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La Voix du Peaple, où parurent les Oies de Noël, en

il est plutôt question de bonnes mœurs de famille que d'autre chose.

Nous autres travaillons pour le peuple, et nous dévouons à cette grande cause ; et il arrive qu'on nous jette la pierre à tout propos.

Ainsi, ma bonne maman, sois tranquille de ce côté, et quand on te parle de moi comme d'un socialiste, ris en toi-même de ces mots sans signification.

Nous savons bien qu'il y a dans le parti des gens sans probité, qui se rattachent aux branches et qui exploitent le titre; mais cela se voit partout et ne se peut empêcher.

Ma chère maman, tâche de ne pas te faire de chagrin et tu guériras plus vite. Car le chagrin t'a fait plus de mal que la maladie. Moi-même j'ai un peu hérité de ces dispositions; je regarde quelquefois dans l'avenir avec terreur, mais, heureusement, je m'en sauve en riant aussitôt.

Voilà une nouvelle année qui s'ouvre, belle en promesses pour moi. J'espère qu'elle sera meilleure en santé pour toi.

Ecris-moi toujours, cela me fait plaisir. Ne me tiens pas rancune quand je ne réponds pas vite. Pense que je pense à toi. Ce n'est pas quelques griffonneries déplus ou de moins, qui te prouveront que je t'aime.

Adieu, ma chère maman, embrasse pour moi papa. Je lui souhaite une bonne santé.

Je t'embrasse mille fois.

18 février 1850.

Ma chère maman,

Comment vas-tu ? Edouard ou ma sœur, je ne me rappelle plus quelle est la dernière lettre que j'ai reçue, m'écrivait que tu es toujours très faible, quoique allant mieux.

Dans deux mois ou trois au plus, j'espère aller vous rendre une petite visite et tâcher de me reposer un peu de cette vie bruyante de Paris.

Je ne vais pas mal, et je ne vais pas bien. Je n'échappe aux accidents qu'en menant la vie la plus réglée du monde et en prenant des nourritures légères et à heure fixe.

Surtout dans ce moment-ci, je suis très fatigué, ayant essayé une fois dans ma vie d'écrire un demi-volume au jour le jour dans la Voix du Peuple S

l.Il s'agissait des Oies de iYoé7, qui devinrent rf/surier ^/aisot, en librairie.

Quoique lancé parmi les proudhoniens, le journal l'Ordre (tu comprends bien qu'un titre aussi niais n'appartient qu'à M. Odilon Barrot) vient de me charger de deux feuilletons de peinture par mois.

Je les ferai à mon grand dépit, parce qu'il faut vivre.

Mais je pourrai travailler vingt ans dans un journal pareil, sans que cela serve à un iota à ma réputation.

Personne ne lit V Ordre,

J'ai fait la connaissance d'un homme bien aimable, presque de notre pays, M. Didron, l'archéologue qui est, je crois, de Reims, et qui connaît bien notre pays, car il a publié dans le Journal de l'Aisne des travaux sur la cathédrale.

C'est un homme considérable.

Si ma brochure avait été publiée, il aurait été à même de me rendre bien service.

Dis-le à Edouard, ou plutôt montre-lui cette lettre, qu'il fasse l'impossible pour m'envoyer ma dernière épreuve.

Il arrive aujourd'hui que Charles Blanc, qui pouvait me servir, est très déconsidéré à cette heure, et qu'il a lui-même toutes les peines à empêcher un impérialiste âgé de prendre sa place de directeur des Beaux-Arts.

Je ne peux donc plus compter sur lui. D'un autre côté, il est important que cette brochure prouvée quelques imbéciles que je suis capable de travaux sérieux.

Gomment se porte Huriet ? et ma sœur ? Et papa?

Réponds-moi plus souvent que je ne t'écris et ne te fâche pas, car j'ai d'énormes occupations.

Adieu, ma chère maman, je t'embrasse pour toi et pour tout le monde.

6 mai 1850.

... Tu serais bien étonnée de me voir à cette heure dans la bourgeoisie jusqu'au cou. Tu n'as pas assez la connaissance de Paris pour me supposer presque tous les soirs rue aux Ours chez des négociants.

Il est vrai que les deux ménages sont composés de deux maris et de deux femmes comme j'en ai peu vu. Et la grande raison est qu'on fume dans le salon. On y va s'inviter à dîner sans façon, et on y fait de la musique. Car je suis en train de devenir un grand musicien.

