tendancieuse et significative. Dans les derniers mois de sa vie, il écrira à un certain Colli gnon qui venait déparier de Beyle avec enthousiasme : « Beyle, dont j'appréciais tant les moindres mots, qui me semblaient à recueillir et une riche matière à réflexions, ne me paraissait pourtant pas, je le confesse ingénument, devoir devenir un si grand homme/... J'avais pour lui la plus grande déférence (il n'y paraissait guère en 1855). // m'imposait... Nul ne l'a estimé dans ses moindres mots plus que moi ! »
Le changement de front, habilement motivé, n'est-il pas flagrant
néanmoins dans ces lignes (1). Il se montre encore très empressé désormais à réclamer ses privilèges d'ancien combattant sous la bannière de\ictor Hugo ou même de soldat dans la phalange qui assura le triomphe û'Hernani. Lui qui a tant de fois proc'amé la faillite du drame romantique, il écrit à Mm0 Hngo pour la féliciter, lors de la reprise au Théâtre-Français, du plus significatif des drames de cette sorte. « Je tiens, dil-il, à ne pas perdre mon rang parmi les vétérans à'Hernani » et il s'emploie à pallier de son mieux les variations politiques de celui dont il ne se souvint pendant un temps que sous les traits de l'homme grossier : il publie, à cet effet, une lettre qu'il a reçue de Hugo en 1832, et où Ion peut lire : « Nous aurons un jour une République, et, quand elle viendra, elle sera bo?me... La République proclamée par la France, en Europe, sera la couronne de mes cheveux blancs. » — Ceci, avant la pairie acceptée de Louis-Philippe par le poète, avant le titre de vicomte réclamé par lui à ce propos. Un vœu bien platonique et une attitude peu militante à cette date, ainsi qu'on le voit.
Quant à Lamartine, nous avons indiqué déjà que l'auteur des Méditations ayant publiquement vanté celui des Consolations, ce dernier, touché au point sensible, s'empressa de se jeter dans ses bras, oubliant ]tous ses griefs politiques de naguère contre l'auteur des Girondins ou le tribun de 1848. Les Nouveaux Lundis l'appelleront « le grand Consolateur à qui il doit être tant pardonné » (2), tandis que Bossuet sera présenté en manière de contraste comme « un politique qui ne se sent pas de goût pour être du parti des vaincus ! » Puis, une lettre privée du 14 Juillet 1867 soulignera cette nouvelle palinodie en rétractant plus humblement encore les sévérités de la veille : « J'ai d'abord aimé et admiré Lamartine, mais avec les années, Lamartine s'élant gâté, et moi aussi peut-être, j'ai été sévère, je vous permets de dire injuste. Maintenant, le tour des choses est achevé (c'est-à-dire le retour à l'état d'esprit de 1829) : je suis revenu avec lui aux-respeets et aux tendresses ! »
Lamennais, de son côté, n'est plus l'orgueilleux sans mesure,
(\) Beyle était encore récemment proclamé un classique par des publicistes aux intentions morales ; mais, mieux connu, il sera jugé plu-; sévèrement. Voir dans Journal des Débats du 12 mai 1920, l'excellent feuilleton de M. Jean de Rerrefeu, à propos de l'ample ouvrage de M. Arlielet sur la Jeunesse de Stendhal.
