‹ Sainte-Beuve et ChampfleuryChapitre 11 sur 44 · De la Société des gens de lettres, probablement · texte numérisé non relu

De la Société des gens de lettres, probablement

9i SAINTE-BEUVE ET CHAMPFLEUBV

travaille plus que jamais, sans trop m'iaquiéter Ipo de demain. Icn

Adieu, ma chère maman, bonjour à Huriet, |S( et embrasse tout le monde, mon père, ma sœur etAbel. flC

Paris, 20 juillet 1849.

Ma chère maman.

Je suis sorti de l'hôpital, plus ou moins guéri. Je n'ai pas de jambes et pas beaucoup d'estomac. J'ai vu trois médecins différents qui s'accordent très bien sur ma maladie : il ne faut que des soins et du repos et une nourriture bonne.

J'attendrai ici ma sœur en ne travaillant pas énormément.

La Société des gens de lettres m'a témoigné beaucoup de sympathies; je ne l'avais pas prévenue. Mais on l'a su par un de mes amis et, un jour, j'ai été très étonné de recevoir une députation de gens décorés, qui sont des membres de notre comité.

Si j'avais voulu, ils m'offraient une maison de santé; mais j'étais mieux à Beaujon, j'ai refusé. Il y a eu l'autre jour à la Chambre un scandale

LETTRES DE CHAMl-FLEURV A SA MÈRE 95

pour un homme de lettres mort de faim, et ils craignent beaucoup de voir des membres de la Société à l'hôpital.

Tu n'as donc pas remis le bout de lettre à Ghevergny que je n'entends parler de rien I Ah I ça, ils s'imaginent donc que ces travaux sont des farces? Voilà trente pages qui représentent I des recherches de cinq ans, ça éclaircit un point de l'histoire de la peinture '. Je ne sais pas si on a reçu la fin de mon manuscrit ! je ne sais pas qui est-ce qui l'imprime, je me trouve fourré dans des sociétés archéologiques de Soissons.

Moi, je croyais qu'on allait imprimer cela tout bonnement dans le Journal de V Aisne et tout de suite. Il est important que je montre toujours quelque chose au public parisien, je connais mes époques ; si on me retarde, on dérange tout.

Tu sauras, ma chère maman, qu'à un moment donné une brochure de vingt pages vous fait considérer beaucoup plus que si vous aviez écrit trente volumes de romans.

1. Il s'agissait d'un premier Essa.i sur la. vie et l'œuvre des Lanain, peintres laonnois, par ChampQeury, qui fut imprimé à Laoa, Imprimerie de Ed. Fleury et Ad. Ghevergny, rue Sérurier, 22, 1850. — Sérurier est le nom du maréchal, comte de l'Empire, autre enfant de Laon qui prit Mantoue, patrie de Virgile, en 1797.

Est-ce qu'Edouard est toujours malade ? toujours à sa campagne ? S'il était encore malade, presse donc Ghevergny de me répondre un mot sur mon étude sur les Lenain, avec les renseignements que je demandais...

Adieu, maman, porte-toi bien, embrasse ma sœur,monpère;souhaite le bonjour àM°"Édouard. Dans quelques jours j'écrirai à ma sœur.

23 juillet 1849

Ma chère maman,

Je n'ai pas voulu l'écrire pendant que j'étais malade; heureusement c'est à peu près fini ; le jour où tu as reçu ma dernière lettre, j'ai été pris par le choléra ou plutôt la cholérine. Je t'assure qu'à une heure du matin j'étais fort peureux et embarrassé ; j'ai réveillé la maison ; on a été chercher le médecin. Un voisin pauvre m'a gardé et j'espère que tout ira bien. Sur cinq de nos amis avec lesquels je me trouve, quatre ont été pris de la môme manière.

Le diable est que cette maladie n'a pas de remèdes, qu'on vous fait boire des excitants, du rhum, des toniques et le camphre par des-

SUS tout. Quand on a guéri du choléra, on attrape une autre maladie qui vient du traitement, une espèce d'inflammation des intestins.

J'ai toujours des restes de fièvre, la moitié du temps peu d'appétit, l'autre moitié grand appétit. Si je me laisse aller à la faim, je reprends la fièvre. Mais heureusement j'ai grande foi en Raspail, je mange du poivre, des échalotes, de la moutarde, enfin toutes les épices et condiments connus. Je t'engage à acheter son petit traité d'hygiène et de maladie ; on se guérit tout seul, et on apprend à faire des cuisines merveilleuses, où Tail joue un grand rôle.

