I. — Sur les sentiers de la passion adultère
L'amour auquel nous venons de faire allusion est désormais assez notoire pour qu'on puisse sans trop de scrupule lui donner la place qu'il mérite d'occuper dans l'histoire littéraire et morale du dernier siècle. Nous rappellerons donc que, dans les premiers jours de 1827, Sainte-Beuve lie connaissance [avec le jeune ménage Hugo, logé à sa porte, et met sa plume de critique, dès lors estimé, au service des légitimes ambitions de renommée que nourrit le grand poète. Après deux ans d'intimité affectueuse, vers la fin de 1828, il se reconnaît épris de l'épouse de son ami, Adèle Hugo, et les mois suivants sont donc pour lui remplis d'angoisses, d'hésitations, peut-être de remords anticipés. Au milieu de 1829, la jeune femme s'aperçoit enfin de la passion dont elle est l'objet: elle ne paraît pas avoir songé à y couper court, rassurée qu'elle fut sans doute par les affirmations platoniques de son soupirant. Celui-ci incline d'ailleurs adroitement dès lors ce platonisme glissant vers le christianisme mystique (qui en procède pour une part comme on le sait), exploitant ainsi, nous l'avons dit, les sentiments de piété qui sont à ce moment communs aux deux époux entre lesquels il partage ses affections les plus ardentes.
En novembre 1830, Hugo discerne à son tour les sentiments que sa femme inspire à son ami, et, chose plus singulière encore, lui non plus ne songe pas à couper court ou à trancher dans le vif-' poussé par quel mobile, c'est ce que nous aurons à discuter dans un instant. En mars 1831, il découvre qu'Adèle, jusque-là épouse éprise et tendre, n'est pas sans payer son amoureux de quelque retour. Il se produit alors entre les deux hommes une explication et un compromis dont lesclauses sont mal connues, mais qui maintient les apparences extérieures de leur amitié pendant quelque temps. Plus tard, Sainte-Beuve insinuera dans l'oreille de certains confidents que Hugo aurait été conduit à cette tolérance ou même à cette complaisance, — assez étrange, il faut le reconnaître — par une considération fort mesquine, par sa vanité d'auteur, par le désir de conserver l'appui d'un critique de plus en plus influent sur l'opinion lettrée. En réalité, il paraît avoir agi sous l'impulsion d'une optimiste et généreuse confiance dans la loyauté du couple tenté.
Pendant cette période de relations déjà moins familières entre les deux hommes, Adèle accorde à son soupirant des rendezvous clandeslins dans une garçonnière située près de l'hôtel Saint- Paul — ce qui est une imprudence plus grave que les précédentes, bien qu'elle lui résiste encore à ce qu'il semble. — Au début de 1833, Hugo, peut-être instruit de ces entrevues pour lui si suspectes et si blessantes, s'affiche ouvertement de son côté avec Juliette Drouet qu'il ne quittera plus sa vie durant. Sainte-Beuve aurait alors exploité cette situation sans scrupules et c'est à ce moment que se placerait la chute d'Adèle, si chute il y eut toutefois. Mais les probabilités sont pour cette solution radicale du problème après les précisions du Livre d'amour, après d'autres allusions de l'amant heureux dans les ouvrages parus de son vivant, après les publications récentes et si curieuses de M. Louis Barthou. — Pourtant Hugo paraît n'avoir jamais cru à sa totale infortune conjugale.