(2) Nouveaux Lundis, XII, 246;
l'insulteur injusticiable de Guizot, le véritable a fou » que nous avons vu figurer dans les Chroniques parisiennes. Sainte-Beuve se plaît maintenante rappeler qu'il fut chargé par l'auteur des Paroles d'un croyant de surveiller l'impression de ce livre fameux. Il plaint désormais de tout cœur et il a même recommencé à aimer (1) son ancien conseiller de 1830. C'était un soldat de l'avenir, écrit-il, un soldat démocratique et fervent : aux yeux de la postérité, il n'est pas sûr que, de Guizot et de lui, ce soit Lamennais qui passe pour s'être le plus trompé ! Et nous voilà loin des ironies de 1843 à l'égard de l'idyllique psychologie du prêtre rousseauiste. — Avec Michelet, encore vivant, le rapprochement s'accomplit de même et se fait par l'anticléricalisme, désormais commun aux deux écrivains, alors qu'un seul s'inspirait de cette façon de penser aux temps des Chroniques parisiennes. — Enfin, pour Théophile Gautier, — qui ne lui en a jamais voulu de ses réserves, d'ailleurs, et qui continue de le traiter « d'oncle », en souvenir de la paternité romantique de Hugo, jadis frère d'armes du critique, — vis-à-vis de Gautier l'indulgence lui sera plus facile encore à celui-ci : « Autrefois, indique-t-il(2),j'ai pu moi-même ne pas être très j uste pour lui à ses débuts. J'élaisen train de m' éloigner et me détacher du tronc romantique au moment où il s'y greffait, où il y entrait, pour en ressortir avec son épanouissement particulier. Aujourd'hui, je le juge dans sa nature d'artiste complète! » Il le juge surtout en romantique, revenu à ses prédilections de jeunesse et il prédit l'Académie française au bon Théo, qui mourut trop tôt pour porter l'habit vert de 1870 après le gilet rouge de
Sur Chateaubriand, la palinodie est plus frappante encore. Lorsque le conférencier de Liège publia son cours dix ans après l'avoir professé, il y ajouta un appendice intitulé Chateaubriana qui est certainement, pour la plus grande part, de 1859, — c'est-à-dire écrit sous l'influence de son évolution rétrograde vers son rousseauisme d'antan — et il y inséra (3) un fragment d'une lettre qui lui a été adressée, dit-il, sans en indiquer l'auteur, mais qui pourrait bien être de lui-même, — par une feinte qui lui était familière, — à moins qu'il ne soit d'Hortense Allart : « Prenez garde, Monsieur, lui signifie ce correspondant anonyme. Vous avez une sorte de
(t) Nouveaux Lundis, I.
(2) Ibid., VI, 266.
(3) Citai caubriand, II, 399,
penchant à être sévère pour René. De ceux qui vont parler de lui, vous serez le plus en droit, sans doute, et celui peut-être dont il faisait le plus de cas. Mais vous n'avez pas le droit d'être sévère, car vous sortez un peu de lui ou du moins vous en dérivez. En lisant René, Amaury s'écrie : Me voici ! — Vous aussi, vous avez trop pris la Croix pour le vrai Dieu et voulu ranimer les vieilleries (c'est-àdire le catholicisme comme l'auteurdu Génie du christianisme). Vous aussi, vous avez un peu manqué à ces demi-dieux du XVIIIe siècle! » A. Rousseau principalement, nous l'avons vu, mais l'amende honorable est proche à l'égard de celui-là aussi comme nous l'avons déjà signalé. — Puis, un peu plus loin, c'est un autre avertissement, expressément attribué cette fois à une plume féminine : « Que faites-vous? Vous lui ôtez tous ses défauts, ses défauts individuels, si français, si charmants. Un Chateaubriand-Grandisson, un Chateaubriand à la Washington (le beau malheur quand il eût été tel), celui-là m'ennuierait. Je préfère et je veux mon Chateaubriand tel quel! » Ce qui ne nous étonne guère ; mais ce qui est plus surprenant c'est que l'auteur ou le metteur en œuvre de l'étonnante comparaison du masque s'empresse d'acquiescer à celte façon de voir : « A. la bonne heure, je n'ai rien à répondre, si le monde (!) l'aime encore comme cela ! » Aussi bien Hortense Allard — s'il s'agit d'elle comme il est fort probable, — est-elle dans le vrai en faisant des milieux rousseauisés de la France contemporaine la vraie clientèle de René et en opposant celui-ci aux Washington et aux Grandisson que le monde anglo-saxon apprécie. Sainte-Beuve, lui-même, note que les étrangers ne l'aimaient guère, parce qu'ils voyaient nettement ses défauts sans les trouver «charmanls » et il ajoute (1) : « Pour paraître grand, il a besoin de son cadre qui est la France, la vaine, la folle et douce France ! » C'est à peu près l'accent de Renan après 1875; c'est celui des rousseauisles avertis par la vie, jusqu'à un certain point, mais renonçant à remonter le courant et préférant lapopularité à la vérité psychologique et morale : ce qui est tout le secret des dernières années de ces deux hommes illustres. Dans les derniers jours de 1865, à propos d'une nouvelle édition de René chez Lévy, Sainte-Beuve reviendra une fois encore sur la psychologie de ce jeune rousseauisle typique. René, dit-il, désire surtout ce qu'il ignore : sans être un saint, il fait comme les saiuls
(1) Chateaubriand, II, 426.
