‹ Sainte-Beuve et Alfred de VignyChapitre 34 sur 37 · Revue de Paris, Ier mai · texte numérisé non relu

Revue de Paris, Ier mai

LETTRES DE SAINTE-BEUVE

La lettre de Vigny est du 17 septembre 1839 ; l'article de Sainte-Beuve est du Ier mai 1840. Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Lamennais, Balzac et George Sand, Saint-Simon et Jean Reynaud, y ont chacun leur paragraphe. Vigny n’y était pas nommé.

Il aurait pu se consoler d’une omission qu’il partageait avec Stendhal et Michelet. Il croyait cependant mériter plus d’égards. L’amitié de Sainte-Beuve lui en faisait un droit. Il en avait d’autres encore, qui étaient ceux de son génie : il en portait en lui une conscience d’autant plus vive, qu’ils étaient un peu méconnus ; mais, si haut qu’il les estimât, on peut à peine dire qu’il se les exagérait. Il était dur d’être traité comme s’il ne comptait plus. Tous les grands thèmes

A ALFRED DE VIGNY

du romantisme, c’est lui qui les avait formulés le premier. Le premier, il a célébré la mission sacrée du poète, cette sorte de sacerdoce qui l’isole de l’humanité. Cet être faible et tout-puissant, moitié héros moitié malade, tantôt prêtre et tantôt victime, c’est Moïse , Stello , Chatterton. Le Déluge , c’est tout le pessimisme et le désespoir romantiques. L’idée de la vertu de l’amour, du rachat par la passion, ce qui s’est appelé depuis la « religion de la souffrance humaine », n’est-ce pas Eloa? Peu d’œuvres, en un mot, sont plus riches que celle de Vigny, contiennent en moins d’espace une matière plus féconde. Vigny est un initiateur. Ces lithographies romantiques, Dolorida , le Cor, ont été tirées à un nombre incalculable d’exemplaires. Hugo surtout a mis Vigny en coupe réglée : la

LETTRES DE SAINTE-BEUVE

Légende des Siècles n’est qu’un agrandissement des Poèmes antiques et modernesy comme la Fin de Satan n’est qu’une autre Eloa.

Vigny n’ignorait pas que Cinq- Mar s est le premier en date des grands romans nationaux, qu’au théâtre Othello avait fait brèche pour Hernani , tandis que Chatterton donnait du drame romantique une formule nouvelle. Il savait qu’il y a, particulièrement dans Moïse , quelques-uns des plus beaux vers de notre langue, des vers (a dit Pierre Louys) 1 qui écrasent toute la poésie française entre Corneille et le Hugo de 1850, et qui ont la grandeur d’une chaîne de montagnes :

Je commande à la nuit de déchirer ses voiles. J’impose mes deux mains sur le front des nuages.

1. Nouvelles Littéraires, juillet 1928 « Une heure avec Ferdinand Gregh », par M. Frédéric Lefèvre.

A ALFRED DE VIGNY

J’engloutis les cités sous les sables mouvants ;

Je renverse les monts sous les ailes des vents, Mon pied infatigable est plus fort que l’espace. Le fleuve aux grandes eaux se range quand je

[passe

Et la voix de la mer se tait devant ma voix.

Dans tous les genres, hormis le lyrisme, où Lamartine régnait en maître, il avait dit son mot, donné l’exemple décisif.

J’excepte le lyrisme, et pourtant c’est à Vigny que se rattache Baudelaire (dont les premiers poèmes commençaient à paraître vers 1840). Enfin toutes les parties de cette œuvre font corps, se tiennent harmonieusement : il est arrivé à peu d’artistes d’être en même temps de tels penseurs et d’offrir dans de beaux ouvrages d’imagination un système complet des choses.

Peut-être, pour distinguer de si hautes

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qualités, un peu de recul était-il nécessaire ; mais Alfred de Vigny n’appartenait pas encore au passé, et déjà il semblait n’être plus du présent. Depuis cinq ans, il n’avait pas publié une ligne, et depuis huit ans, pas un vers. L’activité de son esprit lui faisait-elle illusion et le démon du rêve l’endormait-il dans la confiance de sa gloire ? Ou peut-être avait-il des doutes et se sentait-il devenir une sorte de mort vivant ? Dans les deux cas, le coup de Sainte-Beuve dut lui être cruel. Il put le croire volontaire, puisque l’article avait pour but de rallier des talents à la Revue des Deux Mondes , où, depuis 1830, avaient paru tous ses écrits. Il fit observer à Buloz cet oubli, qu’il pouvait prendre pour une injure.

Sainte-Beuve n’était plus d’humeur à

A ALFRED DE VIGNY

souffrir cette réclamation. Quelques semaines plus tard, Vigny faisait porter au critique un exemplaire de l’édition nouvelle de ses œuvres complètes. Les choses se précipitèrent et ce qui était inévitable arriva. Les trois lettres qui suivent 1 racontent éloquemment la fin de la dernière amitié romantique.

M. Martin m’a bien exactement remis les volumes que M. de Vigny l’avait chargé de me remettre. Je voudrois pouvoir remercier directement M. Boullard et je prie M. de Vigny de vouloir bien le faire pour moi à l’occasion. Quant à lui, je le prie de croire que si les plaintes indirectes qui peuvent me venir de lui me

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