‹ Sainte-BeuveChapitre 8 sur 30 · CHAPITRE III Mysticisme social. — La déception de · texte numérisé non relu

CHAPITRE III Mysticisme social. — La déception de

Nous avons, dans notre précédent article, essayé d'établir que Sainte-Beuve fut, par tempérament, un romantique, qui tenta d'abord d'exprimer sa conception de la vie par la poésie lyrique,

(1) Portraits contemporains, II.

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puis, après l'échec de cette tentative, par le roman autobiographique, à l'exemple des plus illustres parmi ses frères en mysticisme rousseauiste. Dans l'un et dans l'autre domaine, il a fait preuve d'un incontestable ou même d'un rare talent. Mais, en poésie, l'insuffisance de son sentiment rythmique, dans le roman, la médiocre ampleur de son imagination créatrice ont rétréci et bientôt fermé devant lui toute perspective de glorieux avenir. Il a résolu, en conséquence, de demander à la critique et à l'histoire les ressources nécessaires à son existence et, s'il était possible, la renommée, les honneurs qu'il se sentait interdits sur la voie d'abord choisie par lui de préférence à toute autre. Toutefois, avant de quitter cette voie sans esprit de retour, il a quelque temps jugé en poète et en romancier le gouvernement de son pays : il a mis sa plume au service du rousseauisme ou du romaniisme politique ; et c'est cet épisode de son activité intellectuelle que nous projetons d'étudier maintenant. Le sujet est de caractère grave et nous nous excusons d'avance pour l'effort que nous allons être contraint de demander à votre bienveillante attention. 11 est, en revanche, asspz actuel, car le mysticisme démagogique n'a pas cessé de jouer un grand rôle dans les agitations sociales de l'heure présente.

L'influence rousseauiste, assez modérée pourtant, de Daunou,de Dubois et de quelques rédacteurs du Globe, développa chez Sainte- Beuve, dans le sens politique, sa disposition mystique de naissance (de même que sa fréquentation chez Victor Hugo encourageait en lui le mysticisme esthétique et le mysticisme passionnel). Il nous a dit que Mme de Staël avait été, dans cette direction, son initiatrice, au moyen de ses premiers livres, le traité de V Influence des passions et celui de la Littérature dans ses rapports avec les institutions sociales. Lorsque, parmi ses Portraits de femmes, il tracera, avec respect, avec une visible complaisance, la silhouette morale de Germaine Necker, il nous apprendra qu'il a lu les premiers écrits de cette femme à la virile intelligence, non pas lorsqu'il eut atteint sa vingt-cinquième année, comme elle-même conseille de le faire, mais un peu plus tôt, à l'âge où tout est simple encore et vigoureux, en politique aussi bien qu'en amour, à l'âge des solennelles résolutions. Elle lui parut aussitôt la plus illustre interprète d'une époque qui eut, dit-il. son mérite et sa gloire, le règne éphémère de la Constitution de l'an III, c'est-à-dire les débuts du Direc

toire. Elle vint exprimer à ses yeux, de la façon la plus complète, l'élan philosophique et poétique exalté, enthousiaste et pur de cette période républicaine que ne souilla point le crime politique : elle lui parut avoir réalisé, en littérature « l'équivalent d'une marche de Moreau sur le Rhin ou de quelque premier combat d'Italie! » En réalité, la littérature de cette époque représente, au lendemain de la Terreur jacobine, une tentative de retour au girondinisme émotif et pavé de bonnes intentions -, et cela malgré la rude expérience de la nature humaine authentique que les Français venaient de réaliser sous le régime de Marat et de Robespierre.

C'est dans ces dispositions « girondines » que les événements de juillet 1830 trouvèrent le poète des Consolations. Par malheur, les lendemains immédiats d^s trois journées « glorieuses » n'eurent rien de très satisfaisant pour cet état d'esprit, dépourvu de maturité, qui est une forme spécieuse — et jusqu'à un certain point normale dans la jeunesse en effet, — de ce que nous appelons volontiers le mysticisme social, la foi dans la bonté de l'humaine nature pour résoudre, sans grand effort individuel, avec un minimum de discipline extérieure, les difficiles problèmes de l'ordre et du progrès d'ensemble dans les sociétés modernes, Sainte- Beuve a exprimé par une image heureuse (dans son étude sur Jouffroy) (1) ses déceptions de cette heure amère. Les espérances, constate-t-il, avaient été fort exallées chez les jeunes gens de cœur généreux entre 1821 et 1830 : on se sentait marcher vers une révolution, et on se le disait l'un à l'autre : on gravissait ensemble une montagne sans voir au juste où se plaçait le sommet, assuré pourtant qu'il ne pouvait être loin désormais. Les derniers obstacles franchis, qu'aliait-on découvrir du haut de cette cime aérienne? A coup sûr, ce qu'on verrait serait grand et consolant. On achèverait la tâche révolutionnaire interrompue depuis trente années, on ferait triompher !a justice et la vérité, on régénérerait le monde! Les pères avaient dû mourir dans le désert : on serait la génération qui atteint la Terre promise!