La rupture entre Sainte-Beuve et lui se place en 1834 seulement; elle fut motivée, du moins en apparence, par un article peu chaleureux du critique sur les pages que le poète venait de consacrer aux Mémoires de Mirabeau; et, quelques mois p'us tard, le fossé fut creusé davantage encore par une étude de Sainte-Beuve sur les Chants du Crépuscule; il y blâmait, de façon fort intelligible pour ses lecteurs, la promiscuité qui règne, dans ce recueil de vers entre les morceaux qui s'adressent à l'épouse et ceux qui chantent la maîtresse de l'auteur. 11 semble d'ailleurs que Mme Hugo restant attachée à son mari par le cœur, sa peu explicable faiblesse ait trouvé son terme presque en même temps que l'amitié de son mari pour son amant. La rupture totale entre elle et Sainte-Beuve n'aurait eu lieu pourtant qu'au début de 1837, laissant place ensuite à des relations d'amitié et même de complicité littéraire aussi difficiles à comprendre que tout le cours de ce roman bizarre. Oui, tout est très difficilement intelligible à notre avis dans cette aventure. Écoutons un contemporain qui nous renseignera sur l'aspect physique du séducteur à celte date : « Je le trouve intéressant, en écrit Quinet le 19 janvier 1830 — c'est-à-dire au temps des progrès du critique dans la faveur de son aimée, — mal. figure joufflue et pantelante, blanche plutôt que pale. Il est petit, gros, et surtout gauche! Mais il a de la simplicité, rien d'un petit maître et suffisamment l'air d'un cinquième étage! » C'est-àsans nul doute, que l'aspect du poète de Joseph Delormei récem-
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ment publié, s'accorde avec le ton de ses vers révoltés. — Comment donc une femme profondément religieuse qui, adolescente, a fait un mariage d'amour avec un jeune homme de. son âge, a eu de lui plusieurs enfants, s'est passionnément attachée à cet époux qu'elle continuera d'entourer de sollicitude jusqu'à son dernier jour, comment une telle femme se laisse-t-elle détourner de ses devoirs par un homme sans beauté, sans génie (il passait tout au plus pour un talent à cette date), d'allure peu conquérante et qui ne partageait qu'à demi, avec des réserves et des réticences, ses plus essentielles convictions religieuses ? 11 y a là un problème psychologique dont la solution assurée nous échappe, et sur lequel, nous sommes réduits aux conjectures, plus ou moins vraisemblables. Ses données véritables se dérobent à nous en effet, l'un des acteurs de l'aventure n'ayant rien trahi de ses impressions ou souvenirs (si nous exceptons une confidence lardive de M"1* Hugo à Alphonse Karr, dont le témoignage peut être suspecté sur ce point : l'autre n'ayant parlé que par allusions ou par confidences fragmentaires, soigneusement formulées à son avantage.
La solution jadis proposée par Jules Lemaître dans ses spirituelles conférences sur Les péchés de Sainte-Beuve, c'est la « bêtise » de Mme Hugo. Mais celte bêtise n'est nullement certaine : nonchalante, dépourvue d'énergie peut-être, cette belle personne a mainte fois fait preuve d'intelligence et de perspicacité selon nous. Nous pencherions plulôt à croire qu'elle devint la victime d'unesurprise, provoquée certes par ses imprudences et ses étranges faiblesses, mais qui n'eut pas de lendemain peut-être, ou presque pas. Sainte- Beuve aurait alors amplifié son triomphe à plaisir dans les pages pleines de suffisance, qui ont pris place en son Livre d'amour. Son roman de Volupté, si largement autobiographique, nous parait appuyer celte hypothèse (1). Nous y lisons en effet que la femme au cœur pudique, confiante et sans désirs, est assez comblée de voir son ami à ses côtés, lui abandonnant tout au plus sa main pour un instant et le traitant comme une sœur traite sa sœur chérie : mais que l'homme, au contraire, fut-il doué du caractère discret
(1) Et aussi cette apostrophe au plaisir qu'il a mise en note à l'un de ses Portraits contemporains (III, 145). « Je n'ai jamais conçu l'amour sans toi, sans ton espoir, sans ta promesse, sans ta possession enfin et tes grâces abandonnées. Tu souris trop peu à nos amours que tant d'obstacles jaloux traversèrent : tu souris pourtant assez, 6 plaisir, pour que l'image en reste au fond da mon cœur pleinement couronnée ! »
d'Abel ou de Jean [le disciple aimé), souffre en secret de celle position incomplète et fausse qui le blesse dans sa nature secondaire, sourdement grondante et agressive. C'est l'attitude que Sainte-Beuve reprendra dix ans plus tard aux côtés de M"" d'Arbouville et que, moins contraint par son catholicisme de commande, il traduira franchement par la cynique théorie du Clou d'Or, mais sans aucun succès cette fois.
