‹ Sainte-Beuve et ChampfleuryChapitre 31 sur 44 · Secrétaire de l'empereur · texte numérisé non relu

Secrétaire de l'empereur

L'aimable directeur des théâtres, qui comblait de billets toute la maisonnée, faisait sa cour à Sainte-Beuve pour le bon motif, en vue de l'Académie. Quand je lentendis sonner, comme je m'y attendais, je disàM»® Dufour, tenue au courant de la situation : < Allez lui demander le privilège des Funambules pour Champ fleury. » Elle descendit en coup de vent, et fit cette entrée ex abrupto dans le salon oîi Camille Doucet attendait que Sainte-Beuve le fît prier de monter: « Eh bien, monsieur Doucet, quand est-ce que vous donnerez le privilège des Funambules à mon ami Champfleury? » C'était bien là ce qui pouvait l'étonner le plus qu'on lui en parlât jusque chez Sainte-Beuve, et qu'on s'y intéressât à des questions pareilles, à un genre aussi peu officiel, à un art de ville aussi populaire, aussi en dehors du classique et de l'académique que celui qui rendit célèbre le grand Deburau. Il ne put s'empêcher de s'en ouvrir à Sainte-Beuve, et de lui en exprimer un léger trouble, avec l'arrière-pensée toutefois que ce n'était peut-être là, après tout, qu'un propos d'antichambre, — et prétextant d'ailleurs que Champdeury valait mieux qu'une direction d'un théâtre de Funambules, mais ne proposant rien à la place.

— Qu'est-ce que cela fait ? répondit Sainte-Beuve ; donnez-la-lui, puisqu'il y tient ; il sait bien ce qu'il veut...

L'affaire était enlevée, et le privilège ne tarda pas. Malheureusement il précéda de très peu la liberté des théâtres, qui l'annula.

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Quand je rentrai dans la chambre de Sainte-Beuve, où il travaillait, il me dit :

— C'est encore vous qui avez fait ce coup-là?... vous avez bien fait.

Toute prud'homie à part qui tenait tant à la nature de l'homme que de ses fonctions, Camille Doucet était un galant homme, à qui je me ferais scrupule de ne pas rendre ce témoignage. Il vint une fois prier Sainte-Beuve d'intervenir en faveur de M"^® Louise Colet, à qui le maréchal Vaillant voulait supprimer sa pension, — la pension qu'elle tenait de Cousin, — pour un pamphlet qu'elle avait publié à Milan contre l'empire.

— Un pamphlet... à Milan... et par une femme 1... Quelle portée ça a-t-il? disait Doucet ; M"^» Colet a besoin, pour vivre, de sa pension...

On n'y toucha pas, grâce aux démarches de Camille Doucet et de Sainte-Beuve.

Cet homme d'esprit me reprochait un jour, amicalement, de ne lui jamais rien demander. « Attendez, lui dis-je. » L'Exposition de 1867 approchait, et avec elle la reprise d^Hernani. Je lui écrivis : « Monsieur le directeur, j'ai un frère qui vient pour la première fois à Paris; c'est un jeune homme; il voudrait bien voir Hernanî, mais s'il n'y a pas moyen, envoyez-moi un billet pour Antony. » On jouait dans le même temps Antony à Cluny. — Je reçus un magnifique fauteuil

d'orchestre pour les Français. D'autres l'auraient payé bien cher, ou ne l'auraient peut-être pas eu.

Mais là où je reçus de Camille Doucet une sérieuse marque de confiance et d'amitié, qui témoignait de l'estime particulière qu'il me portait, c'est quand Jules Janin dut prononcer son discours de réception à l'Académie, en remplacement de Sainte-Beuve. Camille Doucet était chargé de lui répondre. Le futur secrétaire perpétuel de l'Académie française demeurait encore rue du Bac ; il me pria de venir déjeuner chez lui le jeudi de l'Assomption, où nous aurions tous les deux notre journée libre ; j'étais employé chez Michel Lévy. J'eus l'honneur ainsi de déjeuner avec celle qui devait être la belle-mère de M. Paul Deschanel. Personne ne se serait douté, dans la famille, de cette alliance républicaine, que ménageait l'avenir. Je crois qu'au fond on y professait, en matière politique, le scepticisme du fonctionnaire, qui en a vu bien d'autres et qui a servi plusieurs régimes consécutifs.

En sortant de table, le maître de la maison me fit passer dans son cabinet.* Je vais vous lire, me dit-il, le discours de Janin et le mien ; vous me ferez vos observations à mesure. . . je vous prie de garder le silence là-dessus... » Je le lui promis, et je l'ai gardé jusqu'à ce jour; mais, depuis 1872, le personnel de l'Académie a été si souvent renouvelé que je me sens relevé du secret confidentiel. Je pus ainsi redresser quelques erreurs dans le discours du récipiendaire, pavé de mauvaises intentions à l'égard de son prédécesseur. Camille

Doucet en profitait et piquait délicatement mes remarques dans la réponse qu'il devait faire. Son discours fut plein de tact et de mesure ; nous réparâmes ainsi, autant que possible, les incohérences de Janin qui n'eut pas la force de lire son discours lui-même le jour de la réception. Ce fut M, Guvillier-Fleury qui le lut, et l'on peut dire que Sainte-Beuve y fut ainsi crucifié entre deux ennemis. Tous les deux en faisaient profession au Journal des Débats.

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