LETTRES DE Cil AMPFLEURY A SA MÈRE 105

ayant acheté (chose difficile àcroire I) une basse dont je suis parvenu à payer les deux tiers.

Ces bijoutiers me réconcilieraient avec la bourgeoisie, s'ils ne formaient malheureusement une petite exception à la grande classe notre ennemie...

12 juillet 1850.

Ma chère maman.

Je t'écris de la campagne où je suis depuis une quinzaine : je me suis logé dans le bois de Boulogne, afin d'être plus près d'une maison de bains hydrothérapiques que je prends tous les jours '. Je vais très bien et je mène la vie si heureuse, qu'il n'est pas possible que ça dure bien longtemps.

Je crois t'avoir dit que je passais mon temps dans la bourgeoisie, mais une bourgeoisie toute particulière que nous avons dressée à la peinture et à la littérature, un peintre et moi. Nous avons commencé par faire cesser toutes espèces de relations avec diverses familles qui sen-

1. Chez le docteur Pigeaire. — Il en sera de nouveau ques tion dans la lettre du 20 novembre 1851.

talent trop la rue aux Ours et qui ne pouvaient que corrompre ces heureux ménages.

On recevait dans le temps des gens qui s'appellent les P..., les B... ; ces noms-là te diront assez ce que c'étaient. Enfin nous sommes restés les maîtres de la maison où on nous adore, on nous passe toutes nos fantaisies, on respecte nos mauvaises habitudes, etc. Nous avons doncfini par louer une maison de campagne en commun, dans laquelle je demeure avec un jeune Anglais.

J'ai dressé l'Anglais à me faire la cuisine.

Trois fois par semaine, ces dames viennent avec leurs maris passer la journée, et s'en retournent à Paris. Elles apportent des provisions, amènent avec elles un médecin, quelquefois deux médecins, car nulle part on n'a jamais vu de gens aussi nerveux et aussi malades.

Il y a une dame, la plus jeune et la plus aimable, dont la vie n'est qu'une attaque perpétuelle.

Tout le monde se lève à dix heures du matin. On va dans le bois qui nous entoure, et on revient déjeuner avec un de ces appétits terribles que je ne me connaissais plus.

J'ai beaucoup travaillé dans cet endroit, étant parfaitement isolé et me portant un peu mieux.

LETTRES DE CHAMPFLEURy A SA .MllRE 107

Il m'est arrivé, chose étonnante, de rencontrer des personnes qui ne parlent ni beaux-arts, ni littérature, ni politique; et on est tout étonné d'avoir passé quelques heures sans s'ennuyer et sans avoir discuté.

Dernièrement le peintre est tombé malade ; les dames ont couru tout Paris, ont envoyé trois médecins, se sont installées chez sa mère à soi, gnermon ami. Jamais je n'ai vu de dévouements semblables. Au bout de quinze jours qu'on me connaissait, et tu sais si j'ai l'air aimable dans les nouvelles relations, une de ces dames croyant voir dans ma tristesse une cause d'argent, m'offrait d'envoyer une partie de son argenterie au Mont-de-Piété. C'est plus beau que l'antique K

11 est bon pour nous de rencontrer quelque-

1. Un roman de CharapAoury, Madame Eurjénio, donnerait peut-être la clé de ce mystère. Champfleury déploie ici beaucoup d'humour, pour déguiser un roman d'amour, et il se fait plus machiavélique qu'il n'était. Encore une fois, il ne faudrait pas prendre non plus trop à la lettre ces objurgations continuelles contre la bourgeoisie, dont il était plus que personne, où il se complaisait, et dont il rapportait toujours quelque étude de mœurs plutôt sympathique. Madame Eugénio se montra fière elle-même du roman qu'elle avait inspiré, et elle y fit même des observations piquantes ; car telle est la femme, qui ne se plaint jamais d'avoir été aimés et chantée... en vers ou même en simple prose.

fois de ces gens, afin de ne pas trop voir le monde en laid...

Et toi, ma chère maman, comment vas-tu ? Souffres-tu toujours ? L'été a-t-il apporté quelque changement à ton état ? Quand ma sœur est passée à Paris, je l'ai menée dans ma bourgeoisie ; on l'a trouvée très aimable et je crois qu'elle aussi a dû trouver cette dame charmante. Du reste ma sœur a été pleine de bontés pour moi, et je lui en ai beaucoup de reconnaissance...

Adieu, ma chère maman, je t'embrasse de tout mon cœur.

Boulogne, 14 août 1850.

Ma chère maman.

