‹ Sainte-Beuve et ChampfleuryChapitre 10 sur 44 · Sou neveu · texte numérisé non relu

Sou neveu

2. Ceci date d'avant la révolution de 1848, où la taxe uniforme des lettres fut de 25 centimes pour toute la France. Auparavant on n'affranchissait pas les lettres, mais on les payait selon la distance et le poids. Aussi n'écrivait-on pas souvent.

Vendredi 25, 8 heures du matin (1848).

Ma chère maman,

Je n'ai voulu l'écrire qu'après les événements un peu tranquillisés. Je sors de l'hôtel de ville où j'ai passé la nuit à monter la garde.

On commence à renverser les barricades, le temps est superbe, mais tout le monde a perdu la tète. Nous ne savons si nous sommes en pleine République comme le veut le peuple.

Il y a vingt-cinq gouvernements provisoires.

La garde nationale a bien peur maintenant; elle est effrayée de ce qu'elle a fait, ou plutôt de ce qu'elle a laissé faire.

Jamais on n'aura vu de révolution pareille.

Les provinciaux, qui ont fait la révolution de Juillet et qui sont maintenant chez eux, ne comprendront rien à la nôtre.

On ne s'est pas battu pour ainsi dire. On n'a fait que des barricades, mais un réseau très serré. Au bout de deux heures, les Tuileries étaient prises.

J'ai fumé ma pipe assis sur le trône, un des premiers.

Et nous n'avions pas d'armes; je n'ai jamais pu m'emparer que d'une paire de bottes à l'écuyère.

G ette fuite du roi et des princes donne beaucoup à penser. Esl-ce une ruse ?

Le peuple n'entend point et ne veut pas écouter le mot de Régence.

Il y a eu pillage complet au Palais-Royal, j'entends qu'on a mis le feu à 5 ou 600.000 francs de mobilier; hier soir le feu menaçait tout le quartier.

Odilon Barrot et Thiers sont compromis à jamais; j'ai enfin vu le peuple, le vrai et je Tai entendu. Les uns sont pleins de sagesse, mais les autres ont été bien terribles ; ils avaient bu toute la cave des Tuileries et ils ont monté la garde cette nuit, arrêtant tout le monde et cent fois plus terribles que des municipaux.

A moins que le gouvernement provisoire qu'on n'a pas encore vu ne se montre très ferme et très décidé, il arrivera que la garde nationale fatiguée fera une contre-révolution.

P.-S. — Tu saliras demain par les journaux que la République est proclamée.

Adieu, ma chère maman, bonjour à mon père et à tout le monde. J'écris à la hâte, et je t'embrasse.

30 avril 1884.

Ma chère mère,

Je commence déjà à revenir de toutes sortes d'errements que j'avais en tète.

Puisque tu ne peux entendre parler ni d'artistes ni de gens de lettres, enfin de personne qui s'occupe d'arts, écoute un peu un conseil que m'a donné un jeune écrivain de notre pays : « Si vous voulez vous occuper de littérature n'importe comment, ayez d'abord une place positive, ne restez pas livré à vous-même, vous ne ferez rien. » Carie L..., de Goucy, un homme de lettres, est employé au Ministère ; je connais maintenant un ou deux poètes qui sont secrétaires de je ne sais quels espions russes. Malgré tout ce que l'on pourra me dire, je ne peux pas rester avec des gens qui ne cherchent qu'à s'amuser et qui ne voient pas plus loin ; j'aime les gens d'esprit, d'imagination, avec lesquels on ne peut que gagner. Aussi §tais-je fatigué à Laon de cette vie de désœuvrement, de quasi-débauche, qui ne convient ju'aux sens et non pas à l'esprit '. Avant quinze

