Nouveaux Lundis, t. III
2. Le banquet des Misérables. Toute la presse de l'opposition s'y rendit ; j'accompagnai Gliampfleury à la gare du Nord, et il me dit : € Ne parlez pas de Sainte-Beuve... » Ce n'était pas, en effet, le moment.
20 septembre 1862.
... N'oubliez donc pas de présenter mes amitiés à Sainte-Beuve, dont j'ai lu l'article à propos de M. de Persigny ' ; ces collections existaient déjà dans nombre de provinces et faites par des particuliers. Voilà bien des amabilités de la part de Sainte-Beuve. En sera-t-il jamais récompensé ? Ce gouvernement n'aime pas les Lettres et les gène plutôt qu'il ne les protège. M. de Vigny n'a jamais pu arriver au Sénat : il le désirait et le méritait par sa vie si bien remplie. C'est à désespérer.
... Je suis allé au banquet de Victor Hugo parce que, après les journées de Juin, au moment où les journaux étaient aussi gênés qu'aujourd'hui (et cela n'a pas duré dix ans), M. Hugo est allé au-devant d'écrivains qui auraient pu terminer là leur rôle, s'ils n'avaient été soutenus et par les encouragements du général Gavaignac et par l'Evénement. J'étais à Laon, plein d'anxiété, me demandant si je devais accepter les offres de mon frère qui me proposait de rester dans son imprimerie. Une lettre spontanée
1. Article sur la Diana, recueilli dans les Premiers landis, t. III. — Sainte-Beuve ne croyait pas tant faire acte de complaisance, que le dit Champfleury, en signalant la fondation de la nouvelle Société savante.
de Victor Hugo me tira de cette impasse, en m'annonçant qu'il m'avait fait inscrire sur la liste des écrivains encouragés. Ce fut la seule fois où quelqu'un soit allé au-devant de moi. Je ne l'ai pas oublié.
Le peu que j'ai fait de 1848 à 1862, je le dois donc à Victor Hugo. De même un jour, je ne manquerai pas de dire aux adversaires de Sainte- Beuve que le seul homme qui a lutté pour la liberté à propos du roman, dans une époque si peu libre, ce fut l'auteur des Causeries du Lundi *.
Voilà mon indépendance en tout et je la garde, dussé-je en être victime.
Le 31 janvier 1863, Champfleury m'écrivait :
1. Les articles de Sainte-Beuve sur Madame Bovary et Fanny le firent traiter de... réaliste. — II répondit par une Lettre au directeur du Moniteur sur la Morale et l'Art, qui avait pour objet « bien moins, disait-il, de louer tel ou tel roman d'un de nos amis que de replacer la question littéraire et d'art sur son véritable terrain ». {Causeries du Lundi, t. XV.) C'est ainsi qu'il justifiait ce que Champfleury dit de lui, qu'il fut le seul défenseur de la liberté dans le roman, pendant ces années de compression littéraire. Il appelait son propre roman. Volupté, et trois autres. Mademoiselle de Maupin, Madame Bovary, Fanny, « les quatre Bibles de ce temps ».
202 SAINTE-BEUVE ET CHAMI'FLEURV
Mon cher ami,
... Dimanche, s'il fait beau, nous allons à la campagne dîner chez le frère de Bonvin, peintre très distingué, musicien, cabaretier dans la plaine de Clamart. J'irai chercher tout à l'heure l'adresse et je vous y donne rendez- vous pour dimanche. . .
Nous y allâmes en effet en conipagnie de Lorédan Larchey, qui partageait quelquefois nos parties fines du dimanche. Les messieurs amenaient leur dame, — ceux qui en avaient. — Le frère de Bonvin avait pris pour enseigne : « A bon vin pas d'enseigne » ; — et il faut avouer que son nom le prédestinait à tenir cabaret. — Il avait installé le sien en dehors des fortifications, dans cette partie triste de la zone, semée de carrières et da grandes roues, qui lai prêtent du caractère.— L'honnête cabaretier donnait surtout à boire et à manger à des carriers et autres travailleurs des bois avoisinants, braves gens dont je ne saurais oublier le verre de vin qui passa demain en main, à tour de rôle, dans leur hutte d'Esquimaux, un jour de printemps et d'école buissonnière, où l'orage troubla une promenade sentimentale à deux, au plus épais des taillis.