Je suis à Boulognc-sur-Mer ; je n'y suis pas allé précisément pour la mer qui ne m'a jamais préoccupé. J'aime mieux la montagne de Laon et les Greuttes. Ce qui me plaît le plus sont les pêcheuses qui ont le courage du rouge dans leurs habits, et qui portent de longues boucles d'oreilles sans fin.

Boulogne est une ville neuve et aristocratique, avec des maisons honnêtes et bourgeoise-

ment froides. On n'est pas en France, on ne voit que des Anglais et des Anglaises et des afûches anglaises. Si je sortais un peu dans la ville, je voudrais savoir l'anglais aubout de huit jours.

Les enfants qui viennent au monde, quand même ils soient nés de parents français, poussent des cris en anglais.

Même les poupées de marchandes de modes, tu sais, en carton, sur lesquelles on confectionne des bonnets et des chapeaux, pincent leur bouche rouge comme des Anglaises.

Elles ne ressemblent guère aux honnêtes poupées de Notre-Dame-de-Liesse qui rougissent devant les pèlerins, mais qui conservent I au fond toute l'amabilité des jeunes dames françaises.

J'ai retrouvé à Boulogne les personnes amies, l! chez lesquelles j'ai présenté ma sœur rue aux •) Ours.

' Ces dames prennent des bains de mer.

Elles nous ont reçus comme la province ne {' sait pas recevoir, et tous les jours nous faisons i des promenades charmantes au bord de la mer. Dame, il a fallu changer un peu de toilette. ! Aussi un poète allemand, Weill, que j'ai rencontré avec sa femme dans Boulogne, s'est écrié ;

« Foilà labremière vois gue monsieur Jeanvleury met tes cants. »

Dans toute cette toilette de notaire dans laquelle je n'entre qu'en tremblant tous les jours, il n'est resté de caractéristic (voilà l'anglais qui me trotte) que le chapeau, ce chapeau que ma sœur n'a pas voulu emmener en Auvergne l'année passée.

Tu penses bien que ce n'est pas le même, mais c'est son frère. Du reste ma sœur a été punie de son entêtement ; elle m'achète le chapeau de soie, bien reluisant, le chapeau de chapelier bon genre. Les premiers jours que je le mets au Puy, ce chapeau m'intimide, je sens qu'il y a sur ma tête un monument insipide, tout d'un coup il tombe une pluie providentielle; mon chapeau se corrompt ; il reprend la flère allure de ses grands-pères, et les gens du Puy rient au nez du chapeau bourgeois qui s'était lancé dans les formes romantiques.

Je ne suis pas très sérieux, n'est-ce pas, ma chère maman, mais je cherche à éviter les idées noires causées par mes habits...

Adieu, ma chère maman, je suis à Boulogne encore pour quelques jours, attendant de l'argent de Paris, car la vie est horriblement chère ; écris-moi un mot avant lundi prochain (66, rue

Nationale, M. Ghampfleury chez M"« Selinge, sage-femme).

N'oublie pas mon père et souhaite le bonjour à Edouard et à sa femme.

Je t'embrasse et je t'aime.

Septembre 1850 *.

Ma chère maman,

J'aurais dû te répondre le lendemain de ton bon cadeau,si important pour moi qui n'ai jamais pensé à acheter de chemises, de bas% peut-être parce que je n'avais pas d'argent à y mettre.

Mais depuis mon retour de Boulogne, la situation a changé complètement pour moi. Ce que j'avais prévu arrive. La loi contre le roman qui va faire beaucoup de malheureux sera très utile à quelques jeunes gens comme moi qui ont passé sept ou huit ans à étudier, plutôt que de produire.

1. En relisant de longues années après ses lettres à sa mère, Ghampfleury a écrit entête de celle-ci : « Lettre importante, prophétique et à laquelle j'ai donné raison (27 décembre 1877).»

2. C'est bien ainsi que s'exprime Ghampfleury, à qui on a tant reproché ses incorrections. Il écrivait comme on parlait alors, de chemises, de bas; depuis lors, l'usage est venu de dire des.

Je suis annoncé dans quatre journaux en ce moment et tout passera dans le mois, je crois. Chose plus étonnante, on ne m'avait pas oublié pendant mon absence et la Patrie annonçait de moi des articles sur la Vie anglaise que je ne connais pas plus que toi.

On me supposait à Londres et comme on me connaît grand flâneur, on s'imaginait des trésors d'observations que je devais rapporter. Je n'ai pas reculé et je travaille à l'heure qu'il est à tâcher de deviner la vie anglaise.

