‹ Sainte-BeuveChapitre 25 sur 30 · L'adultère est un grief suranné · texte numérisé non relu

L'adultère est un grief suranné

Mais à propos de Dominique surtout (2), le héros du très beau roman de Fromentin, de Dominique, ce rousseauiste de tempérament que contient encore la discipline chrétienne et rationnelle dont son éducation traditionnelle a pourvu sa volonté hésitante, nous allons voir se manifester nettement les complaisances passionnelles d'Amaury devenu sexagénaire, mais retourné à ses pen-

(1) Nouveaux Lundis, IX.

(2) Nouveaux Lundis, VII,

chants de jeunesse. Ce n'est pas que le Lundiste ne goûte, dans ces pages exquises, les nuances délicates et discrètes qui le reposent des crudités de ses « petits amis libertins ». Mais il ne peut accepter que Dominique, aimé de Madeleine mariée, se soit volontairement écarté du chemin de celle qu'il respecte en même temps qu'il la désire et sa protestation est singulièrement caractéristique : « J'oserai me permettre une critique. Le lecteur n'est point satisfait (le lecteur rousseauiste, faut il entendre). La situation si bien amenée, si bien poussée jusqu'au bord extrême du précipice, n'est point vidée avec une entière franchise et n'aboutit point. Le roman n'est pas entièrement d'accord avec la vérité humaine, avec l'entière vérité, telle que les grands peintres de la passion l'ont de tout temps conçue. Il y a un fait constant et d'observation morale (il veut dire psychologique). Le propre de la passion arrivée à son paroxysme est de n'avoir aucun scrupule, aucun remords actuel. Il n'y avait que deux solutions tout à fait vraies à la situation de Dominique et de Madeleine : ou bien la chute de Madeleine, résultat de leur commune imprudence : ou bien le départ en effet de Dominique, trop timide et qui a usé le plus fort de sa passion déjà ancienne en des luttes stériles (!). Mais alors, la vérité qu'il faudrait dire, c'est que Madeleine, chez qui, au contraire, la passion est dans son plein et à son comble, doit lui en vouloir et le mépriser (!) un peu de l'avoir amenée là pour reculer ensuite. En définitive, Dominique ne saurait nous être présenté comme une manière de sage qui a triomphé de sa passion. Ce n'est qu'un amoureux faible qui a pris sa crainte pour de la vertu, sa timidité naturelle pour un stoïque effort! »

Voilà donc Sainte-Beuve revenu à la totale incompréhension du point de vue chrétien, ou simplement rationnel, qu'il reprochait naguère à Balzac, critique de Port-Royal dans la Revue parisienne. Pour ce qui concerne Dominique, il en est à ce subterfuge del'amoralisme affectif qui présente la morale et la vertu comme nées de la peur ou de la timidité, le vice ou le crime comme des manifestations de l'énergie humaine. Pour ce qui regarde Madeleine, il conclut donc que Pauline « vraie » devrait mépriser Sévère clans le Polyeucte de Corneille! En fait, la jeune femme pourra sentir d'abord un mouvement de dépit involontaire: consciente et réfléchie,elle saura gré par la suite à son amoureux d'avoir épargné une tache à sa vie. La correspondance de Quinet (1) — un rousseauiste

(i) Correspondance avec sa mère, I.

cependant par bien des trails de sa personnalité morale, mais un chrétien d'éducation, lui aussi, — nous apprend que le voyage en Allemagne qui a décidé de sa carrière fut par lui résolu afin de fuir une femme mariée qui l'aimait et dont le devoir lui ordonnait de respecter le foyer : la femme d'un ami de jeunesse probablement. Mais nous savons que le Sainte-Beuve de 1829 n'en avait point fait autant : et nous constatons que celui de 1864 agirait comme en 1829. — « Je suis bien sûr, conclut l'ancien séducteur de la femme de son ami, que, s'il y a quelque réalité là-dessous, la vérité n'a été suivie que jusqu'à un certain point et jusqu'à un certain endroit! » Toutefois, l'âge l'a quelque peu modifié malgré tout et il est plus près du scepticisme sentimental à cette heure de sa carrière que du mysticisme passionnel qui le conduisit jadis à la victoire. « Mais je prends peut-être bien à cœur cette conclusion du roman, concède-t-il en effet. Je ne suis plus tout à fait juge : il faut être jeune pour se bien mettre au point de vue de tels livres. Qu'on ait possédé Madeleine ou qu'on ait renoncé, après vingt ans écoulés, hélas ! tout ce passé perdu revient à peu près au même. » Pour Dominique peut-être, mais non pas pour Madeleine s'il lui reste quelque sens moral !

