Senex, nec tamen posnitens
Lorsque, dans les derniers mois de sa vie, l'auteur des Pensées d'août offrit à un homme de lettres qu'il appréciait grandement un exemplaire de ses Poésies complètes, il écrivit cette dédicace en tête du volume : Amico Chantelauze fixe juvenilia senex, nec tamen pœnitens, Sainte-Beuve. — A son ami Chantelauze, Sainte- Beuve, vieilli, mais non repenti, offre ces péchés de jeunesse. — Et déjà, en 1864, il avait écrit ïïans les Nouveaux Lundis, à propos de Corneille : a Ayons toutes les qualités, s'il se peut et le moins possible les défauts de nos différents âges : mais gardons-nous, tout en faisant, pour la forme, nos légers mea culpa, de prétendre retoucher à notre jeunesse, aux œuvres et aux actes de notre jeunesse. » C'est toujours la concession à la psychologie rousseauiste que nous avons déjà signalée dans son œuvre, et une disposition d'esprit qui n'est ni chrétienne, ni rationnelle (autrement dit respectueuse de l'expérience acquise), mais purement amorale sous son apparence désinvolte. En ses heures de maturité plus sage, il avait rappelé (2) un jugement de Royer-Collard sur Louis XVIII, qui, assez bon connaisseur des hommes au milieu de sa vie, redevint, quand ses facultés baissèrent, le bel esprit, le petit esprit du xvin* siècle finissant qu'il avait été avant 1780 : « Tout ce que Yexpérience lui avait donné dans l'intervalle, s'en était allé, ajoutait le critique. Ainsi cela arrive souvent en vieillissant : on perd ce qui n'était qu'acquisition en emprunt, on retombe au point de départ. » Et cela importe assez peu à l'humanité, ajouterons-nous, parce qu'on a transmis dans l'intervalle les acquisitions de l'expé-
(1) Correspondant, I, 292, 6 mai 1862.
vier 1921, p. 35, mars, p. 16 1, avril, p. 233. mai, p. 30c
(2) Chroniques parisiennes, 326.
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rience aulant qu'elles se peuvent transmettre du moins; mais, assurément pour l'individu c'est une déchéance et il est au moins singulier d'en faire un précepte.
Quoi qu'il en soit, nous avons bien souvent indiqué déjà que Sainte-Beuve revint pour sa part, après la cinquantaine, vers son état d'esprit de la vingt-cinquième année, et que les divers mysticismes rousseauistes s'installèrent à nouveau dans sa pensée (dont il les avait à peu près éliminés pendant quelque vingt ans), pour s'y manifester désormais sous des formes qui fussent acceptables à la quatrième génération de la descendance de Jean-Jacques : c'est-à-dire quelque peu différentes de celle que ces mysticismes avaient revêtue lors de l'entrée en campagne de la troisième. Le mysticisme esthétique, par exemple s'affirmera désormais sous sa plume en opposition à la morale sociale rationnelle prèchée par certains socialistes de 1848, quelque peu éclairés par leur expérience sur le degré de culture des masses populaires — tel que Proudhon entre autres. — Ce sera la théorie de l'art pour l'art, chère à Flaubert, à Taine jeune, à Renan un peu plus tard. Le Lundiste rappellera que les hommes de 1820 à 1830 eurent un sentiment sacré de l'art, la flamme de l'art qui ne se perd jamais! Et, à Baudelaire, dans les premiers jours de 1866, il fera cette profession de foi significative (1) : « Les socialistes et philosophes politiques ne veulent de la littérature que comme d'une institution ou d'un instrument de moralisation pour le peuple. C'est le point de vue le plus opposé à nous autres (artistes), nés dans un intervalle d'heureuse et brillante fantaisie, d'imagination libre, et plus ou moins nourris dans les jardins d'Alcinoûs! » Ce qui n'empêche pas que, dix ans plus tôt, il acceptai t de faire à plusieurs reprises un rapport à l'Empereur au nom de la commission instituée par celui-ci pour décerner un prix officiel et annuel de 5.000 francs à la pièce de théâtre la plus susceptible de moraliser le peuple. Il fallut bientôt renoncer à cette idée d'ailleurs, l'art dramatique français marchant alors, sous l'impulsion de Sand (dans Cosima et Cliudie) mais surtout sur les traces de Dumas fils, dans les voies du rousseauisme le plus décidé.