Tu m'as dit bien souvent : travaille. Des amitiés puissantes m'ont répété la même chose.

Et j'avais l'air de ne pas travailler. Ne crois pas que je sois paresseux : papa ne l'est pas, Edouard ne l'est pas, ma sœur ne l'est pas, tu ne l'es pas, la physiologie n'admettrait pas un moment un esprit paresseux au milieu de nous tous si actifs.

Imagine seulement qu'avec un esprit naturel qui pouvait faire de moi un vaudevilliste de drôleries, j'ai voulu arriver plus haut. Tout était à faire, car tu sais quelle singulière éducation j'avais reçue au collège et dans les cafés. J'ai donc énormément travaillé, énormément réfléchi, énormément lu.

Aussi le peu que j'ai produit a-t-il été très re-

LETTRES DE CIIAMPFLEURY A SA MÈBE 113

marqué. Je ne vous envoie pas les journaux où on parle souvent de moi, parce que je ne m'en inquiète pas moi-même, mais crois qu'avec de grands défauts, un caractère violent, une sincérité brutale, disant tout, tout franc, critiquant plutôt que louant, je suis à la tête de la jeune école dont beaucoup me craignent et dont quelques-uns m'aiment.

Un fait m'a donné un immense courage. J'allai voir dernièrement le rédacteur en chef de l'Événement, homme de trente ans ' qui ne m'aime guère, ayant abandonné ^ le parti Hugo en littérature pour vivre seul en dehors de toute école.

Il avait vu M. de Balzac, un mois avant sa mort.

— Champfleury travaille-t-il toujours à V Événement? demanda Balzac. — Non, dit le rédacteur en chef. — Vous avez eu tort de ne pas l'attacher tout entier, ce sera un homme très remarquable par la suite.

Cette phrase qui a été dite devant plusieurs

I.Meurice ou Vacquerie.il s'agissait de l'Événement de 1850, tout dévoué à Victor Hugo.

2. Champfleury parle de lui-même, ayant abandonné le parti Hugo. La phrase paraît incorrecte, elle est pourtant latine, si on l'analyse.

personnes, est d'autant plus sincère qu'elle est répétée par un ennemi littéraire. Balzac m'aurait dit pareille chose en face que je n'y aurais pas fait grande attention: mais dite par un mourant qui se souvient d'un jeune homme trois ans après l'avoir vu, elle a été pour moi un grand sujet d'ambition.

Je ne crains que la maladie ; quoique ayant très bonne mine^la moindre chose me dérange. Du mauvais vin, un plat mal apprêté, le travail m'abattent complètement et me donnent des névralgies, des maux d'estomac et surtout du ventre.

Mon hygiène ne sera constituée que quand je gagnerai assez d'argent pour manger chez moi et avoir une bonne.

Si je continue à pouvoir travailler, j'entrevois la possibilité de me faire honnêtement cinq mille francs par an.

Mais j'aitoujours fait de beaux rêves qui ne se réalisent pas et qui ne me rendent pas trop triste.

Adieu, ma chère maman ; je t'écris avec un mal de tête insupportable pour être allé hier soir en soirée. Gomment vas-tu? Réponds-moi bien vite...

Bonjour à papa, je l'embrasse ainsi que toi. J'ai écrit il y a deux jours à Edouard.

12 octobre 1850.

Ma chère maman.

J'ai changé d'adresse, je demeure rue Notre- Dame-de-Recouvrance, 21 ; c'est-à-dire que j'ai passé l'eau, que j'abandonne le faubourg Saint- Germain, le quartier latin pour aller demeurer sur les boulevards, en face du théâtre du Gymnase. Tu ne saurais croire quel événement c'est là ; c'est toute une nouvelle vie.

Quand on quitte notre quartier, c'est que les études sont terminées et qu'on veut gagner de l'argent, être bien habillé, bien logé, etc.. Je risque la chose, allant me mettre dès aujourd'hui à une production plus active.

Je t'ai écrit je ne sais plus quand, il y a peutêtre quinze jours ou trois semaines, une longue lettre à laquelle tu n'as rien répondu, ce qui m'a un peu vexé et étonné, car d'ordinaire tu réponds très exactement. Je me suis cent fois demandé, depuis, si tu n'avais pas reçu ma lettre ou si je n'avais pas reçu la tienne. D'abord je te remerciais de ton envoi de linge qui m'a été très utile ; mais je ne te redirai pas aujourd'hui ce que le reste contenait, car je n'en sais pas grand'chose maintenant.

