CHAPITRE PREMIER
Sous l'impulsion du mysticisme esthétique. — Sainte-Beuve poète.
On a tant parlé de Sainte-Beuve poète depuis une trentaine d'années, on a si largement réparé le défaut d'attention, l'injustice même de ses contemporains qui traitèrent avec trop de dédain ses rimes subtiles et riches d'émotions pudiquement contenues, qu'il nous sera permis d'être bref sur un sujet désormais épuisé. Nous nous contenterons démettre en relief les satisfactions qu'il chercha et trouva de ce côté pour les mystiques aspirations de son être.
Dans la préface de la seconde édition de son premier ouvrage lyrique, Les poésies de Joseph Delorme, — préface qui est datée des derniers jours de 1830, — il expose que les hommes de sa génération ont été successivement amoureux de la République et de Napoléon, de Mme de Staël et de Mme Roland, fous de René et des lettres de Mirabeau à Sophie de Monnier, de Diderot et de Béranger; mais quand, pressés d'obtenir les consécrations de la gloire, ils
acceptèrent pour la plupart, daller s'énerver chaque soir dans l'embrasure des fenêtres an fond de quelque salon doctrinaire, soucieux qu'ils étaient de s'acquérir des patrons et des protecteurs, Joseph Delorme (c'est-à-dire Charles-AugustinSainte-Beuvej connut plus que tout autre ces rêves déçus, ces passions refoulées, le besoin d'arriver et l'impuissance d'atteindre, l'orgueil intérieur et l'amer découragement. Il fut l'un de ceux que les « protections » qui s'offraient ne réussirent point à apprivoiser, et qui aimèrent mieux « se ronger que de s'attiédir. » Retourné presque aussitôt à sa solitude hautaine, il entreprit d'étudier sur lui-même la maladie de son époque; il publia son diagnostic, et scandalisa par sa franchise les salons bien pensants qu'il avait un instant fréquentés : on jugea ses confessions misérables et choquantes : on lui opposa Werther, René, Manfred, Adolphe, toutes les grandes douleurs philosophiques et aristocratiques qui avaient su concilier la confidence hardie et la soigneuse tenue littéraire, conserver jusque dans leurs plus scabreuses confessions le décorum de la bonne compagnie! Rapprochement peu équitable à son avis! Car ce « pauvre diable » de Joseph, dit-il, n'avait pas eu le choix de ses douleurs. Il ne possédait pas un château héréditaire comme René; il ne briguait pas les faveurs d'une grande dame comme Adolphe. C'était du fond de son faubourg et du haut de sa mansarde qu'il lui fallait tenter de se faire entendre!
On sait que malgré ces obstacles il rêva l'ascension du Parnasse et qu'un instant il put se croire en bonne voie pour se hausser jusqu'au sommet de la glorieuse montagne. Gui?ot n'avait vu dans le fictif Joseph Delorme qu'un Werther « carabin et jacobin ». Mais le recueil suivant du même poète — parlant cette fois sous son i nom véritable, — Les Consolations, avec leurs aspirations catholiques et leur résonance apaisée, reçurent des salons un favorable accueil à la veille des événements de juillet 1830. L'auteur qui regardait toujours avec un œil d'envie vers les grands lyriques de sa génération, les Lamartine, les Hugo, les Vigny, put se croire en bonne voie pour les rejoindre dans l'empyrée de la gloire! Vaine espérance! Son inspiration parut se dessécher avant d'atteindre à l'épanouissement qu'elle semblait promettre. Les Pensées d'août, qui ont pourtant de belles pages, suscitèrent la critique acerbe ou même la parodie « inconvenante »; et leur auteur n'usa plus désormais que de la prose. Il avait manqué ce bonheur qui échoit,
14 SAINTE-BKUVE,
dit-il, inopinément à certains poètes, lorsqu'un matin, sans y viser, ils atteignent à « quelque chose de bien venu qui prend place aussitôt dans toutes les mémoires! » Il ne devait pas satisfaire le vœu si ardemment exprimé par lui dans ses Portraits littéraires (1): « Oh ! rien qu'un petit roman, un petit poème ! Quelque chose d'à//, si petit que ce soit de dimensions, mais que la perfection ait couronné et dont, à jamais, on se souvienne! Voilà ce que je tente, ce à quoi j'aspire, et vainement! Oh! rien qu'un denier d'or marqué à mon nom et qui s'ajouterait à cette richesse des âges, à ce trésor accumulé qui, déjà, comble la mesure! Rien que le Cimetière de Gray, la Jeune captive de Chénier. la Chute des feuilles de Mille voye! »
