‹ Sainte-Beuve et Alfred de VignyChapitre 35 sur 37 · Inédites · texte numérisé non relu

Inédites

LETTRES DE SAINTE-BEUVE

sont sensibles, les témoignages directs de son ancienne affection me le sont beaucoup plus.

[25 mai 1840], 6 heures du soir.

La réponse de Vigny est, comme luimême, noble et tendre :

Je pensais bien que quelque commérage littéraire avait changé pour un moment votre cœur et causé de votre part un oubli volontaire qui m’a été sensible et dont je me suis étonné. C’était par de semblables choses que j’avais été trop longtemps séparé de Lamartine. Garantissons-nous bien à l’avenir des propos redits et empoisonnés peut-être. Nous les éviterions toujours par une manière d’agir bien simple

A ALFRED DE VIGNY

et qui, je pense, n’a rien de trop cruel : en nous voyant. Donnez-m’en donc l’occasion, mon ami, vous l’avez éloignée trop souvent quand je la cherchais.

26 mai 1840.

Sainte-Beuve aussitôt réplique :

Permettez-moi de vous dire qu’il n’y a eu aucun commérage littéraire et que je suis parfaitement au-dessus et en dehors de cela. Mais je n’ai pu ignorer qu’après l’article inséré à la Revue des Deux Mondes et intitulé : Dix ans après en littérature , vous étiez venu au bureau de la Revue , et vous étiez plaint de l’omission de votre nom dans cet article ; ceci m’a été redit de la manière la plus simple et sans qu’on

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ait rien empoisonné. Je me suis peu enquis des détails et des expressions, mais le seul fait de la plainte m’a suffi. J’ai l’habitude de nommer ou de ne pas nommer mes amis dans mes articles, à mon gré, et sans souffrir là-dessus d’insinuation ni de conseil : aussi les directeurs de la Revue étaient-ils entièrement innocents. Je ne vous avais pas nommé dans cet article, parce que je n’y faisais appel qu’à des critiques particulièrement, parce que je ne prétendais pas y nommer tous les écrivains que la Revue possédait déjà et dont elle était sûre, parce qu’enfin je vous avais nommé dans le précédent article et qu’une omission dans celui-ci ne me semblait pas pouvoir être mal interprétée. J’ai presque honte d’entrer dans ces détails ; je vous avoue que j’aime

A ALFRED DE VIGNY

mieux les vider au courant de la plume, parce qu’en paroles je ne pourrais me décider à les aborder. Il est doux de se voir, mais non pas pour traiter de ces sortes de susceptibilités. Ceci glace et, quand on est opiniâtre comme j’ai le malheur de l’être, on en a pour longtemps des impressions qui vous en restent. Je ne vous en aurais jamais parlé, si vous ne l’aviez provoqué. L’envoi de vos volumes m’obligeait à un remerciement que j’ai fait sincère, en y mettant la réserve que j’avais à cœur. Votre réponse amène celleci ; tâchez, je vous en supplie, que nous n’ayons pas à revenir sur ces sujets qui me paraissent fort peu dignes, même d’explication. Croyez à mon admiration pour vos talens, à mon respect pour toutes vos nobles qualités, à mon équité pour le

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reste, et aussi à mon désir d’une parfaite, sauvage et à peu près irréconciliable indépendance.

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