Je t'écris en Tair, attendant mon espèce de mobilier qui est en train de vagabonder et de passer la Seine ; car je n'emménage qu'aujourd'hui jeudi.

Tu auras la bonté d'envoyer ce mot à Edouard à qui je n'ai pas écrit depuis une affaire arrêtée, mais à qui j'écrirai, aussitôt l'ordre revenu dans mon ménage ; en attendant dis-lui qu'après beaucoup de courses, je n'ai pu obtenir de règlement définitif chez les libraires, mais que j'ai touché 50 francs chez les Garnier, 25 francs chez Dumoulin, en tout 75 francs que j'ai déposés religieusement chez le marchand de tableaux qui attendra encore deux mois jusqu'à complet paiement de 125 francs, époque à laquelle il livrera le Le Nain '. J'ai un reçu, mais il est dans mes papiers et mes papiers déménagent.

Comment vas-tu, ma chère maman? écris-moi, tu ne saurais croire combien j'ai été peiné de ne pas recevoir de lettres de toi.

Adieu, je t'embrasse, ainsi que papa.

1. Champflcury et son frère faisaient la chasse aux Le Nain, peintres laonnois, sur lesquels Champflcury a écrit une complète et définitive monographie, dont Sainte-Beuve a rendu compte dans les Nouveaux Lundis, tome IV.

LiITTRES DE CHAMPFLEURY A SA MERE 1 17

23 octobre 1850.

Ma chère maman,

... Tu as tort de t'affliger sur mon compte. Si je n'étais pas maladif, je n'aurais guère à me plaindre, la littérature ne me rend aucunement inquiet. Si je n'avais pas le système nerveux très développé, c'est-à-dire très afTaibli, tout irait bien. Un médecin attribue cela à l'épidémie qui a existé, et me dit que j'en ai encore pour trois ou quatre mois. Un autre me conseille de faire de la gymnastique, d'apprendre la boxe et la savate pour m'endurcir les nerfs ; mais ces exercices sont très fatigants, assez coûteux. Pour s'y mettre, il faut n'avoir rien à faire, et une leçon de boxe vous brise les membres pendant huit jours.

D'autres médecins vous disent : soyez gai, ne vous fâchez pas, amusez-vous ; c'est-à-dire toutes sortes de remèdes très bons, mais impossibles.

Je comprends tes craintes en politique ; je crois avoir dit cent fois à toi, que la vie de province n'était pas la vie de Paris, que si vous aviez raison au point de vue de la province, vous n'avez pas raison au point de vue de Paris.

Vois donc Victor Hugo : il est au fond légi-

î 18 SAINTE-BEUVE ET CHAMPFLEURY

timiste, catholique, conservateur. Eh I bien, il arrive que forcé par les circonstances, il attaque le pape, il attaque le ministère, il est applaudi par la Montagne. C'est un réac plus révolutionnaire que tous les rouges. Et il est de bonne foi. Eh ! bien, ces gens là sont obligés de marcher avec leur époque.

Le temps est révolutionnaire. Toute la France se mettrait en travers, qu'un seul homme la briserait. C'est écrit.

Console-toi. Je ne fais pas de politique active, et je n'en ferai, Dieu merci, jamais.

Quant à l'excentricité, j'ai beaucoup ri de tes dernières phrases. Tu as dit des choses que lu ne penses pas. Je n'ai pas l'amour du beau/ Ceci est une question d'esthétique trop longue à débattre entre nous. On t'a mis cela dans la tête ; je ne me suis pas moqué, pense-le bien ; mais réellement, j'ai ri à ce passage.

Quant à ma nature, ma tournure de corps et d'esprit, cela est aussi difficile à changer, que si je voulais avoir un nez à la grecque. Seulement, ce qui est déroutant pour les esprits provinciaux, est un livre très clair pour les intelligences parisiennes. Un critique me définissait l'autre jour: « Séduisant comme une danseuse de corde. »

Adieu, ma chère maman, embrasse mon père, tout le monde, comme je t'embrasse.

14 mars 1851.

Ma chère maman.

Pardonne-moi de ne pas t'avoir écrit plus tôt; mais je l'avais fait, j'ai gardé ma lettre sur mon bureau, je l'ai retrouvée plus tard et j'ai bien fait de ne pas l'envoyer.

Je répondais à ta dernière lettre qui m'avait mécontenté et je répondais un peu blessé.

Moins que jamais, tout ce qu'on pourra me dire me changera.