L'inspiration essentielle de sa poésie, il l'a plus tard définie assez exactement au début de ses Causeries du lundi, lorsqu'il a parlé de ce jeune Stagyre que saint Jean Chrvsostome favorisa de ses conseils et de ses encouragements parce qu'il s'était attiré, par sa conduite décousue, la réprobation des chrétiens de son église, et passait même auprès de ceux-ci pour possédé du démon. Ce Grec de la décadence, expose donc Sainte-Beuve, est le premier type bien reconnaissable de cette famille d'esprits dont Werther et René ont été les plus illustres représentants parmi nous. Car la désespérance de Werther et l'ennui de René ressemblent de bien près au «. démon » de Stagyre, ces dispositions de l'âme se manifestant les unes et les autres par le dégoût injustifié d e la vie qui procède de l'abus de la rêverie, par un sentiment orgueilleux d'isolement moral, parl'illusion d'être méconnu, parla propension à mépriser le monde et à se croire le plus désolé des hommes, tout en faisant profession d'aimer sa tristesse et de la cultiver avec soin dans son âme. Tel fut aussi l'état d'esprit de Joseph Delorme; il s'atténuera quelque peu dans les Consolations sans cesser d'y être reconnaissable et présent.
Nous trouvons une fois de plus les mêmes dispositions de la pensée chez l'autre Aller Ego de Sainte-Beuve, chez le jeune Amaury dont l'aventure sentimentale est le sujet du roman de Volupté. Amaury nous apprend en effet qu'à la première lecture du René de Chateaubriand, il se sentit frémir jusqu'au fond de l'âme, parce qu'il crut ^e reconnaître tout entier dans le frère in-
fortuné d'Amélie. Beaucoup plus tard, lorsque Sainte-Beuve se fera le biographe assez àpreoient critique de l'auteur de René, il lui adressera de nouveau celte apostrophe passionnée : « Nous sommes vos fils, ô René! Notre gloire est d'être appelés votre race... Quand le génie de la prière et de la foi est venu vers nous, un rameau à la main, c'est par vous qu'il nous est apparu... Comme vous, nous nous sommes agenouillés, encore une fois, devant le Dieu de nos mères et nous iwonscru un moment que nous croyions'.... Nos inconstances ont été les vôtres. Ne soyez jamais renié par notre race, ô René. Soyez, dans celte tombe, tant souhaitée, à jamais honoré par nous, etc. » Un hommage qui nous permet de conclure encore à l'étroite parenté spirituelle des deux hommes (1).
En terminant ce rapide examen du tempérament poétique de Sainte-Beuve, nous donnerons une brève mention à son quatrième recueil de vers, le Livre d'amour, qui n'a été imprimé qu'après sa mort L'on y trouve réunis les poèmes qui traitent ouvertement de sa passion pour Mmc Victor Hugo, tandis que ses Consolations ne marquaient que le début, à peine avoué, de cette passion et n'en osaient que la très discrète confidence. Pour une fois heureux en amour, il n'a pas voulu dérober à la postérité les effusions lyriques dans lesquelles il croyait avoir enfin donné sa mesure. Illusion de sa part une fois de plus! Car cette publication a choqué les âmes délicates sans changer le rang honorable et pourtant secondaire qui lui avait été dès lors assigné par la postérité entre les lyriques prodigieux de son temps.
Aussi bien ses poésies se faisaient-elles de moins en moins harmonieuses avec les années. Sur le tard, (dans une lettre à Maxime du Camp), il les présentera comme des vers que rien ne prédestine à être détachés et cités en public, comme des vers boiteux, pressés, enfermant moins de mots que de sens, des vers de chambre faits pour l'ombre, non pour le soleil, l'antithèse même des rythmes pindariques : et l'on a peine à comprendre, en effet, qu'il ait été assez peu sévère aux improvisations de sa plume pour imprimer, dans ses Portraits de femmes, des rimes telles que les suivantes (il s'est avisé de versifier quelques pages d'un roman de Mme de Souza : et c'est une certaine Mathilde qui parle, après être entrée au couvent par dt'ception d'amour) :
r Pa
16 SAINTK-BEUTE,
Tout cœur fidèle a son siçne et son vœu; Edmond l'honneur. Mathilde Edmond lui-même; Mais ces soupirs, tressaillement que j'aime Sont-ils de moi, d'une vierge, de Dieu (1)?
