‹ Sainte-Beuve et Alfred de VignyChapitre 33 sur 37 · LA RUPTURE · texte numérisé non relu

LA RUPTURE

Il n’était pourtant pas malaisé de lire entre les lignes et tout autre que le poète l’eût immédiatement découvert : pour Sainte-Beuve, l’article une fois écrit et son jugement formulé, Vigny cessait d’être intéressant. Tout en maudissant son métier et tout en nourrissant quelques ambitions poétiques (les Pensées d’Août paraissent en 1839), Sainte-Beuve était devenu si exclusivement critique qu’il

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n’était plus capable que des émotions dont l’intelligence est la source. Comprendre, expliquer, classer, telle était toute sa vie. Il ne pouvait plus éprouver la sympathie que sous sa forme intellectuelle, et c’est le plus souvent une simple curiosité. Mais justement Vigny cessait d’écrire, ne produisait plus. Il ne pouvait plus exciter l’intérêt que par une nouvelle œuvre et il allait se passer trente ans avant la publication des Destinées. Sainte-Beuve était trop clairvoyant pour n’avoir pas pressenti ce long silence. Il y a bien de l’ironie dans cette confiance qu’il exprime d’une prochaine « rentrée en scène » de Vigny. Sans aller jusqu’à se détacher et tout en conservant les formes de l’amitié, il se refroidissait pour celui qu 'in petto il regardait comme une épave.

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Nous n’avons de cette époque que de brefs billets non datés, hâtifs, toujours griffonnés entre deux articles. — Le premier a quelque intérêt à cause du postscriptum concernant Arthur, le roman d’Ulric Guttinguer, avec qui Sainte- Beuve avait commencé le livre en 1830, pour en faire ensuite Volupté 1 :

Mon cher ami,

J’ai voulu ne vous répondre que pour vous dire un jour. Et à l’heure que vous désiriez, je ne pouvais tous ces jcurs-ci, étant confisqué par un article de Buloz. Je relève enfin la tête pour vous dire que

1. Cf. Spoelberch de Lovenjoul, Sainte-Beuve inconnu. — Une nouvelle édition d’ Arthur a été donnée par les Presses Françaises avec une préface de M. Henri Bremond, Paris, 1925.

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je serai chez vous demain mardi, vers deux heures, plutôt avant.

Recevez toutes mes amitiés bien sincères et vraies.

Vous avez dû recevoir un Arthur de Guttinguer. Un mot de vous à lui serait un succès à ses yeux : il demeure à Saint- Germain-en-Laye, rue Saint-Louis .

Ce mardi.

Mon cher ami,

La semaine avance, mes épreuves n’avancent guère ; je ne sais si j’aurai le plaisir d’aller vous chercher un de ces soirs, et ce pourrait bien n’être qu’au retour de ma petite excursion dans le

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Perche. Mais je ne veux pas omettre de vous dire, qu’ayant eu l’honneur de rencontrer Mme de Maindorff, elle m’a bien recommandé de vous annoncer qu’elle était ici et qu’elle comptait sur une visite de vous. Je suis trop flatté de porter ce gracieux message pour ne pas le remplir aussitôt.

Bien à vous d’amitié et de tous les sentimens.

Ce vendredi.

Mon cher ami,

M. Martin n’avait pas négligé de me porter vos paroles, et la faute n’est qu’à moi ou plutôt aux choses. Je suis en effet plus occupé et obéré que vous ne pouvez croire ; j’achève en ce moment un article

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pour la Revue d’après-demain. Ainsi va ma vie tout le jour ; le soir je suis las et mes yeux se ferment de très bonne heure. Tout ce qui ressemble à une aimable causerie et à un délassement d’amis est rejeté bien loin dans l’âge d’or du passé. Je vous ai su malade, puis guéri. Si j’avais pensé que je vous pusse être bon en quelque chose de positif, j ’aurais désiré savoir avec précision en quoi ; je ferai en sorte que la semaine prochaine ne se passe pas sans que j’aie eu le plaisir de vous écouter. Excusez-moi, je vous en prie, et plaignez-moi d’être si loin de ces loisirs qui sont nécessaires à l’amour, dit Ovide, à la poésie, à l’amitié même.

A vous.

i. Ces trois billets sont inédits.

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Y eut-il eu d’autres lettres échangées ? A en juger sur celles-ci, la perte n’est pas regrettable : qu’importent quelques lignes de froide politesse. En revanche, on peut suivre dans la correspondance de Sainte-Beuve avec Juste Ollivier le progrès de la désaffection :

8 juin 1838. — « Une nouvelle scission s’est opérée dans l’école romantique, dans le coin Vigny... Ainsi, nouvelle fêlure dans ce petit coin, précieux débris du Cénacle, dont Vigny était l’onyx ou l’agate, et dont les autres, Barbier, Wailly, Brizeux, formaient comme le cercle mi-parti d’ébène et d’ivoire...