A un homme disposé de la sorte, insiste le psychologue si curieusement scrutateur de Volupté, les moments les plus harmonieux en apparence deviendront vite une douleur, un péril, une honte, l'exposeront à des retours égoïstes sur lui-même, lui conseilleront Y irritation et la cruauté. C'est pourquoi, tandis que Mme de Couaen i Adèle) goûte dans le tête-à-tête avec Amaury (Charlesj des douceurs et des joies qui l'incitent à remercier Dieu pour l'avoir dotée à la fois d'un mari qu'elle vénère et d'un ami qu'elle estime, cet ami hasardera dans l'occasion des exigences assez crues, qu'elle aura peine non seulement à contenir, mais même à comprendre!
Pourtant, ce sont de vagues aspirations mystiques qui font le sujet le plus fréquent de leurs conversations quotidiennes, et tel devait être aussi le thème habituel des entreliens de Sainte-Beuve avec Mme Hugo dans le tête-à-tête : elle, donnant sincèrement l'accent catholique à ces effusions religieuses, assez singulièrement motivées, lui s'efforçant de prêter les mêmes résonances à la piété rousseauiste dont il était réellement animé à cette époque de sa jeunesse. Nous pouvons nous faire une idée de leurs dialogues émus par certains textes que nous possédons de la plume du jeune critique-poète et dont nous allons étudier les subtiles nuances de sentiment et de pensée.
Écoutons par exemple de quel ton il dédie au mari d'Adèle, en décembre 1829, le recueil des Consolations qui est l'expression la plus marquée de ses prétendues sympathies catholiques : il y a là une très adroite indication voilée el destinée à la seule Adèle des alternatives par lesquelles l'auteur de ces vers a pas<é durant année qui s'achève : amoureux pendant six mois sans être compris, mais assuré depuis six autres mois que son amour est toléré. (.< Lorsqu'une jeune àme, écrit-il donc à Victor, subit une de ces profondes maladies morales qui décident de sa destinée, si elle survit et en triomphe, si, la crise passée, la liberté humaine re-
prend le dessus et recueille ses forces éparses, alors le premier sentiment est celui d'un bien-être intime, délicieux, vivifiant. On essuie son front de sa sueur froide : on s'abandonne tout entier au bonheur de renaître et de respirer. » Nous savons déjà que l'auteur de ces lignes ambiguës respire en effet plus à l'aise depuis le mois de juillet précédent et nous savons aussi pourquoi : mais le mari, abusé, ne concluera qu'à une crise d'aspiration vers la croyance, qui s'est heureusement dénouée par un élan de confiance et de gratitude envers le Ciel.
« Vous m'avez consolé d'abord, reprend le poète des Consolations en s'adressant au ménage ami, et ensuite vous m'avez porté à la source de toute consolation véritable. Si la mystérieuse semence de la rêverie a été jetée en nous et a germé sous nos larmes dès l'enfance, si nous nous sentons de bonne heure malades de la maladie de saint Augustin et de Fénelon... il n'y a qu'une voie ouverte pour échapper à l'ennui dévorant et au mysticisme insensé par les formes divines et permanentes imposées (dans le christianisme) au repentir, à la prière et au pardon (il s'agit sans doute du confessionnal) ...Nous parlons souvent de tout cela, 6 mon ami... et nous différons quelquefois un peu, parce que vous êtes fort et que je suis faible! ». — Hugo est encore pleinement catholique, au moins d'attitude, en ces derniers mois de la Restauration, répétons-le, et Sainte-Beuve fait donc mine de se laisser guider par lui, sans hâte et sans décisive démarche, sur des voies dont r;ous savons quel est, dans son esprit, l'aboutissement entrevu.