Telle est pourtant Tassez veule sagesse à laquelle est parvenu l'historien de Port-Royal sous l'influence de la quatrième génération rousseauiste : « Nos auteurs dramatiques ou romanciers, nolet- il à la fin de ses Cahiers (1), vivent comme de gais et spirituels chenapans avec des femmes mariées. Mais dans leurs inventions littéraires, un adultère devient une affaire de tous les diables, comme si le cas était pendable au premier chef. Ils oublient qu'il n'y arien de plus commun en fait et rien qui, dans le train ordinaire de la vie, tire moins*à conséquence ! » Il se confirme clans cette opinion parcelle duSganarelle de Molière : voilà les autorités qu'il invoque désormais en matière de morale : — ce qu'il y a de plus bas certes et de plus vulgaire, en fait de conception de la vie.

Dans son dernier ouvrage, son étude sur Proudhon que la mort l'empêcha de terminer, il raconte qu'il se rencontra vers 1836 ou 1857 chez leur commun éditeur avec ce socialiste demeuré, par quelques côtés, rationnel : « Il désirait surtout causer avec moi de George Sand. Je fis tout mon possible pour l'amener à un sentiment moins sévère, et pour cela, je n'eus qu'à raconter le passé de

(1) Page 113.

Mme Dudevant, tel que je le savais pour y avoir assisté, à redescendre naturellementle cours des années 1832, 1833 et les suivantes, à montrer combien la passion alors, avec ses émotions cherchées ou non cherchées et ses orages, était la seule loi de nous tous et l'inspiratrice d'une littérature, d'une poésie qui, sans pouxoir être dite morale avait eu pourtant, jusque dans ses plus grands écarts, son élévation, sa recherche inquiète, tempétueuse, sa soif de l'infini le mysticisme hérétique de Rousseau), plus de fièvre et d'entraînement en iout cas que de malice. On avait obéi à son temps et aux courants (rousseauistes) qui flottaient dans l'air. — J'avais bien de la peine, je le sentais, à faire accepter mes explications et mes raisons atténuantes à cet esprit rigoureux qui, dans la pratique littéraire, se retrouvait de l'école du pur bon sens, et de la religion de Boi~ leaul » Non, du christianisme rationel, voilà tout, parce que Proudhon était un mystique social, sur certains points et par intermittence, mais nullement un mystique passionnel, son bon sens villageois le gardant suffisamment de ce côté.

Le volume que préparait l'auteur de- La Justice dans la Révolution française, lorsque Sainte-Beuve, revenu à ses convictions morales de jeunesse, se fit de la sorte son catéchiste sur le terrain de la mystique passionnelle, parut cependant peu après, avec un chapitre fort dur pour les écrivains du romantisme : « Le rencontrant un matin au Luxembourg à ce moment, reprend son 1 iographe, je ne pus m'empêcher de lui dire, — surtout en ce qui était de Mme Sand. — Mais je vous le demande à vous-même, sieur Sainte-Beuve, pyuvais-je en dire moins, répondit-il? » Sainte- Beuve cite alors en note des fragments de ses lettres qui abondent dans le même sens : « Tout tourne à la fornication autour de ncus... Cette question des amours sur laquelle notre génération se traîne et se pourrit, etc.. » Il conclut que, sur ce point, le socialiste de 1848 se trouve exactement d'accord avec M. de Bonald. — Oui certes, car ce furent deux protestataires, au moins partiels, contre le rousseauisme ambiant, l'un et l'autre ayant constaté les résultats de ce mysticisme insidieux dans le domaine où sont apparues le plus rapidement ces conséquences.