Le frère de Bonvin était un brave homme, doux et simple, d'une hospitalité que les cabaretiers actuels n'ont pas remplacée avec ces immenses boîtes à grand orchestre, qui font tant de tapage. Il ouvrit son piano-
orgue, et nous joua des morceaux de choix, qui vont au cœur des artistes. Ghampfleury, le seul d'entre noug qui fût véritablement musicien, goûtait et appréciait en connaisseur cette musique intime et de chambre. Le cabaretier nous fit ensuite les honneurs de son œuvre propre, une collection d'aquarelles, paysages fins et de petite dimension, qu'il aurait donnés pour rien, si l'on avait eu l'indiscrétion de les lui demander. Ce malheureux artiste, si déhcat, qui ne faisait pas ses affaires, finit par être trouvé pendu dans les bois de Clamart. Ses aquarelles se vendirent dès lors à prix d'or. On n'en avait pas une à moins de 80 francs chez Cadart et Luguet, rue Richelieu, où Courbet exposait quelquefois ses tableaux.
Les Bonvin étaient une famille d'originaux. Celui qui a donné son nom à uue rue du XV® arrondissement, François Bonvin, s'étant remarié sur le tard, avait pris Ghampfleury pour témoin ; et au dessert, il tint ce petit discours à sa femme : « Ma femme, n'oubliez pas que vous entrez dans une famille de robe et d'épée ; de robe, par ma mère qui était couturière ; d'épée, par mon père qui était garde champêtre. »
Et cependant, ce grand artiste, rival de Chardin, par les cuivres qu'il fait reluire, dans ses arrière-boutiques de marchands de vin du faubourg Saint-Jacques, n'était pas démocrate ; — mais par ses voûtes et ses escaliers de cloîtres et la vie religieuse qu'il surprenait chez les nonnes, Bonvin était aussi, à sa manière, un « Poussin janséniste », comme Théophile Gautier a appelé
le grand peintre de Port-Royal, Philippe de Champagne.
Champfleury mérita un jour d'être appelé le « Corneille de la pantomime, » et il y avait des droits. Ses Souvenirs des Funambules, ua livre plein de joyeuseté et d'humour, en font foi. Il se sentait encore travaillé, en 1863, par une dernière pantomime, la Pantomime de Vavocat, qui fut jouée au théâtre des Fantaisies Parisiennes, le 2 décembre 1865 ; mais il lui fallait une scène à lui, et il rêvait de devenir directeur. La liberté des théâtres, qui date de la même année, n'existait pas encore, et il venait de demander le privilège du théâtre des Funambules qui se trouvait vacant. M. Camille Doucet, de qui cela dépendait au ministère de la Maison de l'empereur et des beaux arts, objectait mille petites raisons pour ne pas donner l'emploi ; il se faisait tirer l'oreille. — Champfleury, qui n'était pas moins tenace, m'écrivait (31 janvier 1863) :
Je ne lâche pas l'afTaire des Funambules, et chaque jour mon plan d'attaque se dessine. Mais il faut frapper sur Camille Doucet comme sur le Turc de la machine à coups de poing, jusqu'à ce que le mille sorte. Je n'ai contre moi que mes titres : c'est beaucoup. Avoir fait des pantomimes, avoir écrit un volume sur l'avenir de
cet art, j'en tremble et j'ai peur qu'un mathématicien ne soit nommé.
Je tiens cependant un moyen, mais délicat, et il faut être bien diplomate pour l'employer.
En tout cas, j'ai pour système d'en parler partout, quand même et toujours ; et ce moyen m'a déjà tellement réussi que hier, sur l'impériale d'un omnibus, j'ai pu faire connaître l'objet de ma demande à M. Mocquart *.
Triomphe de l'idée fixe.
Mille amitiés à Sainte-Beuve.
Et à vous cordialement.
Je me chargeai du coup de poing à donner sur la tête de Turc pour faire sortir le mille ; ou plutôt je n'en laissai pas échapper l'occasion, qui se présenta un lundi matin chez Sainte-Beuve, pendant que je collationnais des épreuves avec M""^ Dufour, femme de charge, qui me doublait comme secrétaire. Elle avait lu les Souffrances du professeur Delteil, et elle aimait beaucoup Ghampfleury. Camille Doucet avait coutume de venir voir le critique des Lundis le lundi matin; il le savait moins occupé ce jour-là, et non encore attelé au prochain Lundi, celui du jour ayant paru le matin même. — On causait volontiers à domicile le lundi. —