Tandis qu'on se flattait de la sorte en cheminant, poursuit le poète des Consolations, le dernier sommet, qu'on n'attendait pas de sitôt, surgit soudain au détour d'un sentier c'esl la crise des ordonnances royales). L'ennemi l'occupait en armes : il fallut

. (1) Premiers Lundis. I. 298 et suiv.

escalader la pente, ce qu'on fit au pas de course et avant toute réflexion. Alors, lorsque nul rideau de terrain ne resta pour entraver la vue, lorsque le tumulte et l'étonnement de la victoire eurent cessé, quand la poussière tomba peu à peu et que le soleil qu'on avait d'abord devant soi, eut cessé de remplir les regards, voici ce qu'on distingua : une espèce de plaine, une plaine qui recommençait plus longue qu'avant l'ascension qu'on venait d'achever, et déjà fangeuse! La vérité, interromprons-nous ici, c'est qu'on se retrouva en présence des hommes, êtres de chair et de sang, mais non point des fantômes astréens de l'hallucination rousseauiste qui forment depuis bientôt deux siècles le mirage dont se leurre le socialisme romantique, lorsqu'il est sincère, lorsqu'il n'est pas un simple instrument de règne entre les mains d'ambitieux dénués de scrupules. Mais, revenons à la pittoresque allégorie de Sainte- Beuve. La masse libérale, poursuit-il, ne laissa pas de se ruer pesamment dans l'espace qui s'ouvrait devant elle, comme en une Lombardie aux fécondes campagnes. Par cette foule enivrée de sa conquête, l'élite fut débordée tout d'abord, bientôt divisée et déconcertée. Plusieurs, entre ceux qu'on réputait des meilleurs, firent comme la masse et proclamèrent qu'elle faisait bien! Mais, pour ceux qui avaient espéré de l'effort commun les plus nobles résultats, il devint clair que cette génération, si pleine de promesses et tant flattée par elle-même, ne serait pas encore celle qui toucherait au but!

Non seulement, elle ne devait pas atteindre à ce grand résullat social qu'elle s'était proposé tout d'abord et qu'elle avait paru digne de saisir, insiste encore Sainte-Beuve, mais la plupart de ses guides, découragés de leur échec ou dégoûtés de leur tentative, ne songèrent plus à réaliser ce qu'ils portaient en eux de possibilités généreuses. Aucun ne sembla devoir sortir du rang pour grandir à distance, comme c'avait été le lot de leurs pères, auteurs du premier élan révolutionnaire : soit parce que, dans la distribution tardive des grandes renommées au dépens des renommées moyennes, il se glisse toujours trop d'oublis ou même de mensonges pour que les contemporains puissent prendre en main sans délai la responsabilité d'un choix, si nécessairement arbitraire : soif qu'en effet, parmi ces chefs diversement doués, qui menèrent le grand assaut de 1830, aucun n'eût en lui l'étoffe d'un homme de tfénie.

Cette page brillante nous permet déjà d'entrevoir la nuance des impressions de Sainte-Beuve durant les mois d'agitations et de violence qui se succédèrent entre 1830 et 1834. Il regrettera plus tard (comme George Sand, après 1848) que la guerre extérieure, la guerre que voulurent les Girondins de 1792, Jemmapes, Yalmy, ces victoires imprévues, aient manqué à la troisième génération roasseauiste pour imiter de plus près la première. Mais, quoi qu'il en soit de cette très discutable opinion, le jeune poète traversa, sous Tinfluence de la déception et de la colère, un état d'esprit si si confus même qu'il se déclarait par la suite incapable de se r naître lui même dans ses souvenirs de celte date : « Quant à ce qui nrarriva après juillet 1830 de croisements en tous sens et de c intérieurs, a-l-il écrit beaucoup plus tard — à Emile Zola, débitant de lettres, — je déQe personne, excepté moi, de s'en tirer et d'avoir la clef. Encore se pourrait-il bien que, si je voulais tout reps nuance par nuance, je donnasse ma langue aux chiens! » I prétendrions-nous faire la lumière sur une région lointai. t iont l'explorateur en personne ne sait plus décrire le relief et les '.rails caractéristiques?

