VOLUPTÉ
Au début de l'année 1830, Sainte-Beuve, écrivait à son ancien camarade, l'abbé Barbe : « Je suis en proie au vague des passions (le mal de Bené, comme on le sait) que personne peut-être n'a ressenti aussi cruellement que moi... J'ai la réputation d'un homme fort exagéré en romantisme. Ce sont là des préjugés; je tiens très peu aux opinions littéraires ». l'eut-être, mais le romantisme est bien autre chose encore qu'une opinion littéraire, et c'est pourquoi les
Portraits contemporains. I.
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lecteurs ou amis du jeune écrivain se montraient clairvoyants lorsqu'ils l'associaient d'instinct au mouvement rousseauiste, à cette heure de sa carrière. Volupté, le titre du roman si révélateur, si pénétrant, dans lequel Sainte-Beuve a disséqué son âme à notre profit, ne sera, de son propre aveu, que le mot choisi par lui pour exprimer tant bien que mal « cette sorte d'ennui tendre assiégé de hantises pieuses » qui fut la nuance particulière du mal de l'auteur au sein de l'universelle névropathie moderne; usure nerveuse qui naît de l'effort d'adaptation très intense dont l'allure vertigineuse du progrès matériel pendant l'ère individualiste et bourgeoise nous impose la nécessité.
La plupart des biographes de Sainte-Beuve ont donné une grande importance à une prétendue période catholique de sa pensée qui se placerait entre 1829 et 1835 environ, période au sortir de laquelle il aurait marché sans hésitation ni recul vers l'incroyance, vers le positivisme, enfin vers l'anticléricalisme tranchant qu'il afficha pendant les dernières années de sa vie. C'est là, selon nous, une vue peu exacte de son évolution intellectuelle, et l'époque de sa vie pendant laquelle il a manifesté en effet quelques velléités catholiques se caractérise à nos yeux par une crise de mysticisme passionnel. Il accommode tout simplement de son mieux, à cette heure de son existence, son attitude théorique et le ton de ses écrits à la croyance de ses amis Hugo, mari et femme, qui étaient alors très décidément chrétiens l'un et l'autre; de là l'illusion de ses observateurs insuffisamment attentifs qu'une circonstance conlribue d'ailleurs à maintenir sur la fausse voie dans laquelle ils se sont engagés. Son déguisement catholique, qu'il adopta par une sorte de mimétisme mental instinctif, ne lui est point tout «l'abord apparu comme un déguisement à lui-même. Il a été sincèrement désireux du repos d'esprit que procure une foi précise et une ferme croyance. Mais là ne fut jamais le ressort vrai de son activité vitale ; Pons, l'un de ses secrétaires, nous fait pressentir le secret de s. m. altitude lorsqu'il lui attribue une virtuosité singulière dans Vari (/< relever à ses propres yeux la femme qui glisse, de lui voiler sa faute et de lui embellir sa faiblesse. Nous chercherons de ce côté le mobile principal des attitudes vaguement religieuses qu'il affecte à ce m< ment de son évolution intellectuelle.