LIVRE PREMIER
Dans les études de Sainte-Beuve sur la poésie du xvi* siècle qui furent alors remarquées des connaisseurs, quelques rapprochements établis par lui entre le^ hommes de la Pléiade et ceux du cénacle romantique nous font connaîire la nouvelle direction de sa pensée. En écrivant ce livre, expliquera-t-il par la suite, il avait pour objet de mettre en relief un même besoin de rajeunissement et de liberté dans les deux époques qu'il compare. Il ne conseilla pas d'imiter les amis de Ronsard, mais seulement d'entreprendre à leur exemple une rénovation de linstrument poétique. Enrichir la palette littéraire de quelques tons agréables à l'œil, ajouter quelques notes harmonieuses aux accents déjà connus, quelques couplets aux rythmes en usage, son ambition n'allait pas au deià. Le caractère des essais sur le xvne siècle qu'il publia dans la Heviie de Paris entre 1828 et 1830 n'est pas moins modéré. Ces pages sont d'un romantique prudent, ami de la mesure et de la règle. Le poète idéal du critique, ce serait un André Ghénier combiné avec un Mathurin Régnier, ou encore un Jean Racine qui, demeuré grec par le tact et par le goût exquis, saurait porter dans ses œuvres tragiques l'inspiration franche et la langue drue de ses Plaideurs.
Nous chercherons donc autre part un écho plus franc de la transformation, ou mieux de la résurrection de son passé mystique qui s'était produite en son être moral à la suite de sa rencontre et de sa liaison amicale avec Victor Hugo. Nous trouvons dans ses Cahiers de uotes une appréciation inattendue de ?on âge mûr sur le jeune cénacle romantique dont, il avait partage les ardeurs. Là, écrit-il, personne n'avait de jugement, ni Hugo lui même, ni Vigny, ni Nodier, ni les Deschamps, et il ajoute : « Je lis un peu comme eux durant ce temps : je nais mon jugement dans ma poche et me
livrai à la fantaisie. Au sortir d'une école toute rationaliste (nous dirions rationnelle plutôt) et critique, comme l'était le Globe, au sortir d'un commerce avec M. Daunou, ce m'était un monde tout nouveau (que le cercle de Victor Hugo), et je m'y oubliai, savourant les douceurs de la louange qu'ils ne ménageaientpas ; je donnai pour la première fois carrière à certaines qualités ou facultés poétiques et romanesques, que jusque-là, j'avais comprimées en moi avec souffrance... Hélas! Ces défauts (des jeunes romantiques) n'ont que trop éclaté depuis à la face de tous, etc.. » On le voit, c'est bien le vra « fond » mystique et romantique qui surgissait ici dans le jeune rêveur devant la seule apparence d'un encouragement, d'ailleurs superficiel et banal : (car on sait jusqu'à quelle virtuosité Hugo devait pousser par la suite cet art de mettre la louange insincère au service de ses appétits dominateurs). Laissant là Tracy et Lamarck, Sainte-Beuve se fit alors poète et se donna tout entier à l'idéal romantique jusqu'à hasarder peu après une brève excursion dans la politique rousseauiste.
Nous porterons un instant notre attention sur les caractères de son œuvre lyrique.