‹ Sainte-Beuve et Alfred de VignyChapitre 19 sur 37 · NUAGES · texte numérisé non relu

NUAGES

Après cette lettre, nouveau silence, cette fois de deux ans. Rétro uvera-t-on quelques textes qui feront voir les choses sous un jour différent, et nous montreront prolongée un peu plus avant une intimité attestée jusqu’alors par tant de preuves ? En fait, un refroidissement grave menaçait les rapports entre les deux amis, et l’année 1832 ne s’acheva pas sans qu’une première brouille les eût tout à fait altérés.

Sainte-Beuve, expliquant les causes de démembrement du Cénacle, y voit surtout l’effet des ambitions dramatiques.

L’émulation, idyllique tant qu’elle demeura dans les régions de la poésie pure, lorsqu’elle prit un corps plus matériel au théâtre, se changea en rivalité et les amours-propres s’aigrirent. C’en fut fait de la pastorale, lorsque la scène avec son optique grossissante et sa tyrannie de l’applaudissement eut fait voir à chacun qu’il y allait du premier rang.

Cette explication n’est pas entièrement exacte. Elle confond les époques et avance de plusieurs années l’ère des jalousies : elles ne se déclarèrent ouvertement que plus tard, au moment du triomphe de Chatterton (février 1835) et nous en avons pour témoin le journal même de Sainte-

A ALFRED DE VIGNY

Beuve;L Ce qui est plus grave, c’est que cette version des faits altère les sentiments, déplace du côté de Vigny les petitesses et les misères. Rien n’est moins juste que ce reproche. Nous avons vu Vigny constamment généreux, plein de confiance et d’affection pour celui qu’il nomme « son Victor ». Il charge Sainte- Beuve de l’embrasser « sur les deux joues ». A peine se produit-il, au moment d 'Othello, un malentendu éphémère 2 :

il n’en subsiste nulle trace au moment d 'Hernani. Le soir de cette « première »

1. « Le succès de Chatterton... Le quatrième acte d ’Angelo, où il [Hugo] en est en ce moment, en sortira éperonné jusqu’au sang. »

2. Lettre de Hugo à Vigny, 22 octobre 1829. « On veut nous désunir, mon ami... » et à Sainte-Beuve, 2 novembre : « Othello a réussi,... et cela grâce à nous : cette conduite a tout à fait ramené Alfred de Vigny et nos Shakspeariens. »

LETTRES DE SAINTE-BEUVE

fameuse, on entend Vigny au foyer du Théâtre Français, s’écrier : « Aux fureurs littéraires qui m’agitent, je comprends les fureurs politiques de 93 \ »

Ce n’est donc pas l’envie qui corrompit l’amitié des deux grands poètes. Si Vigny se détache d’Hugo, c’est pour des raisons plus déliées et plus dignes de lui. Il lui eût pardonné volontiers son orgueil : il jugeait plus sévèrement son appétit de succès. Il déplorait de le voir s’abaisser à la politique. Il regardait avec chagrin croître dans son ami la soif de la publicité. A la pure amitié du Cénacle succédait la camaraderie des Jeune-France. La terrible vanité de l’homme exigeait chaque jour de nouveaux sacrifices. Il devenait l’homme des foules. Cette attitude était

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