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Le bonapartisme renié

Il eut à subir de plus pénibles froissements d'amour-propre. En mai 1857 (2), par une note en style indirect, il croit devoir protester près de Dalloz, alors directeur du Moniteur de l'Empire, contre an article de Limayrac qui a paru dans le Constitutionnel, mais qu'il croit inspiré par Billault, ministre de l'Intérieur : cet article est un avertissement à lui, Sainte-Beuve, pour avoir loué Madame Bovary, puis cité avec sympathie Taine qui vient d'écrire contre Troplong un des hommes en vue du régime impérial. Et le Lundiste de regimber contre ces semonces car il n'avait, dit-il, d'autre mobile que le vœu de rallier à l'Empire la jeune littérature qui n'a pas encore pris position contre lui : mais, en présence de tels procédés, il pourrait lui arriver de se dégoûter et de ne se plus mettre en avant désormais pour le gouvernement impérial, comme il l'a fait tant de fois à son propre détriment, — témoin l'affaire de son cours du Collège de France entravé par les protestations des adversaires du présent régime. — Il ajoute que l'article de Limayrac est, à son égard, un mauvais procédé officiel et une maladresse l

Quelques semaines plus tard, en juillet 1857, il écrit à Rouland, ministre de l'Instruction publique (3) : a L'attaque de M. Caro, que votre journal officiel enregistre ce matin, le silence systématique qui a été observé dans ce journal sûr mon Virgile qui était tellement de son ressort, tout m'avertit du faux de ma situation de ce côté et je n'aime pas les situations fausses » ! On voit que le malentendu et la désaffection s'accentuent ; en partie parce que Sainte- Beuve évolue dès ce moment sans s'en rendre compte, car on ne peut prétendre que le bonapartisme ail accentué ses allures réactionnaires entre 1852 et 1857 ; au contraire, il ne fera que tempérer ses

(1) Corretpondance, I, 213.

(2) Nouvelle Correspondance, 143.

(3) Correspondance, I, 2-20.

méthodes autoritaires au cours de ses dix-huit années de règne. — En 1861, le Lundiste refuse de consacrer un article à un ouvrage sur Tacite qui plaide pour le régime impérial, tel qu'il fonctionne à ce moment (1) : « Il y a huit ou neuf ans, on pouvait le croire notre, écrit-il, mais il est évident aujourd'hui que ce n'était qu'un régime provisoire et. une tra nsition à un retour parlementaire... Il serait ridicule de venir plaider avec vivacité pour un ordre de choses que César lui-même paraît abandonner. «César, se refusant à marquer aussi rapidement son retour aux illusions du mysticisme social, verra donc se dresser contre lui son apologiste de la veille.

Nous l'avons dit, des froissements d'amour-pro,,re se joignaient à ces considérations d'ordre général pour rejeter Sainte-Beuve vers ses prédilections de 1830. Le 6 février 1865, il écrit à la princesse Mathilde (2) : « En ce qui est du maître, il m'a aliéné personnellement... Il m'est évident que, par une cause ou par une autre, je ne suis plus considéré comme un ami en certain lieu, ni traité comme tel avec les égards qui sont dus, même de haut et en ne me surfaisant moi-même en rien, je vous jure. Il n'y a même jamais eu, par rapport à moi, cette bienveillance attentive et bien informée, la seule qui compte ». Passage que Troubat a expliqué en nous contant qu'une seule fois Sainte-Beuve put causer en tête-àtête avec Napoléon III et que celui-ci fit alors au critique un compliment, d'intention fort aimable mais de forme très malheureuse : « Je vous lis toujours avec bien de l'intérêt dans le Moniteur, aurait dit le souverain avec un gracieux sourire? » Or il y avait à ce moment deux ou trois ans déjà que les Nouveaux Lundis paraissaient dans le Constitutionnel : ce qui date la scène de 1863 environ et la situe probablement à Compiègne, — dont le séjour dut être gâté à l'invité du couple impérial par ce malencontreux « impair ». — Quelle blessure, en effet, qu'une telle méprise pour un amourpropre d'auteur?

Ces froissements successifs vont se trahir dans l'accent des écrits publics ou privés de Sainte-Beuve. Dès 1861, parlant de Prévost- Paradol, adversaire déclaré de l'Empire (3), il se montre extrêmement élogieux pour le talent de ce remarquable polémiste et semble même s'associer à ses aspirations libérales. L'expérience, dit-il,

(1) Correspondance,!, 71.

(2) Lettres à la Princesse.