1. Les affaires littéraires n'allant pas à Paris, après la révoution de février, Ghampfleury était retourné à Laon, d'où,

jours je veux être placé, n'importe comment, j'ai compris aussi bien que personne votre posi. lion pécuniaire; si je peux parvenir à gagner 1.200 francs, je ne vous demanderai plus rien que de m'habiller. Quant aux dettes que j'ai laissées à Laon, je demande qu'on ne les paie pas, je m'en acquitterai tôt ou tard ; je te prierai seulement de payer de malheureuses petites sommes criardes qu'on viendra sans doute te réclamer. Quand je suis revenu de Paris la première fois, je ne me doutais aucunement de la vie; c'est Laon qui m'a perdu, j'avais 40 francs à dépenser par mois, les 40 francs ne suffisaient pas pour le café, non pas que je boive, on peut le savoir partout, mais les jeux dans lesquels j'étais très ignorant me perdirent. — Le café entraîne les connaissances et les prétendues amitiés qui ne sont que des camaraderies tout au plus. Les camaraderies de Laon sont cent fois pires qu'à Paris ; ici jamais nous ne mettons le pied au café, on cause et on discute. Tu ne sais guère nos divertissements, ce sont tous jeunes gens qui se livrent, qui à la poésie, qui à la peinture, qui à la musique et qui se commu

comme oa le verra par la leltrc suivante, il se félicita d' êtrafljjjQi revenu bientôt à Paris.

niquent leurs œuvres ; on passe de temps en temps une moitié de nuit à écouter un drame ou à faire de la musique, voilà notre vie. Du reste tu dois savoir que je suis logé seul, je rentre tous les jours de très bonne heure, enfin une existence beaucoup plus tranquille et mieux employée qu'à Laon. Edouard te dira que je compte avoir bientôt une place dans un journal.

Je désirerais que tu m'envoies mon habit noir, ma redingote noire, mon paletot sac et mon gilet de velours ainsi que le gilet blanc; on s'habille maintenant très simplement, les redingotes que j'ai emportées ne conviennent guère pour aller faire des visites et demander des places. Le plus tôt possible sera le meilleur. Edouard te donnera sans doute 40 francs pour moi.

Tu souhaiteras le bonjour de ma part à Huriet et à ma sœur ; s'ils ont besoin de quelques courses, je suis entièrement à leur disposition.

Je te recommande expressément de m'envoyer un volume, une espèce de registre que je croyais dans ma malle, où il y a des fragments de feuilletons, de lettres manuscrites et qui pourra m'être très utile ; c'est sans doute dans ma chambre, je renverrai aussi le carton à chapeau, on y mettra mon chapeau blanc.

Dis à mon père que je pense à lui et qu'il ne me croie pas si indifférent que je le parais.

21 août 1848.

Ma chère maman,

Je demeure à cette heure, 3, rue d'Arcole, en face l'hôtel de ville. Je loge au sixième étage, j'ai un balcon où j'aurai le plaisir de voir l'émeute se dérouler, s'il y a encore des émeutes.

J'ai bien fait de retourner à Paris ; depuis mon arrivée, il s'est fondé toutes sortes de journaux amis, qui m'ont accueilli avec empressement.

C'est moi qui ai ouvert le feuilleton de l'Evénement, iournal de Victor Hugo.

Je travaille au Journal d'Alphonse Karr.

Et je vais publier une série de feuilletons à la Presse.

Comme tu ne lis pas tous ces journaux, tu ne vois pas tout ce qu'on a imprimé de moi ou sur moi.

Du reste Victor Hugo vient de se conduire avec moi d'une façon qui prouve qu'il me porte un intérêt sérieux ; tu me connais assez franc

et même assez rude pour n'aller jamais flatter les gens, pour n'aller jamais rien demander, pour n'aller jamais crier ma pauvreté sur les toits.

Avant-hier matin je reçus une lettre de Victor Hugo, qui m'annonçait que M. Mérimée l'avait fait venir au Ministère pour lui demander des notes sur des gens de lettres pauvres ou de talent. Hugo a donné mon nom le premier, comme étant le plus digne d'être encouragé.