Au cours de celte même année 1868 pendant laquelle il prépara son Proudhon, Sainte-Beuve écrivait dans une lettre intime (1), en parlant de Benjamin Constant près de Mme de Ch arrière : « Je ne

(1) Correspoyulancs, II, 291.

AGENT, JUGE ET COMPLICE DE L'ÉVOLUTION ROMANïIQUE. 167

doute pas que, tout d'abord, entre le tout jeune homme et la femme mûre, il n'y ait eu la cérémonie d'initiation. On attache en général, par le respect humain qu'on s'impose en écrivant, beaucoup trop d'importance à cette chose, qui est bien plus fréquente et bien plus aisée qu'on ne le croit. Quelle raison aurait pu empêcher Constant et Mme de Charrière, libres qu'ils étaient de tout lien (remarquons ici que M. de Charrière était alors bien vivant, près de sa femme) et de tout préjugé de se donner ce plaisir ou de faire cette expérience? Mais à un second voyage, quand Benjamin fut malade, il y avait alors des raisons pour que cela ne se renouvelât pas! » — C'est exactement sur le même ton que Jules Lemaitre devait pailer plus tard, en cherchant à pallier ce « péché » si évident de Sainte- Beuve que fut l'impression et la distribution à quelques amis de son Livre d'amour. Sarcey, Dumas fils, ont protesté contre cette « goujaterie » sans excuse et Lemaitre d'insinuer : « Un brutal dirait : Voyons Sarcey, voyons Dumas fils,, à présent que l'on sait les choses, en quoi Adèle est-elle déshonorée et qu'est ce que çà vous fait qu'eile ait été la bonne amie de Sainte-Beuve?... Dans sa pensée, il ne la déshonorait point puisqu'elle-même, selon la morale particulière de lu poésie romantique (le mysticisme passionnel) n'y voyait rien de déshonorant l » Cette dernière assertion est loin d'être prouvée : et quoi qu'il en soit, il y a dans ces lignes un total oubli de l'influence exercée par l'exemple venu de haut, oubli qui est bien de notre époque et de la postérité de Rousseau.

Un mot seulementsur les faits quiexpliquent, pour une part, cette finale attitude morale de Sainte-Beuve. 11 avait écrit jadis (1) à propos de Parny, un de ses poètes préférés, que le grand écueil des élégiaques vieillissants est de ne pas savoir rompre à temps avec l'image séduisante d'un passé qui leur devient chaque jour plus cher, quoique plus fané de jour en jour. L'imagination qui n'était en eux que voluptueuse au cours de la jeunesse, tend à devenir licencieuse avec le temps si de graves pensées, nées à temps, ne l'enchaînent. La seconde manière de Parny, le poème cynique de La Guerre des Dieux, lui paraissait alors un exemple de ce « triste progrès dont on trouverait parmi les contemporains d'autres victimes. » Pour sa part, Sainte-Beuve ne trahit sa licence sénile en ses œuvres que jusqu'au point que nous venons de marquer : mais celte vie fut en accord à peine dissimulé avec l'épicurisme que nous

(1) Portraits contemporains, III.

venons de mettre en relief. George Sand, peu suspecte de sévérité excessive en ces matières, même à la fin de sa vie, écrivait sur un ton attristé à leurs communs amis ses regrets de le voir terminer si peu dignement ses jours. Et l'on trouve dans le volume que Troubat a intitulé Lettres à la princesse (i) (Mathilde), l'opinion d'une femme du monde sur le Lundiste : opinion qui reflète, il est vrai, celle des .milieux bonapartistes au lendemain de la défection retentissante du sénateur de la veille, mais qui n'en est pas moins significative. Il mène, exposait cette personne irritée, une vie crapuleuse, dépourvue de considération, sans autre dieu désormais que le plaisir : il héberge chez lui trois femmes à la fois, etc.. Informée de cette appréciation par l'étourderie d'une de ses correspondantes, Sainte- Beuve, furieux, avoua des a faiblesses », en se retranchant sur ce qu'elles étaient naturelles. Mais cet incident n'était pas fait pour le ramener dans le camp dont il venait de déserter le drapeau.

Page 1