(il faudrait dire comme les mystiques) : il aspire à l'impossible : le roman qui est propre à René (cette passion d'une sœur pour son frère), n'est fort heureusement qu'un cas particulier : mais chaque jeune homme qui a du René en soi trouve moyen, à son heure, de s'exagérer son cas particulier de passion et de s'en faire quelque chose d'étrange, quelque chose d'unique. Et après avoir ainsi accordé des circonstances atténuantes au roman fameux, le Lundiste ajoute cette remarque, assez banale, que la religion de René, siégeant dans l'imagination mais ne régénérant pas le cœur, ressemble fort à celle qui a régné dans le premier tiers du xixe siècle — ce qui est évident, puisque le catholicisme rousseauisé ou le rousseauisme catholisant qui fleurirent après 1800 procèdent du Génie du christianisme pour une large part. — Ce petit livre de René, conclut le critique, garde l'honneur d'avoir le premier, et du premier coup, trouvé une expression nette et précise à ce qui semblait indéfinissable : il a même donné celte expression tellement flatteuse et séduisante qu'il a pu sembler dangereux à son heure : mais ce danger là est passé depuis longtemps! Oh, que non pas et que nous voilà loin des clairvoyances de 1840 et de 1850. Au contraire, nulle illusion n'est plus « dangereuse » que de croire, à tout bout de champ, le rousseauisme soudain effacé de l'âme contemporaine qu'il a si profondément marquée de son empreinte! Enfin, comme nous l'avions fait prévoir, la figure historique qui peut passer pour la contre-partie en quelque sorte et comme l'antithèse de ces grands erotiques, révoltés contre les disciplines rationnelles de la volonté, Mme de Mainlenon, acceptée, consacrée presque vers la fin de la période rationnelle de Sainle-Iieuve, se verra dénigrer de nouveau pendant la dernière incarnation, insidieusement rousseauiste, de ce subtil historien des idées et des âmes. Avant le point final des Causeries du Lundi, la réserve est revenue déjà : il admire encore l'édueatrice à propos de ses lettres aux dames de Saint-Cyr dont quelques-unes sont si admirables en effet, mais il ajoute que les hommes ou les femmes de notre siècle trouvent des lacunes dans tous ces mérites si excellents, et, aujourd'hui, si avérés : « Peu de gens, disait la marquise en personne, sont assezsolides pour ne regarder que le fond des choses. » Serait-ce en effet que nous ne sommes plus assez solides pour l'apprécier elle-même à sa valeur, interroge alors le critique : « Je le croirais volontiers, concède-t-il un instant, mais, poursuit-il en se reprenant aussitôt,
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mais ne serait-ce point aussi chez elle un peu de naturel qui manque, un peu de tendresse qu'on voudrait dans cette raison et, sans prétendre certes diminuer en rien le christianisme qui l'accompagne. Elle a fait faire Esther : elle l'a fait jouer et s'en est un peu repentie. Cela dit tout! » Non, cela ne dit pas tout, car c'est parfaitement inexact : elle s'est repentie d'avoir poussé ses pupilles sur les voies du cabotinage, en constatant que les compliments des courtisans exaltaient trop leur jeune volonté de puissance : mais elle a continué de faire jouer Esther dans le privé, et elle a fait faire ensuite Athalie-h Racine !
Puis voici venir un autre reproche qui, par sa mauvaise foi quasi involontaire, est encore plus symptomatique du nouvel état d'esprit du critique : « Aujourd'hui, il nous semble qu'il est quelquefois permis de se récréer d'un chant, d'une fleur, d'une joie d'imagination mêlée aux choses du cœur, dans une éducation même de l'ordre le plus moral! » Eh ! quand l'éducatricedesSaint-Cyriennes a-t-elle dit le contraire : lui-même avait écrit plus haut à propos des mesures de prudence qui ont été reprochées à la marquise : « Quant aux élèves et demoiselles, lors même qu'elles ont été guéries ou préservées dans ce second et plus sûr régime (celui des représentations d' Esther à huis clos; des dissipations d'esprit et des goûts d'émancipation trop mondains, M,uede Maintenon a toujours eu lieu de dire : Je ne crois pourtant pas qu'il y ait de jeunesse ensemble qui se divertisse plus que la nôtre, ni d'éducation plus gaie. » Ces contradictions de l'historien à quelques lignes de distance sont un symptôme et comme un symbole de l'état d'esprit partagé qui est désormais le sien, jusqu'à l'heure de son final endurcissement dans son rousseauisme originel.