La dédicace placée en tête des Consolations s'adresse surtout à Victor Hugo ; mais plus d'une pièce du recueil est dédiée à Mme Hugo en particulier : cherchons à préciser le caractère de ces derniers morceaux. L'amoureux prudent ne s'avise pas d'inculquer à son amie le mysticisme passionnel qui le conduirait à la réalisation de ses vœux, sur le ton impérieux et tranchant qui sera, peu après, celui des héros de Sand : prédication qu'on peut résumer A peu près en ces termes: « Dieu a mis dans mon sein la passion, il est en train de la mettre dans la vôtre : obéissons de concert à la voix du Ciel! » Car celte voix de l'instinct rebelle aux règlements sociaux jue le christianisme disait celle d'un Tentateur aux visées dévasta-
trices, le Quiélisme, continué par le Rousseauisme, l'a transposée dans de plus honorables parages! Mais, à l'acceptation de ces maximes nouvelles il faut une préparation mentale que Mme Hugo n'avait pas reçue : chrétienne rationnelle d'éducation, elle ne supporterait pas une pareille franchise. Son séducteur choisit donc de lui murmurer à l'oreille avec des ménagements infinis : « L'amour que je ressens pour votre personne, cet amour humain très élevé, très pur, réveille en moi, par une influence sympathique, l'amour divin que j'y avais laissé assoupir ! Dans les limites où je forme le projet de la contenir, cette passion est donc bien voulue de Dieu. elle aussi, ne serait-ce qu'à titre de consolation pour le passé triste et d'aiguillon pour la plus entière conversion future ! » En d'autres termes, cette passion adultère est, — selon lui, — une manifestation détournée (oh! combien) de la grâce céleste. Il ne se hasarde point à se réclamer d'un Dieu-Nature, plus ou moins ouvertement conseiller de liberté amoureuse : il invoque un Dieu toujours chrétien d'apparence qu'il montre en disposition de favoriser, pour le bien futur des âmes, certaines émotions erotiques sublimées de ces âmes. C'est une forme, très ingénieuse, du platonisme, conservé et cultivé dans l'âme européenne par le genre romanesque et par l'évolution parallèle des mysticismes d'amour à travers le Moyen âge et les temps modernes. Ecoutons plutôt les accents de cette Muse plaintive et quelque peu sournoise.
La première des pièces du recueil qui portent en épigraphe les initiales d'Adèle : à Mme V. H., dépeint cette belle personne fort mélancolique en dépit de son bonheur conjugal et maternel accompli. Elle dirige vers le ciel a sa noire prunelle » avec une expression de profonde tristesse :
C'est que, même, au delà des bonheurs qu'on envie, Il reste à désirer dans la plus belle vie; C'est qu'ailleurs et plus loin notre but est marqué, Qu'à le chercher plus bas on l'a toujours manqué.... Que, dans le fond obscur de notre humble destin
Se révèle l'espoir de l'éternel matin
Et ce grave penser qui ramène au Seigneur Soutient l'âme et console au milieu du bonheur!
Le mari comprendra que l'ami de la maison aspire au ciel : la femme mieux renseignée sur les émotions de cet ami, interprétera
sans doute de plus exacte manière « le désir » dont il est question dans cette strophe.
Un autre détour du poète est plus subtil encore : il consiste à combiner habilement le mysticisme esthétique, l'aspiration au génie considéré comme un présent du ciel (c'est là son lien de disciple à maître avec le mari), au mysticisme passionnel, à la thèse de l'amour voulu de Dieu dans tous les cas, qui a pour objet de l'avancer dans l'intimité de la femme : la transition du premier de ces états d'âme au second étant si habilement ménagée que, seul, un regard averti par les révélations ultérieures du Livre d'amour [ou préalablement éclairé comme celui de Mme Hugo par des aveux antérieurs) parvient à les distinguer l'un de l'autre. C'est, en effet, sous le couvert de sa double amitié pour les époux, amitié quasi-amoureuse dont le génie de Victor est le seul objet avoué, que Sainte-Beuve va plaider sa cause sentimentale auprès d'Adèle. — Dans une autre pièce dédiée à Mme V. H., nous apprenons qu'un « nuage » vient de passer entre elle et le poète — nuage qui pourrait bien être né de la tardive clairvoyance de la jeune femme sur les sentiments du jeune homme à son égard, puisque, précisément, le morceau est daté de juillet 1829. — On va voir combien l'amphibologie y est habilement maniée et soutenue, puisque le lecteur, même mis en garde, ne pourra discerner si le lyrique parle de son amour, désormais connu de celle qui l'écoute, ou de son amitié mystique à l'égard du grand poète des Odes et des Orientales. — Pourquoi, dit-il d'abord en vers (d'ailleurs franchement médiocres cette fois), pourquoi lui faire injure en doutant de la qualité de son dévouement :
Pourquoi, lorsqu'ici-bas, à l'ennui condamné, Las de soi-même, on s'est à quelque autre donné, Qu'en cet autre on a mis son àme et sa tendresse,
Ses foyers, son orgueil et toute sa jeunesse
Lorsqu'autre part qu'en nous notre espoir refleurit, Lorsque, pour l'être aimé, pour tous ceux qu'il chérit, Pour leur salut, leur gloire (!) et pour leur moindre envie, A toute heure, on est près de dépenser sa vie, Pourquoi venir alors nous dire que la foi Est morte aux cœurs humains, que chacun tire à soi?... Et quand on vit, qu'on s'aime et que Von a •pleuré On pardonne, on oublie, et tout est réparé.