(3) Nouveaux Lundis, I.

conduit à une sorle d'indifférence en face des divers modes de gouvernements, pourvu qu'ils soient de bonne volonté : pour sa part, il croit l'avenir ouvert devant la France sous un chef qui a, dans les mains la puissance de Louis XIV et dans le cœur les principes démocratiques de la Révolution française : car il les a, insiste t-il, et sa race est tenue de les avoir \ Tel n'était certes pas son jugement de 1850 sur le rôle à jouer par Louis Bonaparte dans la France contemporaine : il imite dès ce moment l'attitude de Jérôme Napoléon, une attitude de critique et d'opposant déjà. — Le 11 avril 1864, il écrit à Galonné, directeur de la très-officieu?e Revue Contemporaine (1) que la presse bonapartiste est mal dirigée par ceux qui l'inspirent, puisque les jeunes gens de talent ne peuvent débuter que dans les feuilles d'opposition. De là le total revirement d'opinion qui se manifeste : de là pour lui-même, ami cependant du gouvernement ou tout au moins de son chef, l'obligation de faire désormais cause commune avec lesopposants: «J'ensuis quelquefois à me demander, insiste-t-il, si nous vivons encore sous l'Empire et si quelque coup de baguette d'un méchant sorcier ou d'une mauvaise fée ne nous a pas escamoté le régime que nous avions salué de tous nos vœux et de tout notre bon sens, pour y substituer je ne sais quel régime incertain, bâtard et sans nom!... L'opinion se gâte de jour en jour »! Encore une fois c'est lui qui a changé, non le régime qui s'est modifié dans le même sens que lui-même, mais beaucoup trop prudemment à son gré. Et si l'opinion se gâte, il y est pour quelque chose à coup sûr, par les tendances de ses Nouveaux Lundis.

Une considération pourtant le tient encore en bride et modère ses velléités d'indépendance à cette date. Il ambitionne et brigue depuis longtemps la dignité de sénateur de l'Empire à laquelle un gros traitement est attaché — ce qui l'exemptera enfin du souci de gagner son pain quotidien par sa plume. — En 18G5 seulement, et non sans peine, il obliendra ce lot enviable : une date qui a conduit des observateurs superficiels à placer son évolution antibonapartiste dans les quatre dernières années de sa vie : le vrai, c'est qu'elle était dès lors achevée, que cette insigne faveur lui parut venir trop tard et qu'il ne sut donc aucun gré au régime qui lui en accordait le bénéfice : aussi bien se croyait-il désigné depuis longiemps par l'opinion pour la recevoir, en raison de sa situation dans la lillé-

(1) Correspondance, I, 336-1.

rature. 11 se jugea donc dispensé de toute reconnaissance pour un geste qu'il voulut envisager comme contraint : « La dignité de sénateur, écrira-t-il à Lescure en 1868 (1), puisque dignité il y a (!) n'est qu'un accident, accident très-noble et très utile, très essentiel au moment où cela est venu, car fêtais à bout, mais enfin quelque chose qui n'atteint en rien le principe ou le nerf vital ». Décidément, comme vis-à-vis de Chateaubriand au temps des ambitions académiques, il oubliait trop vite les services rendus et les gratifications reçues.

Il ne s'était pourtant pas fait faute- d'employer tous les moyens quand il avait fallu mener la chose à son terme : a Je suis mécontent et je me trouve mortifié, avait-il écrit à la princesse Mathilde, le 14 octobre 1864 (au lendemain d'une promotion sénatoriale dans laquelle son nom ne figurait pas encore). Je ne comprends pas que la littérature, que je représentais dans le cas donné, soit ainsi toujours ajournée, éloignée, mise à la queue du reste... On envoie au premier corps de l'état un homme qu'il fallait envoyer à Charenton (?). Quel prix, après cela, attacher à la distinction? 11 n'y a plus que les avantages. Ils sont grands, et c'est pour cela qu'un homme délicat y regarde à deux fois avant de recevoir un tel bienfait quand il se sent en lui une altération de sentiment, non pas envers le souverain, homme public, mais envers le souverain, personnellement doué d'une telle inappréciation des hommes ! ... Je réponds comme un homme, je l'avoue, qui désire désormais se passer d'honneurs qu'il faut arracher et de grâces octroyées si disgracieusement » !

Mais ceci est tout autre chose qu'un abandon de ses espérances, car, cinq mois plus tard, il revient à solliciter avec la même diplomatie grondeuse et menaçante : « Je puis dire qu'il n'est pas une autre personne dans ma situation qui n'eût ressenti cette négligence absolue autant et plus, oui, certainement, plus que je ne le fais ». Et il laisse entendre encore une fois qu'il renonce à la dignité espérée, qu'il redoublera de travail et d'application à sa tâche, voilà tout. Mais aussitôt c'e$t le retour à la charge, la rentrée en ligne après la feinte retraite : le tout très beuvien d'accent, rappelant l'effort pour planter le clou d'or avec M,ne d'Arbouville ou pour amener Adèle à couvrir de sa complicité la publication du Livre d'Amour : « Cela dit, il est impossible que quelque amertume au fond ne me soit nécessaire pour m'y retremper et me donner la

(1) Correspondance, II, 350.