C'est toutefois sur le terrain de la passion que l'ancien amoureux d'Adèle Hugo va déployer à nouveau les virtuosités de sa diplomatie erotique. Il n'a pas su vieillir dignement, à ce point de vue, car
(1) Correspondance, II, 48.
c'est là le privilège et la récompense des esprits plus solidement rationnels. Au temps de ses Chroniques parisiennes, il avait stigmatisé l'immoralité sénile qui naît du lyrisme (ou plus exactement du mysticisme passionnel) trop longuement caressé. — « Jamais en aucun temps, «écrivit-il alors (1), « les poètes n'ont mené un tel deuil de leur jeunesse enfuie (Mme de Staël, Chateaubriand, dans son Rancé, George Sand, etc.). Tel est l'effet, curieux à étudier, mais désormais manifeste, du génie lyrique dont on a abusé, de cette inspiration de pure fantaisie et de jeunesse où l'on avait tout mis, de cette lacune morale sous des airs de sentiment (retenons cette définition de la jeunesse déréglée) de cette vie épicurienne et de plaisirs sous un vernis de mysticisme et de religiosité ! «Vernis, non pas, c'est un mélange intime, un support et un fond plutôt : le vernis c'est le catholicisme rationnel comme celui auquel feignit quelque temps d'aspirer l'auteur du Livre d'amour, a Là est le mal sérieux, poursuivait le chroniqueur de la littérature parisienne, le point à dénoncer! Jamais, dans les vrais siècles de grandes et vertueuses œuvres, on n'a songé à étaler ainsi cette plainte secrète. On travaillait, on mûrissait] et se sentir mûrir console des fleurs qu'on n'a plus. On croyait à ce perfectionnement intérieur qui va à l'inverse des grâces riantes, et qui, en définitive, sait s'en passer :
Si le soleil les a fanées, Elles refleuriront ailleurs!
« Notre jeune siècle, poétique et lyrique, par cela même qui! ne sait pas vieillir et qu'il étale devant tous, à ce degré, sa misérable faiblesse, trahit son point vulnérable, l'inspiration morale positive (je dis : rationnelle) et la foi qui lui ont trop fait défaut. Nous demandons pardon à nos lecteurs de cette longue digression, trop morale peut-être, mais nul exemple mieux que la vie de Rancé ne pouvait y donner sujet et illustrer la démonstration ! » Voilà le langage de la raison! — Ecoutons maintenant le langage de notre mystique (ou de notre lyrique) lorsqu'il fut à son tour vieilli.
Et par exemple dans ces Pensées que, quelque vingt ans après ses Chroniques, il se donne la satisfaction de placer à la fin d'une nouvelle édition de ses Portraits contemporains, les destinant expressément à renseigner ses futurs biographes sur sa personnalité morale : il y exhale les plus cuisants regrets des plaisirs de
(1) Page 224.
l'amour (1) : « Moment triste quand on est arrivé à tout ce qu'on pouvait espérer. J'en suis là. J'ai obtenu plus que ma destinée ne m'offrait d'abord et je sens en même temps que ce beaucoup est très peu. L'avenir ne me promet plus rien.,. Je ne me crois appelé à aucune grande vocation d'utilité (c'est là son tort) et la chimère du bien public ne me soutient pas. (Voilà le pessimisme en morale où il est aussi mal placé qu'il l'est bien en psychologie),... Cet étatde tristesse, qui a bien sa douceur, serait celui du sage, s'il ne s'y glissait encore, il faut le dire, bien des amertumes, des regrets, des aiguillons de désir! » C'est que tout se tient dans l'attitude mentale profonde : le rousseauisme, de nouveau caressé, a ramené l'auteur de Volupté à un état d'esprit assez voisin de celui de son Amaury, bien que la forme en soit sceptique et cynique désormais plutôt que mystique et tendant à trouver dans Tau delà un appui pour les transgressions de la discipline sociale.