Lendemain d'explication entre Adèle et l'ami, sans nul doute; en tout cas évocation d'une scène qui a provoqué les « pleurs » du
poète et qui, la dédicace l'établit, a eu Adèle mais non point Victor pour second acteur; enfin un involontaire aveu sur la sollicitude du rimeur pour la gloire de ceux que chérit l'être aimé. Comment douter après cela que l'être aimé s«it, non point Victor comme le lecteur vulgaire est invité à le comprendre, mais bien M"* V. H., comme celle-ci le comprendra fort bien! Quant au mari, il lira lui aussi sans comprendre; il se félicitera de l'attachement gratuit que lui voue un homme de cœur et de talent!
La pièce XIIe du Recueil, adressée à Deux absents, et dont l'épigraphe est empruntée de Werther, — ce qui est un indice et une audace, — réunit du moins les deux époux dans une commune effusion de tendresse :
Èîres chers, objets purs de mou culte immorte)
Ailleurs, ici, toujours, vous sertz tout pour moi. Couple heureux et brillant, je ne vis plus qu'en toi!...
Dans la IVe pièce, le poète fait à. un autre ami de lettres, à Ulric Gultinguer, la confidence de son nouvel amour qu'il met nettement sur le compte de la volonté céleste :
Depuis que de mon Dieu la bonté paternelle
Baigna mon cœur enfant de tendresse et de pleurs,
Alluma le désir au fond de ma prunelle
Et me ceignit le front de pudiques couleurs
Et qu'il me dit d'aller vers les villes des hommes,
Si, touché des cris sourds de la chair qui murmure
Sans attendre, ô mon Dieu, le fruit vermeil et frais
J'ai mordu dans la cendre et dans la pourriture
Pardonne à mon délire, ete
Ce serait bien si le fruit vermeil était la compagne de vie que le Dieu du christianisme rationnel consent par l'un de ses sacrements au jeune homme, — encore que le rôle de ce Dieu ne soit pas d'allumer le désir au fond des prunelles bumaines : — mais, dans la confidence à Guttinguer, ce fruit mis par Dieu en réserve et dont l'imprudent n'a point attendu le don, c'est une femme mariée et la femme d'un ami très cher! 11 rencontre, en effet, depuis quelque temps, poursuit-il, une « blanche beauté » dont il ne doute pas qu'elle ne se conforme en fin de compte aux intentions du Très-Haut sur la destinée de son élu. S'il mérite d'être pardonné pour ses anticipations sur cet étrange décret du Ciel en sa faveur, c'est
qu'il se promet de suivre désormais plus docilement une impulsion dont il discerne enfin le sens!
Ces beaux pieds transparents, faits po<;r fouler la rose, Je les ai vus Mon Dieu, fais que je puisse aimer!
Enfin, dans la pièce XIe du Livre d'amour (fait presque tout entier de poésies d'une date plus tardive) c'est à l'amie elle-même que s'adresseront ces effusions ambiguës du mysticisme passionnel qui font fâcheusement songer à Tartuffe aux pieds d'une autre épouse :
Nous sommes, mon amie, aussi pleins d'innocence Qu'en s'aimant tendrement le peuvent d^ux mortels! Ne l'accuse de rien! Tes vœux purs dans l'absence, Pourraient se suspendre aux autels!
Te vient-il du passé quelque voix trop sévère, Redis-toi tout le bien qu'eu m'aimant tu me fis; Que par toi je suis doux et chaste et que ma mère Ms sent pour elle meilleur fils!
Tu n'as jamais connu clans les oublis extrêmes Caresse ni discours qui n'ait tout respecté. Je n'ai jamais tiré de l'amour dont tu m'aimes Ni vanité, ni volupté!