force dont j'ai besoin. Pour cela, il faut que cette amertume soit modérée et n'envahisse pas : il suffit d'en avoir une légère pointe » ! Il laisse ainsi la porte ouverte aux réconciliations profitables après cette demi-déclaration de guerre. — Pour commencer, dit-il, il n'ira plus, dans le monde où on le questionne et où il ne saurait quoi répondre : c'est faire entendre à la princesse que celle-ci ne le comptera plus désormais parmi les ornements de son salon : et l'on sait la place que tenait dans la vie de cette femme aimable ses relations de lettres et d'art. — Aussi s'exécute-t-elle : elle redouble d'efforts : dès le mois suivant elle arrache à son cousin couronné la nomination si ardemment désirée. Mais, auparavant, elle avait répondu sans doute assez vertement au solliciteur, dont nous venons de constater la peu digne attitude : on pourrait presque la quafier de chantage : car il écrit que cette réponse lui a fait peine et qu'il demande à n'être pas jugé d'avance plus sévèrement qu'il ne le mérite. Mais ce jugement défavorable se trouva que trop amplement confirmé peu après, et l'on comprend la légitime colère de l'amie au cœur chaud lorsque le sénateur de sa façon passera ouvertement à l'opposition républicaine quelques mois plus tard en portant ses articles au journal le plus en vue de celte opposition. Elle se considéra non sans raison comme jouée ou trahie; et, si nous avons cru devoir exonérer Sainte-Beuve du reproche d'envie ou de jalousie, nous ne saurions décidément le laver de celui d'ingratitude.

Vis-à-vis de l'Empereur en personne, il ne fut pas plus délicat. 11 l'avait remercié « pour un grand honneur, écrivait-il, et j'ose ajouter pour un grand bienfait... qui va me permettre de consacrer mes forces à des éludes plus suivies, plus élevées, de nature à répondre moins imparfaitement à l'idée d'un grand règne] » Or, ces études le conduiront à l'apologie de Proudhon en attendant les discours au Sénat que nous caractériserons bientôt, et la volle-face de presse que nous venons de rappeler. Bien mieux, si nous en croyons Troubat, le signataire des pbrases humblement déférentes que nous venons de reproduire, avait dès lors en portefeuille ce méprisant début d'un article sur V Histoire de Jules César par Napoléon III 1) qui est véritablement le cri, impossible à contenir, de la déception et de la rancune : page magistrale au surplus et de la psychologie la plus pénétrante où le moderne César est durement

(1) On l'a plus lard imprimé en appendice aux Nouveaux Lundis.

mis en parallèle avec son modèle antique : « Il y a deux sortes et comme deux races de Césars : les César par nature et par génie; les Césars par volonté seulement... ceux du deuxième ordre et de la deuxième classe sont pénibles, laborieux, et comme fabriqués... On en a vu ainsi sans une goutte de sang héréditaire dans leurs veines (allusion cruelle aux bruits répandus sur la naissance adultérine de Louis Napoléon), sans un seul trait primitif du génie de la race, en devenir à force d'application, de méditation et de culte, les dignes et légitimes héritiers... Ils ont réellement acquis quelques-unes des hautes parties de l'emploi... Mais n'allez pas au fond, ne sondez pas trop avant... Si vous voulez réussir auprès d'eux, n'ayez ni un tour ni une nuance délicate (voilà le trait personnel. Us ne l'entendraient pas. L'esprit, à vouloir les servir, perd ses peines; ils ont les côtés fermés; ils sont sourds à tout ce qui n'est pas eux et l'écho de leur propre pensée... Même avec tous ces défauts, la société ébranlée est encore trop heureuse de les avoir rencontrés un jour et de s'être ralliée à deux ou trois qualités souveraines qui sont en eux... Tant qu'il porte et s'appuie sur leurs épaules, même inégales, il semble que l'Etat, dans son penchant, ait encore trouvé son meilleur soutien, etc. »

Mais cette dernière réminiscence de son très récent passé s'effacera bientôt de l'esprit du Lundiste. Le premier Napoléon lui-même ne paraît plus guère à son honneur dans les Nouveaux lundis. On y rappelle qu'il écarta Malouet du Conseil d'Etat en 1812 et voici le commentaire de ce geste autoritaire 1 : « Frappant un si sage et si honnête homme, cet acte du pouvoir absolu, empreint d humeur et inexpliqué, est de nature à faire plus de tort, devant l'histoire, à celui qui en est l'auteur qu'à celui qui en a été la victime ! » A propos de Camille Jordan, sera évoquée avec complaisance l'hypothèse d'un Bonaparte qui serait demeuré Consul de la République française (2), et, au sujet de Mme de Staël, le persécuteur impitoyable du génie sera mis en évidence dans le fondateur de la dynastie régnante (3). Enfin, en note à un article sur Mme Desbordes-Yalmore, se glissera cette symptomatique évocation du 2 décembre (4) : « M. Derains, avocat let ami de la poétesse) fut tué, lors

>\ Nouveaux Lundis, XL 346.

(•>) Nouveau x Lundis, XII. 2S9.

(3, Nouveau.! Lundis, XII, 314.

(4) Nouveaux Lundis, XII, 24).

du massacre ducoup d'Etat, en décembre 1851, pendantqu'il se rendait inoffensif et sans armes, au Palais de Justice. Il fut percé de six balles. » Après cela le cycle des rétractions peut-il êlre considéré comme clos? La palinodie est-elle chantée par Saiate-Beuve, jusqu'à son terme sur le terrain politique aussi bien que sur le terrain moral ?

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