‹ Sainte-Beuve et ChampfleuryChapitre 33 sur 44 · Recueilli depuis dans les Nouveaux Lundis, t. IV · texte numérisé non relu

Recueilli depuis dans les Nouveaux Lundis, t. IV

une pièce amusante et sans prétention, une sorte de pantomime parlée et lestement menée. Ou je me trompe fort ou il s'amusera. J'ai ri bruyamment tout seul et j'ai dû scandaliser mes voisins d'orchestre. Les acteurs, contents de leur pièce, la mènent rondement. Est-ce vieux ou nouveau ? Je ne m'en inquiète guère, les auteurs n'ayant d'autre prétention que d'égayer, et ils y réussissent.

Mes amitiés au maître.

Et à vous cordialement.

6 mai 1863.

Mon cher Troubat,

Allez, je vous prie, savoir des nouvelles de M*"* Golet, qui se dit très malade et en effet avait la figure fortement altérée.

Peut-être n'est-ce qu'une grippe violente ; peut-être est-ce plus sérieux.

J'ai passé une bonne heure près d'elle et je l'ai quittée pour la laisser mettre au lit.

Elle parle de la mort comme tous les êtres violents, dont la maladie abat aussitôt le moral. Elle veut que je lui promette d'empêcher les prêtres d'approcher d'elle, etc.

J'espère que ce ne sera pas une maladie dangereuse ; cette diable de femme travaille toute la nuit et prend si peu d'exercice, sauf de la voix, qu'elle doit se tuer par les angoisses de toute nature.

Allez savoir de ses nouvelles ; j'ai mal au pied, ayant beaucoup trop marché, et je suis forcé de m'arrêter moi aussi.

C'était pendant le SaJondu mois demail863.Champfleury ajoutait à sa lettre ce détail sur un de mes compatriotes, peintre réaliste, qui rentrait dans ses cordes :

Un nommé V..., de Montpellier, a un grand tableau de nature morte, cuisinière, potirons, choux et carottes, qui ne manque pas d'aspect, quoique le motif soit bien connu. Dieu, que ces peintres sont bêtes 1

Il aurait pu dire : nature morte... et vivante, puisqu'il y avait une cuisinière.

14 mai 1863.

Les articles des Débats * ne sont pas du premier venu, mais bien longs. Il y a quelques

1. De la critique biographique. — Nouveaux Lundis, par Ernest Bersot,Jonrna{ des Débats,deal et 9 mai 1863.

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observations justes sur les Causeries du lundi et sur la nature d'esprit de Sainte-Beuve ; mais le prologue, si toutefois c'est un prologue, manque de vivacité ; et que sera la pièce, grands dieux, si elle a le développement que semble nécessiter ce liminaire ? L'article est évidemment d'un honnête homme ; malheureusement, le critique ne s'est pas assez inspiré du critique à qui il aurait pu emprunter quelques reflets en passant. Ce brave et digne ours n'avait qu'à regarder les spirituelles gentillesses du chat ; mais, après tout, peut-être a-t-il aussi bien fait de rester ours, si sa nature ne se prête pas à une transformation.

Le livre de Champfleury sur les Le Nain suscita, dans la Revue des Deux Mondes, du l^"^ juillet 1863, un article du critique assermenté, Ernest Ghesneau, sur le Réalisme et Vesprit français dans l'art, que Champfleury appréciait de la manière suivante :

10 juillet 1863.

Mon cher ami.

J'ai lu Tarticle de M. Ghesneau dans !& Revue. Hélas ! mon Dieu !

Ce jeune homme fera du chemin — mais pas parmi les gens sincères.

C'est un professeur. Il s'adresse perpétuellement aux jeunes gens : « Jeunes élèves 1 » — et il parle en 1863 des « saines doctrines ». Et Planche ! Et la tradition I Et les miniatures qu'il ne connaît pas 1 Et les erreurs ! Cet admirable Philippe de Champagne réaliste ! Le peintre des pâleurs du cloître à côté de Le Nain et de Chardin !

Manque absolu de gaîté et de scepticisme.

Je me tiens à quatre pour ne pas lui répondre un mot de remerciement avec cette adresse : A M. Çhesneau professeur .