Et j'attends. C'est très beau, n'est-il pas vrai, dans ce temps-ci surtout où tous les esprits ne pensent qu'à la politique, qu'un homme comme Hugo ait mis tant de zèle à mon service ?

Je l'ai remercié par une lettre.

On ne parle que de troubles prochains; je ne sais rien de plus et suis toujours aussi indifférent en matières politiques. Gela ne me regarde pas.

Eh bien, pense à ce que je serais devenu à Laon... oublié complètement. Un homme de lettres qu'on ne voit plus à Paris est mort.

J'ai des amis, mais des amis de journal, de relations, qui ne m'écriraient plus un mot de lettre en province, et qui m'écriront cent lettres à Paris. Si l'indemnité du Ministère est

un peu grosse, je pourrai terminer ma comédie à laquelle je ne peux travailler, forcé de courir et d'écrire des articles toute la journée. J'espère que tu te portes bien, ainsi que papa.

23 août 1818.

Mon cher Edouard,

Je t'écris en arrivant de la Chaise-Dieu où nous sommes allés hier avec ta femme et F... Malheureusement ta femme n'a pas réussi dans son voyage, où elle allait à la recherche de la dentelle, moi à la recherche de la Danse des Morts, et F... à la recherche de rien du tout ; ce qui en fait un triste compagnon. Qui diable a pensé à l'amener par ici ? S'il n'avait pas eu son mal de dents pour le dédommager, je ne sais pas ce qu'il aurait fait au Puy.

En revenant de la Chaise-Dieu, il a trouvé la justice de paix qui l'attendait ; la joie lui aura fait redoubler son mal de dents ; car j'entends ce matin à travers la cloison un nouveau dentiste qui fait de longs discours pour ne rien lui arracher.

Je ne veux de mal à personne ; mais sois certain qu'il faut être puni sur cette terre, du mal

d'abord et du bien qu'on ne fait pas. Assez riche pour vivre, il occupe la place d'un autre qui en aurait besoin. Il sera puni. Il va faire souffrir les plaignants ;il sera puni. Au lieu d'un homme bon, vertueux et à larges vues, il sera un mauvais juge, étroit, donnant raison au riche contre le pauvre. Et il sera puni.

Voilà ce que c'est à nous autres que notre socialisme, qui a fait que je reçois de terribles bordées quand nous sommes à dîner. On m'appelle rouge ; moi je soutiens qu'on ne comprend rien à ce que nous pensons. Je sais bien qu'à Laon vous êtes mal entourés ; vous avez perpétuellement la menace sous vos yeux, et vous êtes forcés de lutter contre le progrès, représenté par de pareils hommes. Si je vivais en province, évidemment, je suivrais la même route. Mais à Paris où on peut discuter, vivre au contact d'intelligences et s'éclairer par les rapprochements, nous ne pouvons pas marcher avec l'ancienne société.

D'ailleurs tout ceci ne m'empêche pas de penser à l'art. Tu comprends ma joie quand j'ai retrouvé au Puy un portrait de Le Nain fait par lui-même. Quel hasard singulier I Je ne suis pas encore sûr, mais je vais en avoir la certitude.

Je ne te dirai pas mes impressions de voyage ;

je crois que ta femme en tient un registre plus fidèle que moi. Aussi bien tu liras une partie de mon voyage dans V Illustration où je travaille maintenant.

Quel malheur que tu ne sois pas venu ! nous aurions fait à nous deux une chose curieuse, toi en me dessinant des croquis qu'on me demande, et moi en racontant les curiosités.

Par un autre hasard, j'ai rencontré au théâtre Giraud, un petit peintre qui me connaissait plus que je ne le connaissais, et qui va me faire quelques dessins, pour les joindre à mes articles. Si cependant tu avais une quinzaine à perdre, il faudrait venir. C'est un beau et grand pays.

Je ne partage pas l'enthousiasme général pour les rochers quelquefois très audacieux, mais dont le ton me déplaît. Ils ont Voxv peints, ielenv trouve la vérité de l'art, plutôt que la vérité de la nature. Ils sont mélangés d'un ton rouille et vert, qui ferait croire que Decamps leur a donné un glacis général. Mais il faut être sur les lieux pour comprendre ces finesses.