r:cus nous contenterons d'indiquer comment s'apaisa peu à peu l'élan de son mysticisme social, après quelques mois ù'espér excessives. Le 15 février 1833, dans sa chronique littéraire de la Revue des Deux Mon les , il commence de mettre une sourdine à ses exaspérations de la veille et de marquer une évolution qui sera désormais rapide et sans arrêt vers la sagesse psychologi politique. A propos d'an disciple de Charles Fourier, le f î du Palais-Royal ». comme l'avait baptisé la clairvoyance de temporains (mais ce maniaque si bien caractérisé a aujoi statue sur un boulevard parisien, ce qui est un signe des ter critique exprime son opinion plus réfléchie sur les utopies, de source rousseauist°, qui se donnaient alors carrière à la faveur du cisme social ambiant. I! ne laisse pas d'adresser tout d'abord un salut à tous ces fameux révélateurs. En vérité, s'écrie -I on envisage la masse d'idées que remuent ces chercheurpides, ces a fous » comme les appelle Béranger et comme on peut le redire après lui « sans injure », quand on compare les éclairs qui jaillissent à chaque pas de leur investigation intrépide, avec lei préjugés creux qui se parent du nom de bon sens, l'ironie expire sur les lèvres. On voudrait se laisser convaincre : tout au moins sou-

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haiterait-on de n'être pas forcé de les combattre! — Sainte-Beuve les combattra toutefois, avec ménagement et politesse, dans le numéro suivant du recueil de Buloz : aussi bien est-ce le temps où il exerçait un rôle modérateur sur la fougue passionnelle et sociale de George Sand préparant son roman fameux de Lelia. Il consiale qu'un certain nombre d'esprits ardents, studieux, intelligents qui, jeunes encore, ont déjà passé par des phases diverses, commencent de joindre à un enthousiasme non épuisé une maturité commenante. Ceux-ci comprennent mieux, désormais, les mouvements douloureux de la société dont ils sont les témoins attristés; ils y reconnaissent l'enfantement d'un monde nouveau et s'emploient de leur mieux à le hâter : mais ils ont cessé de croire qu'une formule unique et souveraine pourra tirer du néant ce prodige ; car le temps des créations magiques est passé, car le progrès humain se fait désormais sous le soleil, au prix des sueurs de tous et sous l'impulsion de quelques guides de génie dont aucun cependant n'a le droit de se juger indispensable à l'œuvre commune.

Les esprits qui en sont venus à penser de la sorte, ont un rôle à jouer dans les compétitions de leur temps. Il leur faut exciter d'une part ceux qui douteraient d'une issue; tempérer, d'autre part, et modérer ceux qui arborent à tout propos un labarum. Qu'ils multiplient, en attendant, les points de vue de l'histoire et les documents de l'érudition, qu'ils soulignent les variétés réelles innombrables qui viendront déconcerter utilement les unité-; étroites et ractices; mais aussi, qu'ils aient ^oin de remémorer de temps à autre le but à atteindre et la grande unité sociale, vague encore, complexe toujours, vers laquelle le siècle s'achemine à travers les obstacles. — Altitude prudente et expectante, on le voit, que ce programme tracé par lui-même à son activité du lendemain! Attitude qui ressemble de bien près, d'ailleurs, à celle dont il fainaguère un crime à ses compagnons d'assaut de Juillet. Mû par une perplexité dernière, ou peut-être tout simplement pour couvrir sa retraite vis-à-vis d'un allié qu'il abandonne, il écrit encore à Lerminier le mois suivant que, s'il était capable d'action pour sa part, ce serait dans un sentiment de guerre ouverte, dans une pensée révolutionnaire, impatiente souvent « et venant à travers et se produisant au dehors de l'enceinte ». Car bien d< - mots qu'il a écrits depuis peu et qui, en y pensant, lui reviennent à la mémoire lui feraient une obligati n de cette conduite Mus ton» cela est

désormais au conditionnel, corrigé de « si », formulé dans ce langage vague dont il a le secret quand il se dérobe et qui, semé de latinismes imprécis, suggère sa pensée plus qu'il ne l'énonce. C'est qu'il s'achemine à grands pas vers la période rationnelle de son existence, celle dont l'examen nous occupera maintenant.

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