Déjà en 1849, à propos de Mme de Krudener, en 1850 à propos de Julie de Lespinasse, il marque publiquement de nouveau quelque complaisance aux libres amours. — En 1859, dans ses notes intitulées Chateaubriand, il nous montre le graud écrivain réduit pendant les quatre dernières années de sa vie à ne pouvoir plus suivre ses idées. Mme de Chateaubriand, dit-il, cette femme spirituelle, dévote et ironique qui, moyennant toutes ses vertus, s'est passé tous ses défauts, eut alors sa revanche et il ajoute, en parlant des maîtresses du jeune et du vieux René: «Ah que \ousvalezynieux, vous autres... C'est vous Hortense (Allart) qui aurez donné à M. de Chateaubriand ses dernières joies, ses derniers ressouvenirs de René; car Mmo Récamier le prend sur un tonplus bas! Ce n'est plus notre Chateaubriand! Elle en fait un autre : mais, pour vous, il retrouve un reste de souffle et les bruits lointains de Germanie et de Gaule sauvage l etc.. « Ainsi après toutes les objections morales ou politiques dans l'intervalle, le voici revenu à l'attitude d'Amaury et à faire du frère d'Amélie son Chateaubriand de prédilection, le seul qui compte à ses yeux et qu'il veuille admettre pour le vrai. Puis, il publie in extenso dix pages des souvenirs erotiques, d'une tranquille et présomptueuse impudicité, qui ont coulé de la plume d'Hortense, cette femme sans vergogne, et il conclut en regrettant que Chateaubriand n'ait pas parlé d'elle pour lui rendre l'hommage qu'elle méritait de sa reconnaissance. C'est, dit-il, que le vieux
(1) Voir la XXX de ces Pensées.
gentilhomme sacrifia trop sur ce point à « la gloriole de société » ! — Retenons cette formule étonnamment choisie pour condamner les derniers scrupules du catholique prétendu à l'égard de l'opinion! « Vous étiez en dehors, Hortense, achève le biographe — qui se contredit si tranquillement à quelques pages de distance, parce que son appendice est de dix années postérieur à son texte principal, — vous aviez rompu, vous n'étiez plus dans ce cadre doré dans lequel il était flatté qu'on figurât... Dans vos loyales simplicités, vous n'étiez pas de celles que l'on fait poser à côté de soi... Mme Récamier, qui fut certainement une de ses amitiés délicates, était avant tout un de ses arrangements, son arrangement suprême! »
Cette attitude s'accentue naturellement dans les Nouveaux Lundis avec la disposition d'esprit rousseauiste entièrement reparue chez l'auteur. La première de ces chroniques hebdomadaires est fort dure pour Laprade, poète lamartinien, d'inspiration catholique, ce qui lui aliène l'ancien catholique des Consolations : et voici l'un des reproches qui lui sont adressés : « Il a mêlé à sa poésie, je le sais, dans des dédicaces et des épilogues, de purs et touchants sentiments de famille : mais chez lui le cœur ne fait pas foyer, les sens sont froids : le crime d'amour est trop absent! » Le nom de poète lui sera finalement concédé pourtant par son critique quoiqu'il n'ait pas « la sainte fureur, ni cei aiguillon de désir et d'ennui qui a été notre fureur à nous! » — Lorsqu'un peu plus tard (1), il revient à parler de Louise Labé, la belle Cordière de Lyon, la Sapho du xvie siècle qui, de tout temps, eut le privilège de le mettre en humeur gaillarde, il s'explique sur son compte en ces termes : « Ce n'est pas une Mainlenon, grâce à Dieu, que Louise : il nous suffit de son talent; sa gloire est dans sa flamme et il n'y a pas lieu ici, comme avec d'autres beautés de nuance pudibonde de venir briser chevaleresquement ou pédantesquement des lances pour une vertu qu'elle ne mettait pas si haut. Honneur donc et place à part entre les poètes du xvie siècle à la belle Cordière, cette nymphe ardente du Rhône comme on l'a appelée, cette aimable païenne de la Renaissance! »
Racontant la vie de la comtesse d'Albany (2). cette Allemande qui fut l'épouse du dernier Stuart, il expose que ce mari princier s'éni
(1) Nouveaux Lundis, IV, 301.
(2) Nouveaux Lundis, V.