J'ai aussi trouvé là-bas un gros architecte, un Normand,de la célèbre famille des Normands, graveurs, architectes, etc. qui serait aussi un véritable artiste, si la vie de province ne l'avait tué.

Nous commençons à avoir vu une bonne partie du pays. Ta femme est un bon compagnon de route ; elle ne craint pas les fatigues, et ne se fait pas prier pour grimper dans les ruines, pour monter les montagnes et descendre des chemins difficiles. Son voyage ne sera pas perdu, si elle rapporte l'art de la dentelle à Laon.

Moi je commence à me remettre au travail ; mon estomac va un peu mieux ; mais il n'est pas encore dans son état habituel.

Quand tu écriras à ta femme, réponds-moi donc à quelle époque paraîtra soit à Soissons, soit dans ton journal, le travail sur les Le Nain. Voici pourquoi :

J'aurai assez de notes encore, pour le refaire en double, dans la brochure. Je suis en train d'achever mon quatrième volume que je veux publier presque inédit, pour le commencement de l'hiver. Aussi, recevras-tu la copie un de ces matins.

Adieu et porte-toi bien. Ta dernière lettre a été se promener par ta faute dans la Haute- Marne et n'est venue qu'un peu tard dans la Haute-Loire.

Ton frère et ami.

Ma chère maman,

... Je ne suis pas trop mécontent de ma position, ni trop riche, ni trop pauvre; un moment Je me suis cru au comble de la fortune ; car ce n'est jamais le travail qui m'a manqué, mais bien la faculté de placer tous mes contes. Donc, un moment, ça allait très bien; j'avais un journal dévoué, V Evénement, qui m'a imprimé dix feuilletons en deux mois ; et puis maintenant cela s'est arrêté.

Heureusement le Ministère m'a fait cadeau de 200 francs, qui sont arrivés juste à point pour faire taire mes créanciers, et pour me permettre de travailler un peu tranquillement. Enfin je suis content, et ma position n'est pas mauvaise.

Ma dernière pantomime a eu un grand succès ; tu en auras sans doute entendu parler dans quelques journaux. Gela devient de plus en plus à la mode ; on n'a plus de places à mes premières, et quinze jours auparavant le père Balzac, qui est aussi curieux qu'il est gros, sollicitait une petite place \

1. La Reine des Carottes fut représentée le 27 septembre 1848, au théâtre des Funambules, et c'est pour la voir jouer que Balzac écrivit à Champflcury : c Faites-moi goûter de ce légume littéraire. »

J'ai eu un grand mois de joie; c'était quand Lockroy était directeur des Français; c'est un homme très intelligent. Il m'avait offert mes entrées, je lui avais parlé d'une pièce; il me poussait à la faire. Tout d'un coup cet odieux avocat Senard casse mon Lockroy ; la nouvelle direction me casse mes entrées, le dégoût me prend et la pièce reste en l'air.

C'est le diable que tous ces remue-ménages moitié politiques et moitié actrices. Tu me diras qu'on devrait avoir des tas de feuilletons tout prêts, des tas de pièces toutes faites, mais tu ne songes pas au découragement qui vous casse les bras. Vous voilà au travail plein de plaisir, vous entamez une affaire avec un journal, tout va bien, vous voyez de l'argent, et puis tout manque. On ne travaille plus, on flâne, on s'ennuie.

Joins à cela que nous vivons dans un temps où l'on s'occupe très peu de contes et de romans, que nous sommes les fils d'une littérature fausse et qui se meurt, et qu'il nous faut chercher autre chose. Heureusement pour moi je suis dans le simple et le vrai, je ne me suis pas trop inquiété des romantiques, sans cela je serais bien malade.