Je suis poussé parle hasard, je travaille énormément, il en arrivera ce qu'il pourra. Tu veux que je me fasse une position, je me la fais tous les jours, soit par mon travail, soit par mes publications.

Que si vous ne voyez rien paraître là-bas, c'est que je n'ai pas l'occasion de vous envoyer ce que je publie.

Une place, toujours une place. J'ai fait la première démarche et ce que je savais d'avance m'a été confirmé parle directeur des Beaux- Arts. On ne peut rien pour moi.

Si j'étais une médiocrité, j'aurais une place, je ne blesserais personne par mes opinions, je solliciterais, je serais d'une politesse basse et je ferais antichambre.

Cela n'est pas possible dans ma position.

Je ne vais pas aux gens, ils doivent venir à moi. Tel est notre orgueil, nous autres qui nous exténuons de travail et qui avons des droits à nos places, — à celles que nous nous créons.

Je ne demande un sou à personne et je vis heureux de ce que je gagne, ne craignant que la maladie.

La bureaucratie me tuerait.

Dis-moi un peu si mon père, qui n'est pas un fantaisiste, n'aurait pas mieux fait de dépenser son intelligence à n'importe quoi que de passer trente ans dans son bureau et d'en être récompensé comme il l'a été.

Nous autres nos livres nous récompensent de bien des peines et de bien des chagrins.

J'ai la tête perdue dans mille travaux, remplie d'idées, le cerveau en feu, la névralgie à la porte et tu viens m'écrire des reproches sans fin qui se brisent devant mes idées arrêtées.

Que demain je tombe malade et me trouve sans argent, sera-ce de ma faute? Nous ne sommes pas nés pour jouir.

Le mois dernier j'ai publié sept feuilletons, j*ai monté une fête d'enfants, fait une pantomime : ce mois-ci vont paraître dix feuilletons à l'Evénement. J'ai terminé un beau roman. Au milieu de tout cela j'étudie. Que peut-on faire de plus? 11 y avait longtemps que je ne publiais rien, mais c'est de la faute de la politique. Est-ce que les commerçants ne souffrent pas dans leurs intérêts les premiers ?

N'aie pas peur, va, ma chère maman, après huit ans d'essai, je sais ce que je veux et ce que je vaux. J'ai toujours à travailler beaucoup, mais j'aurai un nom sérieux avant peu.

Edouard me dit que lu as été très malade; je m'en veux de ne pas t'avoir écrit, mais comme je te le disais, il vaut mieux que ma lettre n'ait pas été envoyée.

Aie confiance en moi. Ne te chagrine pas inutilement.

Et réponds-moi que tu te portes mieux, ce qui peut seulement me faire grand plaisir.

Je t'embrasse,

Ton fils et ami.

11 avril 1851.

Ma chère mamao,

... Je vais l'apprendre quelque chose qui va te surprendre :

Je vais dans le monde.

C'est-à-dire que je suis reçu seulement par une grande dame, une comtesse polonaise qui ne voit personne, une femme distinguée, qui m'écrit de grandes lettres de conseils, à qui je réponds de grandes lettres, qui me critique, qui me dit quand je fais des fautes de français, qui n'a pas les mêmes idées que moi ni en politique, ni en arts, ni en religion.

Tout cela a l'air d'un conte de fées. Et cependant je peux te nommer cette personne :

M"' Éveline de Hanska, née comtesse Rzewuska.

Tu ne la connais pas davantage, n'est-il pas vrai ? Eh bien, dis à Edouard de te prêter le volume delà Comédie humaine, ei tu y verras, par la dédicace adressée à cette comtesse, quelle femme est M"" Éveline de Hanska. C'est la veuve de Balzac pour tout dire, qui vit dans l'isolement, dans son petit palais de la cité Beaujon. De tous les amis de son mari, elle n'a

voulu recevoir que moi, tu penses quel honneur, car c'est une femme étonnante qu'on accuse d'avoir écrit une partie du L/ys dans la vallée, qui s'en défend et que je soupçonne, moi, d'en être l'auteur. Elle me paraît Balzac en femme ; c'est une femme de quarante-cinq ans, courte et grosse, avec de beaux yeux et une figure charmante I Elle parle avec un peu de difficulté le français, ce qui ajoute au charme de sa conversation.

J*ai eu très peur quand elle m'a écrit d'y aller, car sa lettre m'indiquait une femme étonnante; mais je me suis risqué. Et au lieu de ces oies prétentieuses et pies-grièches qui font des manières et qui croient appartenir au mondes je me suis trouvé en face d'une femme charmante, sans prétentions, parlant sans phrases, très spirituelle et se moquant finement des sociétés que nous connaissions tous les deux, comme la maison de Victor Hugo.