Enfin, et toujours à propos de l'épouse voilée de Louis "XIV, il cherche, en citant quelques passages des poètes anglais (d'ailleurs peu topiquement choisis), à nous fairepénétrerdans ce monde moral plus ému que suspecta la marquise, mais dont il ne servirait à rien de s'interdire l'aspect, dit-il, depuis que Rousseau, Gœthe, Chateaubriand, Byron et Lamartine nous l'ont révélé, a Que dirai-je, ajoutc-t-il en digne fils spirituel de Jean-Jacques, c'est précisément le don des larmes qu'on regrette de ne jamais sentir sous la raison de Mme de Maintenon ! » Mais d'abord elle pleurait fort amèrement parfois si nous en croyons son ennemie, la seconde Madame, et ses propres aveux. Il esi vrai que ces larmes-là ne ressemblaient pas a.
celles que Jean-Jacques a versées sur le cœur de David Hume ou de son jeune ami Sauttersheim. Regrettez donc, si vous voulez, ce peu regrettable don chez une si ferme chrétienne, mais sachez mieux quelle en est la rançon chez vos frères en rousseauisme erotique et ce qu'il entraîne avec lui de veulerie morale et de désordre social. Michelet lui-même qui eut à un degré éminent le don des larmes nous a rappelé dans son Histoire de la Révolution (1) qu'il partageait ce privilège avec les plus acharnés terroristes : Hébert, pleurait, dit-il, Panis pleurait, Collot d'Herbois pleurait ! Et il ajoute au sujet de ce dernier, — le bourreau des Lyonnais, toujours noyé de larmes et d'eau-de-vie — : « Relégué à Sinnamary, essayant d'augmenter la dose d'eau-de-vie et d'émotion, il finit dignement sa vie par une bouteille d'eau-forte 1 » Tel est l'envers du don des larmes et Mme de Maintenon, comme les psychologues de notre siècle classique et chrétien, en savait plus long là-dessus que les mystiques attendris du rousseauisme. Telles sont les surprises de la « sensibilité », cette trop souvent anarchique inspiratrice de l'activité humaine, et Mme de Maintenon qui n'a pas été épargnée par la névropathie autant qu'on le croit d'ordinaire gardait ses larmes pour elle : elle montrait un visage serein sous le faix, si souvent écrasant à ses épaules, de sa destinée d'exception.
Puis les années passent encore, et, à la fin des Nouveaux Lundis (1), ce sera derechef, comme bien on pense, un témoignage de véritable antipathie que recueillera la solide chrétienne : a On aura beau faire, Mme de Maintenon est peu iyitéressante (!), peu sympathique, comme on dit aujourd'hui, par son caractère, par sa conduite, par son art, par sa prudence même et par la fortune qu'elle a su atteindre! On peut avoir un grand goût pour son esprit, pour sa raison, sans aller au delà. Je crois que c'est le vrai point ! » Et nous croyons pouvoir affirmer de notre côté que si elle avait été en mesure de le lire, elle ne lui en aurait pas demandé davantage.
Après les constatations que nous venons de faire, on comprendra mieux, peut-être, une parole assez énigmalique adressée par Sainte- Beuve à Scherer, le critique calviniste, qui demeurait plus fermement attaché pour sa part au chrislianisme rationnel et qui venait de consacrer un article aux derniers volumes, assez nettement anti-
(i) Michelet. Histoire de la Révolution, IV, 109, 110. v2) Nouveaux Lundis, X, 267.
AGENT, JUGE ET COMPLICE DE L'ÉVOLUTION ROMANTIQUE. Iâ7
chrétiens, de son Port-Royal (1) : « Je comptais que vous m'auriez tancé plus rudement sur mon illusion finale et infinie. Je vous ai trouvé bien indulgent, et je rêve sur cette fin de votre article en cherchant la direction de vos propres pensées dont je suis très curieux! » Instruit, de façon durable malgré tout, par les psychologues de Port-Royal, le rousseauiste relaps a donc le sentiment qu'il retourne à 1' « illusion » en morale, mais sans trouver la force de s'y dérober désormais.