Et puis, pense que Hugo a fait tout ce qu'il

a pu pour nous encourager, et que nous ne pouvons pas faire autrement que de l'attaquer un jour. Ainsi dernièrement la jeune école qui pousse a traité très durement Théophile à cause de moi, ce qui m'a fait un grand tourment. Je lui suis redevable de tout, du bruit qu'a fait mon nom et je ne peux pas être ingrat.

Je t'écris tout cela, tu n'y comprendras pas grand'chose, ne vivant pas dans les coulisses du monde littéraire; mais je ne sais rien autre chose. Je ne m'occupe pas de politique et je ne vis que littérairement '.

Adieu, maman, parle-moi de tes affaires comme je te parle des miennes, embrasse papa, ma sœur et Edouard. Bonjour à tous.

1. Champfleury n'avait pas besoin de s'occuper de politique, pour être mclé à la lutte des partis. Après la bataille des classiques et des romantiques, la guerre commençait entre le romantisme et le réalisme, favorisé, comme toute poussée nouvelle, par une révolution politique, colle de 1848. Champfleury se défendait vainement den être le porte-drapeau; il était chef d'école malgré lui. Sa fantaisie était souvent restée romantique, comme de nos jours le naturalisme, qui a refoulé le réalisme, se ressent toujours de la fanfare rhétoricienne du grand classique Hugo.

(Sans date.)

Ma chère maman.

Le petit mandat est venu fort à propos et je t'en remercie.

Tu as vu dans ma lettre un désespoir trop immense ; je me suis peut-être laissé aller en écrivant ; mais demande à ma sœur qui m'a vu, je ris assez de toutes les misères de la vie.

Seulement, au fond, je suis très triste. Tous les artistes sont de même, les grands comme les petits.

Ce diable de temps serait assez amusant à regarder si on avait des rentes ; mais on n'en 1 pas, et les affaires politiques font une trop pude concurrence aux arts et aux lettres.

Ma sœur me demande si je veux changer d'état. Ah I quel état vaudrait le mien ? Nous sommes libres, indépendants, nous avons le droit de dire ce que nous pensons. Avec un pli pareil pris depuis six ans, où voudrais-tu que je restasse seulement deux heures ?

J'avais envoyé l'autre jour à Edouard, afin ^u'il te le montre, un journal dans lequel je i'épondais à un de mes amis qui m'avait fort Dlessé sans le savoir. C'était un feuilletoniste de la Patrie, qui faisait croire à quatre-vingt

mille Français que j'étais le roi de la bohème. l\ entendait par là que je faisais partie de cette belle race de poètes pauvres des xvi* et xvii* siècles, et que j'étais leur fils.

Au fond de mon existence dérangée, rien n'est plus rangé; je n'aime qu'une chose, les livres, j'en achète et je n'en vends jamais. Et toujours mes livres auront une chambre. Ce cri- 1|| tique delà Patrie croyait que je demeurais dans un arbre.

Tu n'as pas lu cet article important ; j'expliquais notre vie à quelques-uns, pauvres parce que nous le voulons, pauvres parce que nous prétendons garder notre liberté de penser et d'écrire.

Nous ne faisons pas de camaraderie, et nous ne prêtons pas l'échelle à nos amis pour nous en servir après.

Tu dois comprendre la quantité d'ennemis que nous nous faisons dans le journalisme, en disant toujours la vérité quand nous croyons que c'est la vérité. D'ailleurs les flatteries et les réclames ne mènent à rien ; vous pouvez passer dix ans pour un bon garçon, et puis c'est fini. Mieux vaut notre rudesse et notre franchise, qui nous font craindre et respecter.

Il ne manque qu'une chose, c'est d'avoir un<

vie modeste assurée, à l'abri des événements politiques. Cela viendra un jour, mais ne crois pas que je sois d*un byronisme effrayant. Non ; seulement je pense peut-être trop souvent à une existence toute simple que je ne peux pas arriver à réaliser. D'où mes inquiétudes.