« Mon mari appréciait beaucoup votre talent, monsieur, m'écrit-elle dans sa première lettre. Nous avons lu ensemble en Russie avec des joies friandes les charmantes biographies si fines et si originales, publiées par V Illustration. Et cependant l'auteur de ces deux petits chefsd'œuvre, qui se nomment Chien-Caillou et

12 i SAINTE-BEUVE ET CHAMPFLEURY

Feu Miette, aurait frappé vainement à la porte de ma chartreuse, s'il n'avait frappé au nom de M. de Balzac. »

Elle m'a chargé, et c'est un grand honneur, d'une préface aux Pensées de Balzac, qui vont paraître prochainement.

Je dois m'occuper avec elle des romans inachevés, des notes de son mari; elle veut que je les continue sous sa direction. Mais ceci est très délicat.

Seulement nous avons des discussions très vives sur beaucoup de questions.

Tu m'as fait tellement croire que je serais mal placé dans le monde, que j'étais très timide à cet endroit ; maintenant que la glace est cassée, je vois que tu avais tort.

Je suis superbe des pieds à la tête, étant tout neuf de tous les côtés, car j'ai jeté en plein costume trois cents francs que j'avais pu mettre de côté, ayant gagné un peu d'argent en ce tempsci, mais ne sachant si cela durera. J'ai cent francs par mois à un journal pour y faire de la critique de livres, besogne pénible et dure, qui demande beaucoup de travail et d'inquiétude.

23 juin 1851.

... J'ai été un mois à Neuilly dans une maison de santé hydrothéropathique; cela m'a été fort utile, mais m'a ruiné.

M"" de Balzac a été très bonne pour moi; c'est elle qui a voulu que je me repose, car je travaille à mettre en ordre les œuvres diverses de son mari que nous allons publier.

Malheureusement l'argent que j'ai gagné a vite filé ; je dépensais là-bas quatre francs par jour, huit francs à la maison de santé et autant en voiture, et le reste pour retourner à Paris.

Et puis il m'a fallu être très beau pour aller dans le monde de M"' de Balzac où je rencontrais quelquefois des aristocrates. Quand ils sont partis, je les appelle aristocraches, cela l'amuse beaucoup. Elle trouve très comique de voir de près la bohème.

Il s'est passé au milieu de tout cela des affaires très graves, très sérieuses qui sont trop longues à te dire pour le moment.

Je ne vais pas mal et n'ai besoin que d'air de la campagne et de repos ; mais les affaires me poussent et je perdrais trop en quittant Paris...

16 juillet 1851.

Ma chère maman,

... Nous sommes plus que jamais dans une mauvaise passe : heureusement M°" de Balzac m'a un peu sauvé en me payant largement les travaux que je fais pour elle.

Tout cela ne sert qu'à combler Tarriéré qui est formidable : mais si je continue, j'arriverai enfin à me libérer et à devenir tranquille. Nous entrons dans une époque moins que jamais favorable à la littérature :1a poUtique tient toute la place. Il faut aller ainsi jusqu'aux élections de 1852.

Mais si mon prochain livre obtient du succès, je pourrai vivoter un peu de la librairie au lieu de faire du journalisme.

Je ne vais pas mal, cependant je suis toujours faible et fatigué, j'aspire à la vie domestique qull m'est impossible d'organiser. Jamais ma vie ne sera réglée telle que je la mène; c'est impossible.

Peut-être faut-il que ma vie soit agitée pour mon talent ; généralement le mariage tue l'art. Cette question de pot-au-feu qui se dresse tous les matins est la plus terrible chose du monde...

Dans les derniers temps on a beaucoup parlé de moi: mes petits volumes de mon début sont revenus sur l'eau.

Demande à Baston qu'il te fasse passer VIIlustration du dernier mois de juin, tu y liras un bel article.

Mais mes petits contes ne sont pas encore oubliés depuis sept ans, quand on ne parle déjà plus de grosses choses. C'est ce qu'il y a de mieux à dire.

Adieu, ma chère maman, je ne t'oublie pas non plus que papa.

20 novembre 1851.

Ma chère maman.

Je te remercie bien de tout ce que tu m'as envoyé, et je vais faire faire des chemises comme tu me l'as dit.