La volupté devait, enfin venir, si nous en croyons la suite du Livre d amour et, quaat a la vanité, ce livre lui-même en est bien le monument le plus insigne si l'on réfléchit qu'il fut imprimé et distribué sous le manteau à quelques intimes, environ dix ans après l'aventure qu'il commémore, et cela, au mépris des prescriptions les plus élémentaires de la délicatesse et de la courtoisie, sinon de la reconnaissance !
On voit quelle est la source trouble d'où procède le douteux catholicisme des Consolations dont le dernier reflet éclairera Volupté ciuqans plus lard. Ce roman qui, au point de vue psychologique' reste un iiscontestable chef-d'œuvre est de fort suspscte inspiration morale. Au Jean-Jacques des Confessions, il emprunte le Ihème idéalisé de l'amour pour la femme d'un ami (M™* d'Houdelot pouvait passer pour mariée à Saint-Lambert dans les conventions de l'époque). A Werther, il faille m^.me emprunt tout en aggravant le cas du séducteur, puisque l'Allemand a du moins connu et aimé Charlotte jeune fille et sans même la savoir fiancée tout d'abord. De René, il copie cette attitude, si commode a l'immoralisme romantique, qui consiste à se raconter dans ses péchés avec eom>
plaisance sous prétexte de fournir un exemple à ne pas suivre. Mais il n'a pas mené son roman jusqu'à la conclusion qu'il assure lui avoir pu donner dans la vie réelle.
Madame de Pontivy sera plus. explicite : il écrivit cette nouvelle lorsqu'il sentit lui échapper Adèle, dans l'intention de la retenir et delà fixer à ses côtés. L'héroïne montre une sorte de fierté modeste ou même de sauvagerie timide qui isole son âme et la fait parfois méconnaître. Mariée très jeune, elle sera persuadée qu'elle aime son époux : mais lorsque des circonstances politiques auront contraint cet époux à l'exil, elle aimera beaucoup plus véritablement M. de Murçay, un calviniste, converti de force au catholicisme parce qu'il était parent de Mme de Maintenon : « Il rougissait à ce seul souvenir, peu calviniste d'ailleurs aussi bien que légèrement catholique : homme sensible plutôt, comme on allait bientôt dire ! » En d'autres termes, rousseauiste de tempérament et de tendance aussi bien que Charles-Augustin Sainte-Beuve. Leur liaison suit cependant son cours et Mme de Pontivy y devient avec le temps plus passionnée, tandis que M. de Murçay, pour sa part, se sent bien comblé (ce qui est sensiblement plus froid). Mais quoi, ajoute son historien si particulièrement renseigné, le bonheur en chacun a ses teintes et les teintes de la félicité restent chez lui pâlissantes parce que, très vite, il y combine une sorte de tristesse qui en augmente peut-être le charme, mais qui en dérobe aux autres l'éclat. Cet esprit si fin, cette âme si tendre qui avait eu tous les avantages dans les préambules de la passion, se repose volontiers plus tard, sur ses lauriers de conquérant erotique, content de se perdre avec passivité dans les flammes de son amie. Et celle ci se montre peu satisfaite de son attitude nonchalante, ainsi qu'elle nous paraît fort autorisée à le faire sentir.
Il semble que le prétendu catholicisme de Sainte-Beuve, qui avait contribué à son succès amoureux, ait commencé de pâlir en lui après son triomphe aussi bien que la teinte de sa félicité erotique et que son dévouement à l'école romantique ou au chef de cette école. C'est du moins ce qu'il fait entendre par les dispositions d'esprit qu'il prête à son Murçay, installé dans les bonnes grâces de Mme de Pontivy. Esprit éclairé et libre, écrit-il, ce gentilhomme finit par se révolter contre le groupe de molinistes intrigants qui gravitent autour de son amie. Des excès de pareils fanatiques, Murçay avait souri tout d'abord : il s'en irrite â la longue parce qu'il est
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contraint de servir sa maîtresse dans ce déplaisant entourage et de faire constamment effort pour Yen séparer par la pensée (Sainte- Beuve s'était montré très froissé par la part que Mme Hugo prit à la campagne de propagande romantique d'où sortit le triomphe d'Hemani). Son monde à lui en effet, le monde conforme à sa délicatesse de goûts aurait été bien plutôt celui des Caylus, des du Deffand etdes Parabère, ou encore le monde de Mme de Lambert et de M. de Fontenelle (lisons le salon de Mme Récamier et celui de la comtesse Mole).