Adieu, ma chère maman, j'espère que tu vas bien. Si j'avais pensé que ma lettre te tracasserait, je ne l'aurais pas écrite ; mais j'ai l'habitude d'écrire ce que je sens et j'ai sans doute écrit cela dans un mauvais quart d'heure sans penser à l'impression fâcheuse qui en résulterait.

Embrasse papa et tout le monde.

1" janvier 1849.

Ma chère maman,

... Notre position est nette : nous serons maîtres des journaux dans trois ans, quand tous les traités seront épuisés, mais il faut encore que nous étudiions énormément pendant trois ans ; il faut vivre, il faut travailler sérieusement.

Les grands journaux ont eu la niaiserie défaire des traités pour cinq ans avec des romanciers

qui s'en vont. Malgré toute leur bonne volonté, les directeurs de journaux ne peuvent pas nous donner autant de besogne qu'ils le voudraient; mais, je te le garantis, dans trois ans, notre génération arrivera.

Il y a cinq ans que je suis à Paris, et je ne trouve pas que j'aie perdu mon temps ; je me suis fait un nom chez les artistes et mes confrères; dans trois ans, j'aurai un nom pour le public...

Peut-être un jour, retrouveras-tu dans un grand drame bourgeois une partie de ta vie, 'et de celle de mon père ; tu verras alors si je comprends, et si je sens.

Ne crois pas que je t'aie écrit à cause du jour de l'an ; il y a longtemps que je voulais te dire mes joies et mes peines, et puis je tardais ; car lu sais que je suis bien paresseux pour ce qui est des lettres.

Je t'envoie en même temps une lettre pour ma tante ; je te prie de la lui faire donner immédiatement.

Adieu, ma chère maman, embrasse bien mon père pour moi, ma sœur et Abel ; et sois sûre que je fais des vœux pour que l'année 1849 soit meilleure pour toi que Tannée 1848.

9 février 1849.

Bonjour^ ma chère maman ; comment vas-tu? Es-tuplus heureuse, moins chagrine? Comment se porte mon père ? Moi, je suis très heureux iujourd'hui ; je sors d'un rhumatisme, qui m'a fait souffrir le diable pendant deux jours. Il [l'y a rien de pareil pour vous rendre la gaîté, juand c'est passé; avec ça il fait un temps charnant, et je t'écris au soleil.

Mes affaires ne vont pas très mal ; j'ai beauîoup mangé cet hiver ; cela est si rare qu'on ne trouve d'une graisse merveilleuse.

On joue une pantomime de moi dans une quinzaine ^ ; de plus, il va se faire un essai très original au théâtre des Variétés ; j'ai beaucoup ile besogne, trop même ; j'ai encore une féerie u théâtre Beaumarchais, qui va ouvrir prohainement. Enfin, si V Evénement continue, on •ubliera mon premier volume. C'est ce que j'au- |ai fait de plus long...

A force de travail ou plutôt à force de penser, arriverai un jour à ce que je veux, à la littéature sérieuse, honnête et morale. Nous vivons

J. Les trois filles à Cassandre, pantomime jouée en mars 849, au théâtre des Funambules.

dans un tel monde de vices que nous sommes obligés de croire à la vertu. Et avant-hier, j'ai rencontré un homme qui m'a dit, dans un bureau de journal, une de ces belles choses qui me faisaient croire à une colombe qui réciterait une leçon de morale dans un nid de serpents.

Cela fera un beau conte plus tard, comme ceux du philosophe Diderot.

Nous sommes dans un singulier temps plein d'instructions et plus comique que méchant. Aussi suis-je plutôt rouge que réactionnaire ; tii sais que je n'aime guère les bourgeois. Ils sont encore les maîtres sous la République, mais ils ne peuvent pas durer*. Malgré tout, je ne m'occupe nullement de politique, et je suis plein d'indulgence pour les uns et les autres.