Quel malheur que l'état de ma sœur ne s'améliore point ? J'ai pensé à ceci. Je suis moi-même très fatigué, très énervé, des projets plein la lête et de quoi écrire douze heures sans me reposer.

Mais le croirais-tu ? ma main elle-même se

refuse à écrire. Il me prend des impatiences, des souffrances intenses quand je sens mon petit doigt traîner sur le papier. Ce n'est rien et c'est aussi féroce que si une mouche me bourdonnait dans Toreille. Mon médecin qui a vu le bien que m'ont fait les bains froids au printemps, me les recommande encore. Réellement j'ai vu des effets très efficaces sur beaucoup de monde.

Si en revenant ma sœur voulait, si tu pouvais la décider, je l'attendrais bien; j'ai une maison de santé à Neuilly où l'on ne traite que ces maladies par l'eau, très bon marché (5 francs par jour à cause de moi) ; il y a trois demoiselles charmantes, une dame fort aimable, le mari qui est médecin, tout le monde d'une excessive complaisance pour les malades'. Avec moi peut-être ma sœur se déciderait-elle à suivre le traitement. Je suis certain qu'au bout de quinze jours elle serait tout à fait bien.

Tâche de la décider...

Je suis un peu brouillé avec M"' de Balzac, plutôt en froid. Ah ! tu parles du monde : tu ne

l.Champfleury logeait l'été à Neuilly, chez la famille Pigeaire, qui tenait un établissement hydrothérapiquc. Le docteur Pigeaire, de Montpellier, connu pour ses opinions républicaines, pratiquait le magnétisme.

sais guère ce que c'est. Cependant mes paroles étaient des oracles, on me citait comme un génie (j^en riais bien au fond) et j'avais uni par fumer dans le salon en présence de son gendre et de sa fille, tout ce qu'il y a de plus aristocratique en Russie. Mais c'étaient encore d'autres comédies et je ne me sentais pas assez comédien. Je travaille à force. Tu verras que je ne saurai jamais faire fortune. Je t'embrasse et papa. Bonjour à Edouard et à sa femme.

Paris, 29 novembre 1851.

Mon cher papa,

Si tu voyais par les journaux que je suis poursuivi pour crime politique en cour d'assises, ne t'inquiète pas trop et rassure maman.

J'ai une petite ballade de cinquante lignes, V Hiver, publiée iljy a sept ans, qui a été reproduite sans mon consentement dans tous les journaux démocratiques *■.

1. Ghampfleury a recueilli cette ballade en prose, l'Hiver, dans son volume intitulé : 'Usurier Blaizot (Paris, Michel Lévy, 1858). C'est une fantaisie inoffensive.

130 S.UNTE-BEUVE ET CHAMPFLEURV

Peut-être a-t-elle été imprimée cent fois dans cent journaux de province.

Le procureur de la République de Dijon a été assez bête pour saisir le journal de son département, et pour m'incriminer.

Cela n'est que grotesque.

Et je vais en sortir avec les honneurs de la guerre.

Telle est la politique de 1851.

Je t'embrasse ainsi que maman et je cours à l'instruction.

Ton fils et ami.

14 décembre 1851.

Ma chère maman,

Ma sœur m'a apporté en passant une lettre d'Edouard, et la nouvelle que tu n'en avais pas reçu de moi. Je n'y comprends rien, car je suis absolument sûr d'en avoir mis une à la poste à ton adresse (chez Baston, libraire), il y a tout au plus huit jours.

Edouard m'envoie de l'argent pour revenir ; comme je comprends qu'il n'ait pas beaucoup le temps d'écrire, c'est toi que je charge de

cette commission, aûn de me répondre sérieusement. Je n'ai pas bien compris dans sa lettre, s'il avait absolument besoin de moi, ou s'il voyait ma situation littéraire désespérée.

Je te charge donc de me faire savoir ce qui en est : pour moi je suis plein de courage ; je crois, malgré n'importe quels événements, que la littérature doit vivre, qu'il y ait un Empire ou un Comité de Salut public. Je ne crains rien, ne m'occupant pas de politique.

Sans doute, la situation est critique, et bien des existences sont déplacées : il y en a qui émigrent en Amérique comme GirardinS d'autres passent en Belgique,etc..., mais tant mieux pour ceux qui restent à Paris.

On attend une loi sur la presse : qu'importe quelle qu'elle soit! Je n'aime pas le journalisme, je ne l'ai jamais aimé et tout ce qui pourra comprimer son bavardage, je l'approuve.

S'il y a une censure sur les livres, c'est une condition qu'ils ne seront plus tracassés après^.

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