Ce sont là il faut l'avouer, de bien subtiles et médiocrement persuasives excuses pour la nonchalance amoureuse, et Mme de Pontivy en vient à juger son amant trop tiède à son égard. Alors celui-ci entreprend de se justifier par un plaidoyer directement inspiré de Jean-Jacques et que tout le récit a certainement pour objet de rendre plausible : « Quoi, dit-il, en prenant l'offensive à son tour, votre cœur n'a pas eu un cri à ma rencontre ? J'ai eu des torts, des détails de froideur,, de négligence, je le confesse et j'en pleure. Mais que sont-ils, et combien me les suis-je reprochés J Combien de fois en ai-je souffert! Je les aurais rachetés aussitôt échappés, mais le monde, survenant, me contraignit, et ma foi en vous d'ailleurs, répondait à tout. Je croyais à un feu perpétuel qui purifie. Je croyais tellement à un abîme sans fond où aucun de mes torts ne s'amassait! » C'est l'attitude habituelle de Rousseau en amour, et en amitié plus encore.
Dans la nouvelle de Sainte-Beuve, Mme de Pontivy se laisse convaincre et sourit de nouveau à son amant : leur amour connaît de la sorte plusieurs printemps successifs, durant lesquels son ardeur, à elle, laisse place aux nuances, tandis que ses lueurs à lui, se renforcent jusqu'à l'ardeur. Mais l'amie se lassera enfin de ce renversement des rôles erotiques tels que la galanterie romanesque en a fixé pour nous les normes; et dans la réalité, Adèle ne tenta pas même de provoquer le renouveau que semblait désirer son séducteur. Quant à l'ardeur de ce dernier, il nous apprend par les derniers vers du Livre d'amour, qu'il la perdit pour avoir trop recherché la « nuance ». Dans les derniers jours de 1837, il écrira de Lausanne à Marinier : « Je ne reverrai ni n'écrirai jamais I J'ai été si blessé d'une telle indifférence: mais blessé, cela veut dire que j'en souffre encore ! » Telle est l'ordinaire conclusion des amours « éternels » pour les cœurs « sensibles » de ce temps.
Vinet, le critique calviniste, dira plus tard après avoir lu Madame de Pontivg que dans cette nouvelle, une affection illégitime est environnée d'on ne sait quelle trompeuse auréole d'innocence et de vertu, ce qui est la tradition rousseauiste depuis X Hélais?. Enfin nous rappellerons, pour terminer cet exposé, un texte bien connu de Sainte-Beuve dont on a dit qu'il traduisait sa pensée de vieillesse plutôt que celle de sa trentième année, mais qui demeure véridique en son fond selon nous, et qui apporte une éclatante confirmation à notre thèse : « J'ai fait, écrira-t-il en 1863 à l'épicurienne Hortense Allart, un peu de mythologie chrétienne en mcn temps... C'était un moyen d'arriver aux belles et 6xer un plus tendre amour ! » Quant à la demi-publicité donnée par lui à ses vers d'amour coupable, nous rappellerons qu'il l'a expliquée publiquement,à mots couverts, en ces termes dans son étude sur Fauriel (1 : « N'oublions pas que la mesure de la moralité varie singulièrement avec les siècles et selon les pays. L'imagination des poètes a été. de tout temps, très sujette h fausser cette mesure.U arrive souvent à un poète de s'éprendre si tendrement de son passé, même d'un passé douloureux, même d'un passé déréglé et coupable, qu'il s'y attache davantage en vieillissant, qu'il le ressaisit étroitement ptr le souvenir, qu'au risque de perdre plus tard en estime, il sent !e désir passionné de le transmettre, et qu'il a la faiblesse d'en vouloir tout consacrer. Je recommande cette considération à ceux qui ont sondé, dans quelques-uns de ses recoins secrets, cette natxne morale des poètes ! » C'est en effet comme « poète » que Sainti - Beuve s'est longtemps accordé et a recommencé de se consentir à a fin de ses jours toutes les licences du mysticisme esthetico-passioi.nel. N'oublions donc pas cet aveu qui explique, à notre avis, tou e la dernière partie de son activité critique.