Le journal d'Edouard est très curieux : puisqu'il pense ainsi qu'il faut marcher avec le dé- • partement, qu'il continue ; mais je crois qu'

1. Champfleury, qui s'occupa toujours très peu de politique exprimait là des idées courantes dans les ateliers et les petits' cénacles littéraires, où l'on professait le dédain du bourgeois. La bourgeoisie, de tout temps, a eu bon dos, et elle l'a encore, se sentant peu atteinte au fond par d'innocents coups d'épingles. C'est elle qui pense, travaille, produit ; elle est aujourd'hui toute la nation, et nous avons tous le droit de nous appc-' 1er esquires, comme les Anglais qui ajoutent trois lettre? distinctives à leur nom, esq., pour sortir du commun. C'est leur manière de s'appeler citoyens.

vaudrait mieux ne pas flatter les passions bourgeoises et marcher en avant.

Quand son journal sera bien posé, bien établi^ lu à Paris et aura beaucoup d'abonnés, il ne risquera rien de devenir républicain. Pour moi, je ne crois pas Henri V possible, le comte de Paris encore moins; peut-être les ramènerat-on, mais cette restauration ne peut pas durer. A quoi bon alors un roi de six mois, de deux ans ? à rien, sinon à ramener de nouveaux troubles.

Adieu, ma chère maman, je t'embrasse ainsi que papa ; dis bonjour à ma sœur, à Huriet, à Edouard, à ma tante, à tout le monde.

3 avril 1849, Ma chère maman,

Remercie d'abord ma sœur de ses bonnes dispositions à mon égard, et pardonne-moi de ne pas t'avoir écrit plus souvent.

Ne crois pas que j'aie été fâché de ce que tu ne me disais pas de revenir. Edouard n'avait donc pas compris ma lettre ? je me mettais seulement à sa disposition, au cas où il aurait eu

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quelque chose à craindre, en rédigeant son journal.

Au reste il a tout ce qu'il faut pour lutter là-bas : il a du courage, malheureusement pas assez de sang-froid. Il est emporté, et j'ai vu que son article sur les clubs de Laon était dangereux, à cause de l'esprit.

Si à Paris la plaisanterie est dangereuse, que sera-ce en province?

Ces théories vont sans doute t'étonner : mais si tu savais les travaux qu'il m'a fallu faire pour comprendre combien peu de chose était l'esprit ! J'en suis arrivé à la naïveté, qui est tout dans les arts et tu verras plus tard mes énormes progrès ; mais combien il est difficile de comprendre!

Quand j'ai dit à Balzac que depuis cinq ans j'écrivais sans voir clair, sans méthode, que ma tête était un chaos, il m'a dit : « Vous êtes le seul jeune homme que j'aie entendu parler ainsi », et il ajoutait : « Après avoir écrit pendant sept ans, je me suis seulement douté de la langue française. »

Balzac n'est pas flatteur, et cependant lui seul m'a donné, il y a un mois, de vrais conseils. « Vous feriez des contes qui seraient des chefs-d'œuvre, m'a-til dit, que vous crèveriez

de faim... faites du théâtre, vous avez tout ce qu'il faut. »

Quoique je ne gagne pas grand'chose, je veux rester pour l'assemblée générale ' ; d'abord si je retournais à Laon, cela contrarierait Edouard, parce qu'aux dernières élections, on m'accusait, tu sais, de faire les articles. La même chose existerait aujourd'hui...

... Quoique la République me soit assez indifférente, Laon est bien arriéré, et je ne comprends pas l'attachement de papa aux choses de l'ancien régime, le régime de la bourgeoisie et de la médiocrité.

L'ancien régime lui a enlevé sa place ; il a tout perdu sous l'ancien régime ; je ne dis pas et je ne crois pas que la République lui rende rien, mais il vaut mieux marcher avec elle que contre elle.

Nous autres, jeunes gens, qui n'étions pas républicains, l'étions le plus cependant ; car nos attaques à la bourgeoisie étaient la plus grande opposition au gouvernement et au roi, le bourgeois princeps.

Tout ce que je sais, c'est que la République m'a donné de l'activité, du courage et que je

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