La nature lui avait refusé le don du rythme et par conséquent interdit de cueillir le laurier du poète. Avec sagesse, il se restreignit enfin à l'office de guetteur et de vigie sur l'Océan poétique où son cri de découverte resta mêlé d'émotion et de joie. Quand on a soi-même des portions de l'artiste, j-t-il expliqué plus tard, quand on l'a été un moment ou qu'on a désiré tout au moins de le devenir, la vigilance sur les productions d'autrui devient extrême. Le coup d'œil est rapide, rarement trompeur: on reconnaît avec un instinct vif, presque jaloux, les lumières qui émergent de l'horizon et vont,successivement, éteindre les anciennes : quelque chose nous parvient très vite de tout ce qui hâte l'oubli qu'on fera bientôt de nous, de tout ce qui présage à d'autres les honneurs ou les palmes que nous avions ambitionnées pour nous-mêmes. Dans sa nouvelle intitulée Une vie de poète, l'écrivain allemand Tieck a décrit avec vérité ce mouvement de tristesse d'abord jalouse, en Marlowe, le dramaturge anglais, obligé de constater les premiers succès de Shakespeare : mais Marlowe se décide a l'admiration pour son jeune rival, et, par là, se sauve de la souffrance.
Sainte-Beuve a le plus souvent fait de même, bien qu'on ait dit tant de fois le contraire, et ses réserves sur les grands romantiques ont à notre avis, des motifs plus avouables que celui de la jalousie dénigrante ou de l'envie incapable de se contenir : ce sont en effet des objections morales, non pas artistiques qu'il leur oppose : nous essayerons bientôt de le prouver. Et, d'autre part, il a raison de le proclamer, ses propres tentatives poétiques ont grandi en lui l'artiste qui s'est ensuite affirmé, de façon incontestable, dan? son roman de Volupté, dans son histoire de Port-Royal et dans mainte page de son œuvre critique. On ferait erreur, a-t-il expliqué quelque part (2), si l'on pensait que la poésie ne puisse se produire au jour que parée des attraits du rythme et de la mesure. Elle se manifeste aussi par une lumière d'expression vive et juste qui resplendit soudain dans quelque soigneuse analyse, par le sens propre, l'esprit, la vie qu'elle restitue aux choses en les traduisant par le verbe.
(1) Portraits contemporains. I. 12-4.
fi) Portraits contemporains. II.
Cela est très vrai de sa prose infiniment souple et nuancée, dont on sait en effet quelles satisfactions elle réserve aux esprit délicats. Choisissons pour finir et à titre d'exemple, parmi les innombrables réussites de sa plume, l'étonnant paragraphe descriptif qu'il a consacré à Villemain, professeur en Sorbonne (1) : « Dans l'entraînement de la parole, écrit Sainte-Beuve de ce prestigieux orateur, sa présence d'esprit lui a joué plus d'une malice, car son naturel irrésistible s'échappe alors : il a ce que les anciens appelaient les jeux de l'orateur, dicta, sales, l'anecdote aiguisée, la sortie imprévue, que son masque expressif et spirituel accompagne. Si la saillie est trop forte, trop hardie (jamais pour le goût) si elle a trop porté, il la ressaisit au vol : il la retient, et elle échappe encore ! Et c'est quelque temps une lutte engagée de la vivacité et de la prudence, un miracle de flexibilité et de contours, de saillies lancées, reprises, rétractées, expliquées, toujours au triomphe du sens et de la grâce! »
N'est-ce pas là un merveilleux couplet de virtuose, sûr de son instrument, de son doigté et de son art? Mais il faut arrêter ici notre étude du romantisme juvénile de Sainte-Beuve. Nous allons le voir occupé à de moins attrayantes besognes qu'à celle d'exprimer par les balancements harmonieux du verbe les plus impérieuses et les plus subtiles émotions de son âme.