Chesneau était un peu sa tête de Turc, comme toute cette école, engénéral, qui procédaitde Gustave Planche, et justement l'article débutait par une citation sèche et pédante du vieux critique de la Revue des Deux Mondes, où il était dit que le réalisme, c'est-à-dire l'art moderne, et tout ce qui sort du pastiche, ne reproduirait jamais* les merveilles de Phidias et de Raphaël ». — La lettre de Champfleury est plus amusante.

Vous m'étonnez bien, avec cette musique de la Belle au jardin d'amour, dans la Chercheuse d'esprit, que j'ai vu jouer il y a bientôt

trente ans. Il y a quelque mystère là-dessous. Je connais les brunettes de cette époque ; quelques-unes sont charmantes; mais je vais contrôler le fait. Il se peut qu'un chef d'orchestre quelconque ait plaqué cette musique populaire sur un couplet de Favart.

J'avais entendu chanter, dans la Chercheuse d'esprit^ au Vaudeville, une des plus jolies pièces du Recueil de Chansons populaires des provinces de France, publié par Ghampfleury, avec accompagnement de piano par Wekerlin.

La belle est au jardin d'amour...

et je l'avais signalé à Ghampfleury. On en chantait une autre, dans le même temps, qui faisait le tour du monde et qui se trouvait aussi, paroles et musique, dans le même recueil:

J'ai un pied qui r'mue...

Ces motifs-là n'appartenaient sans doute à personne, mais rien ne dit non plus que ce ne fût pas le volume de Ghampfleury et Wekerlin qui les eût fait retrouver. Trobaire, trouvère, chanteur...

La lettre de Ghampfleury se continuait ainsi ;

Mon feuilleton' m'inquiète fortement. Avec les chiquettes qu'en donne la Presse, il va durer un mois, quand il aurait dû être avalé en douze jours et encore surprendre le public, rien n'étant conçu suivant les règles, et le milieu étant fort languissant.

Ma déclaration au public n'a pas été assez nette : je ne l'ai trouvée qu'aujourd'hui. En entrant à la Presse, Girardin a dit qu'il n'y avait plus de romanciers ; en effet, il n'y a plus, sauf Ponson du Terrail, de romanciers-feuilletonistes.

Le roman d'aujourd'hui est une insurrection contre l'abonné du soir, c'est-à-dire ce que les directeurs de journaux appellent l'abonné, un être collectif dont ils ne connaissent pas le sentiment.

Je fais le mort avec ma timidité habituelle, et on ne me ferait pas entrer à la Presse pour cent mille francs.

II veut dire dans les bureaux de la. Presse ; c'était trop de timidité, puisqu'il y publiait un roman.

De loin et ne voyant personne, ajoutait-il, je suis comme l'autruche qui, la tête dans ses plu-

1. Les Demoiselles Tourangeau, qui ont formé un volume chez Michel Lévy.

mes, se dit: « Le chasseur ne me voit pas, puisque je ne le vois pas. >

Ces Demoiselles Tourangeau, somme toute, un de ses boas romans, étaient une étude à base scientifique et physioiog-ique, ayant pour but d'observer et de surprendre les manifestations du talent ou du génie dans une même famille, — les essais et les tâtonnements de la nature pour produire un homme supérieur. Champfleury s'étayait sur le docteur More au de Tours, qui appliquait des recherches analogues à la science pure; mais l'idée était dans l'air, sans qu'on se l'empruntât, et Sainte-Beuve l'avait largement esquissée, dans son article de 1862, sur Chateaubriand étudié par un ami intime i, où il attachait une si grande importance à la connaissance des ancêtres, des alentours, des parents directs, les plus proches ou les plus éloignés, quand on pouvait les atteindre, d'un grand homme ou tout simplement d'un homme distingué. — Il m'est bien permis de révéler aujourd'hui que Ghampfleury avait en vue, dans les Demoiselles Tourangeau, le peintre Courbet et sa famille.

J'achève la lecture de cette lettre évocatrice. — La Vie de Jésus venait de paraître, et elle faisait un bruit... du diable; à Marseille, notamment, un glas funèbre était sonné régulièrement tous les jours pour l'exorci-

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