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vrait et maltraitait sa femme : mais Bonstetten nous apprend qu'elle provoquait parfois de telles violences par ses légèretés de conduite. Avant et après son veuvage, elle eut Alfieri pour amant : puis, ce poète étant mort, il eut pour successeur Fabre, de Montpellier, un peintre élève de David : « Du moment qu'elle vivait après la mort d'Alfieri, explique Sainte-Beuve avec tranquillité, elle dut arranger sa vie] » À cinquante et un ans notons-le bien! Et voilà un « devoir » qui ne nous paraît pas aussi évident qu'à lui ! Pourtant Saint-René Taillandier dont l'ouvrage biographique est l'occasion de cette étude, ayant hasardé quelques réserves sur cette façon de comprendre la vie, s'atlire de la part du Lundiste cet avertissement péremptoire : « f insiste. Les vrais moralistes sont ceux qui voient les choses comme elles sont(!), qui tiennent compte des circonstances sociales et des exceptions personnelles. Eh bien, convenaitil que Mme d'Albany, veuve en fait d'Alfieri, contractât une union nouvelle, et eût-il été plus séant que Fabre fût notoirement son mari? En vérité, c'est ne voir là que la morale légale... Mme de Condorcet veuve illustre, jeune et fort belle, nature passionnée, devait-elle abjurer son nom, le nom à jamais respecté d'un mari philosophe! Devait-elle s'appeller en se remariant Mrae B. ou MmeF. (Fauriel)...Et nos maréchales d'Empire qu'ont-elles dû faire, privées pour la plupart de bonne heure du héros dont elles étaient fières de porterie titre et le nom? Presque chacune, tout en restant fidèle à cette noble mémoire, avait près d'elle un ami sans faste, honnête, sûr, un appui intime de tous les instants? » Et voilà une; fidélité à bon compte et à la mode rousseauiste, une fidélité qu'il faudrait plutôt appeler égoïsme et vanité.
Mais voici venir un sujet bien autrement délicat à toucher : le cas de Marie-Antoinette et de ses galanteries si controversées. Si vers trente ans, expose le critique (1), — devenu insensiblement tout balzacien sur cette question d'âge, — si Marie Antoinette avait cherché et distingué dans son monde un homme droit, sûr, dévoué, fidèle, un ami courageux discret, incapable d'épouser d'autres intérêts que les siens, et si elle s'était appuyée sur son bras à certains jours, même avec abandon, il n'y aurait à cela rien de si étonnant] ni de fait pour révolter. — Si elle s'est « abandonnée » de la sorte comme Sainte-Beuve le juge probable, il ne s'ensuivrait pas. selon lui, qu'elle dût rien perdre dans l'estime de ceux qui connais-
(1) Nouveaux Lundis, VIII, 316.
AGENT, JUGE ET COMPi-ICb; DE L'ÉVOLUTION ROMANTIQUE. 163
sentie coeur humain et la vie, ni qu'elle fût moins digne de tout l'intérêt des honnêtes gens aux jours de l'épreuve et du malheur : « Je ne crains pas de confier ma pensée à tous ceux qui ont réfléchi sur les principes de la vraie morale, insiste-t-il... Ma thèse est, notez-le bien, plus inexpugnable aux yeux de Y avenir et en raison de la démocratie (rousseauisée) survenante, accessible surtout aux raisons de sentiment et d'humanité, que la gageure un peu hasardée de ses valeureux champions qui prennent pour devise à propos d'elle : tout ou rien... C'est ainsi que l'avenir, de moins en moins royaliste (et de plus en plus rousseauiste) la verra! » Il y a ici un mélange fort adroit de la pitié pour la martyre avec l'indulgence pour l'épouse adultère (si adultère il y eut), mélange qui n'en laisse pas moins à ce passage toute sa valeur de symptôme et de prodrome.
Après !a femme adultère, c'est le prêtre léger qui bénéficie de cette « vraie morale » à la manche large. Mathieu Marais (1) rapporte de Massillon qu'il eut une galanterie avec la marquise de l'Hôpital et que la duchesse de Bourgogne, qui avait en mains une lettre se rapportant à ce commerce, en certifiait l'existence aux femmes de son intimité. Quoi qu'il en soit de la vérité de cettj anecdote, Marais ne s'en montre pas édifié, et Sainte-Beuve de protester une fois de plus avec véhémence : « Tout cela est injuste et forcé. Je crois l'avoir dit ailleurs (il l'avait en effet insinué, mais bien moins crûment, au tome IXe de ses Causeries du Lundi) : cette âme charmante, virgilienne et racinienne (de Massillon) après une première saison d'austérité et de ferveur, s'était apaisée, comme il est naturel, s'était même comme attiédie du côté de la foi, et était arrivée, sur la fin, à plus de sagesse humaine peut être que divine. Je ne suis pas assez janséniste pour lui jeter la pierre ! »