Si tu voyais maintenant ma chambre, j'ai une pharmacie camphrée de quoi m'établir.

Ne t'inquiète pas, je vais bien, je suis gai et je travaille à travers toutes les maladies et émeutes ; cependant la dernière m'a donné une espèce ie transport au cerveau qui m'a fait grand peur.

Je me rétablissais, je vais me promener sur es boulevards le 13 juin, et je regardais la malifestation très calme, très nombreuse et très >acifique, quoi qu'on en dise, lorsqu'on charge ion seulement la manifestation, mais encore es curieux *. J'ai réussi à me sauver dans une

1. Il s'agissait de la fameuse échaufîource de juia 1849, pro-

98 SAINTE-BEUVE ET CIIAMPFLEURy

maison; mais j'avais le corps faible et la tète embarrassée.

Les mouvements de troupes, les tambours, le passage de l'artillerie, ma rue qui était gardée comme intéressante, tout cela m'avait donné une presque hallucination, qui ne tient qu'à la maladie, car plus d'une fois j'ai vu des émeutes, des coups de fusil, des personnes tuées, et cela ne m'a rien fait.

Nous sommes tranquilles pour quelque temps, mais je ne crois pas la révolution finie. Il y a toujours la majorité — la bourgeoisie, l'aristocratie de ce temps-ci — qui est faible, sans volonté et sans énergie, et surtout sans idées. Elle craint la République et n'ose pas la royauté.

Ce qu'il y a de bon dans Edouard, c'est le courage et la fermeté ; Dieu veuille que ces qualités soient dépensées à propos...

Ne t'inquiète jamais de mes idées politiques ; ''e ne me mêle jamais des choses actives, mais vivant à l'écart, en dehors et au milieu du mouvement, nous jugeons avec bonne foi, et ne nous rallions à aucun parti, attendu que le licou nous blesserait.

duite par l'expédition de Rome, et qui aboutit à l'afTairc des Arts et Métiers.

Et malgré ces troubles, j'aime mieux Paris queLaon ; car chez vous on voit des gens ignorants, envieux, bavards et sans courage, qui, aux grands jours de révolution, n'oseraient défendre leurs principes. Dans tout cela, il n'y a guère qu'Edouard qui marcherait seul ; un de mes amis, qui a été commissaire ^ sous Ledru- Rollin, et qui a causé dix minutes avec Edouard, m'en parlait encore et faisait son éloge, quoique partant d'un principe aussi contraire et aussi exalté.

Adieu, ma bonne maman, ne t'inquiète pas de ma santé ; je pense plutôt à la tienne, lis Raspail et profites-en.Papaa dû être fort remué par tous ces événements ; embrasse-le bien, ainsi que ma sœur et ma tante.

Je n'ai pas besoin de te recommander Edouard et sa femme.

1. La révolution de février avait créé des commissaires de la République, chargés d'administrer plusieurs départements à la fois. M. Emile Ollivier, par exemple, pour citer un nom célèbre et qui désigne bien la fonction, fut nommé commissaire de la République dans les Bouclies-du-Rhône et le Var. Ces nominations relevaient de Lcdru-Rollin, ministre de l'Intérieur.

i u.-JOTHECA

Décembre IS-IO.

Ma chère maman,

Si tu savais combien je suis occupé et tourmenté, tu me pardonnerais d'être aussi longtemps à t'écrire...

Il me faut de grands courages pour travailler. Cependant je mène la vie la plus tranquille qui soit possible. J'ai renoncé à toute espèce de plaisirs. Plus je vais, et plus j'ai des envies de travailler.

J'arriverai un jour à ne plus sortir de chez moi. Dans le temps, je travaillais en l'air, partout, sur une table de café ; aujourd'hui j'ai le courage de m'attabler à mon bureau. Et cela va bien...

... Eh bien', on disait que les socialistes n'aimaient pas la littérature et les arts. Cependant ils sont venus me commander un roman qui paraît dans quelques jours dans le journal du citoyen Proudhon \

Et ne crois pas qu'il y soit question de sang, de révolution ; au contraire mon roman est doux comme un mouton. C'est un conte de Noël, où

Page 1