» De Vigny ne fait rien et est réputé ne plus pouvoir rien faire ; chaque fois qu’il va chez Buloz, il lui dit : « Je travaille

beaucoup, vous serez effrayé de la quantité de manuscrits que je vous porterai bientôt », et Buloz rit de son rire qui n’est poli que parce que de Vigny ne le comprend pas... »

Ier septembre 1839. — « De Vigny revient d’Angleterre, où il va souvent ; il a hérité de son beau-père une fortune dans l’Inde [pur on-dit : l’héritage se réduisit à un interminable procès] ; être riche, cela lui sied e£ réjouit ses amis. Sa poésie d’ivoire y gagnera. Un peu d’or au pied de l’albâtre... »

Après cela, il n’y a plus qu’à rompre. L’occasion se présenta bientôt.

C’était en 1840. L’école romantique, si fougueuse dix ans plus tôt et dont l’avènement avait pris le caractère d’une révo-

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lution, toute cette génération littéraire bruyamment montée au pouvoir avec la monarchie de Juillet, pleine de promesses et de programmes d’avenir, en définitive n’avait rien établi, rien constitué, rien promulgué. L’élan des assaillants s’était brisé dans la victoire. Il ne restait de cette troupe que des individualités brillantes, pareilles aux météores qui résultent d’un astre dissous. Moment d’arrêt, où les grandes voix de naguère se sont tues, où le silence et l’étonnement succèdent aux proclamations, aux espérances de la jeunesse. Le siècle enfin, qu’on avait si longtemps appelé le jeune siècle, touchait à la quarantaine. N’était-ce pas le moment de dresser le bilan de ces premiers efforts magnifiques mais trop vastes et trop désordonnés, et de profiter d’une heure

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d’abattement pour faire un examen de conscience, compter les résultats, avouer les pertes, dénombrer les forces, les espoirs restants, rallier les énergies éparses à un nouveau programme qui, à défaut des ardeurs et de l’entrain du début, aurait l’avantage de l’expérience ?

C’est de cette pensée vraiment généreuse que sortit l’article intitulé : Dix ans après en littérature. Il n’y en a guère dans Sainte-Beuve de plus considérable. Il prend conscience de son rôle, s’accepte lui-même comme critique. Le grand intérêt de cette étude, c’est que ce romantisme dont Sainte-Beuve retrace l’histoire et les déceptions, il en avait été le théoricien ; il lui avait donné sa formule, il y avait cru. Cet idéal avait été la foi de sa jeunesse. Aujourd’hui, il ne le désavouait

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pas, mais il avait la force et le courage de le juger. Il lui conseillait l’art de vieillir, l’exhortait à user de la maturité, à être sage, viril, à prendre enfin une position réfléchie dans la vie.

« La critique est la seconde face et le second temps nécessaire de la plupart des esprits. Dans la jeunesse, elle se recèle sous l’art, sous la poésie ; ou, si elle veut aller seule, la poésie, l’exaltation, s’y mêle souvent et la trouble. Ce n’est que lorsque la poésie s’est un peu dissipée et éclaircie, que le second plan se démasque véritablement, et que la critique se glisse, s’infiltre de toutes parts et sous toutes les formes dans le talent. Elle se borne à le tremper quelquefois : plus souvent elle le transforme. N’en médisons pas trop, même quand

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elle brise l’art : on peut dire de ce dernier, même lorsqu’il est brisé en critique, que les morceaux en sont bons. » Ici l’exemple de Fontenelle, poète contestable, bel esprit évincé, qui devint, sous la seconde forme, le plus consommé des critiques, le patriarche de son siècle. « Il y a ainsi, au fond de la plupart des talents, un pis-aller honorable , s'ils savent n'en pas faire fi et comprendre que c'est un progrès. Il faut tôt ou tard, bon gré mal gré, y consentir : la critique hérite finalement en nous de nos autres qualités plus superbes et plus naïves, de nos erreurs , de nos succès caressés , de nos échecs mieux compris. L’instituer largement et avec ensemble en littérature », l’appuyer sur l’histoire, la mêler à une morale saine, pratique, décente, « ce serait, dans ce débordement trop général d’im-

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pureté et d’improbité, rendre un service public et, j’ose dire, social \ »

Cette élévation de vues, cette sérénité d’un esprit qui, sans abdiquer, renonce et se soumet à la réalité, cette force d’âme dont jamais Sainte-Beuve n’a donné un plus beau témoignage, animent et inspirent les jugements qu’il porte tout autour de lui sur les œuvres et les hommes. Cette revue du romantisme est à comparer avec l’admirable lettre qu’un an auparavant Vigny avait écrite au prince Maximilien- Joseph de Bavière sur l’état des lettres en France 2. Le poète et le critique, tous deux désabusés, l’un et l’autre à la veille d’une crise profonde, jugent leur temps avec une égale bienveillance et un égal sérieux.

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