Léon Séché, Alfred de Vigny , p. 115, note
A ALFRED DE VIGNY
dans le génie de Hugo : ses instincts de démagogie sont la rançon de sa grandeur ; c’est à eux que nous devons ses œuvres les plus magnifiques. Mais il est naturel qu’aux yeux de ses amis, qui l’avaient connu jeune, il semblât d’abord qu’il déchût.
Sainte-Beuve s’était fait l’instrument de cette métamorphose. Chaque nouvel ouvrage du poète était annoncé, crié par lui à son de trompe en style de héraut de roi nègre. « Voici venir le buffle, véritable descendant du buffle, le taureau des taureaux ; tous les autres sont des bœufs : celui-ci est le seul véritable buffle ! » Henri Heine n’exagère rien : c’est le ton du célèbre Prospectus de 1828, pour les Œuvres complètes du poète. L’auteur avait eu soin pourtant de ménager un peu
LETTRES DE SAINTE-BEUVE
Lamartine et Vigny, de maintenir une apparence d’équilibre entre ces hautes réputations. « Han d’ Islande — dit-il — serait le roman le mieux noué et le plus dramatique de notre littérature, si Cinq- Mars n’existait pas \ » Bientôt il n’en prit plus la peine et, à la veille de Le Roi s’amuse , il termine par ces mots une notice enthousiaste sur l’infatigable poète : « Les opinions de M. Victor Hugo méritent toute attention. A peine âgé de trente ans, il s’est fait, dans notre littérature, une place unique et immense.
Drame, roman, poésie, tout relève aujourd’hui de cet écrivain, qui n’est pas moins grand prosateur que grand poète ; esprit singulier et persévérant,
i. Spœlberch de Lovenjoul, Sainte-Beuve inconnu, P- I73*
A ALFRED DE VIGNY
qui ploie son public à son gré, etc. » Il y avait un mot blessant pour ceux qui prétendaient ne relever de personne. Pour Vigny, cette injure n’était pas la première. Dès 1828, il avait souffert, sans mot dire, de voir changer, en tête du livre des Ballades , une épigraphe prise de l’un de ses poèmes,
Qu’il est doux, qu’il est doux d’écouter des histoires,
Des histoires du temps passé !...
en ces deux vers de du Bellay (ou à peu près de du Bellay) empruntés au Tableau de Sainte-Beuve :
Renouvelons aussi Toute vieille pensée1 2.