Nouveaux Lundis, t. III
ser. Champfleury appréciait ce livre retenlissant à un point de vue peu banal:
Je suis enchanté du livre de Renan, m'écrivait-il; toutes mes préventions sont tombées. Quelle adresse et quel travail 1 II faut au moins quarante mille francs pour faire un tel livre!
Je ne sais pourquoi, continuait Champfleury, cédant à l'impulsion générale, mais les excellents articles du cher maître sur Littré, le livre de Renan, la scie de la liberté de Girardin, les élections et, si j'ose dire, les évolutions que je montrerai d'ici à deux ans, et qui me viennent on ne sait d'oii, indiquent quelque bouillonnement particulier dont les conséquences me sont inconnues.il me semble qu'il se prépare quelque chose. Quoi? Je n'en sais rien.
Champfleury parlait comme Luther, qui disait : « Je ne sais pas d'oij me viennent ces pensées. » Et Louis Blanc, de répondre : « Insensé qui ne s'apercevait pas qu'elles lui venaient de son siècle ! » L'année 1863 fut en effet fertile en événements littéraires, et ceux que signale Champfleury marquent encore dans les éphémérides de la pensée. Les élections de 1863 annonçaient un réveil de l'opinion, Girardin proclamait l'innocuité de la liberté de la presse et en faisait sa
panacée universelle, — il prêchait les pires sourds en ce moment-là, — Sainte-Beuve venait de répondre par une magistrale étude à l'échec qu'avait subi la candidature de Littré \ soutenue par lui, à l'Académie. L'illustre auteur du Dictionnaire était encore inconnu du grand public et méconnu par les coteries intéressées ; Sainte-Beuve le révéla à l'admiration de tous. C'est un service à la Plutarque qu'il rendit au monde lettré. — Champfleury se sentait entraîné par le mouvement et subissait sa part d'évolution, qui allait se faire jour dans une série de publications, où il fit preuve de tant d'originalité et de savoir, la Caricature avec documents à l'appui, c'est-à-dire la révolte de l'esprit à toutes les époques de lutte caractéristique contre l'oppression et la routine, l'histoire des Faïencences révolutionnaires, sorte de journal du peuple en un siècle d'émancipation où le peuple ne savait pas lire, et toutes les manifestations d'art populaire (imagerie. Bibliothèque bleue, etc., etc.) qui ont souvent été la source du grand art et où se cachent tant de pensées malicieuses de ce vieil esprit gaulois toujours résistant. C'est vers cet ordre de travaux successifs qui ont paru à leur temps et à leur heure, qu'évoluait l'esprit de Champfleury, quand il m'écrivait la lettre si curieuse qu'on vient de lire. Il a bien mérité que son nom ait été donné, récemment, à une rue de Paris. Dans la suivante^ il me rabrouait :
1 A'onveaux Lundis, t. V.
24 octobre 1863.
Mon cher Troubat,
Je ne sais où vous avez la tête. J'ai ri agréablement des frères Concourt, deux amateurs moins forts et surtout moins gais que Caylus ; mais ce n'est pas moi qui me charge de dévoiler leurs falsifications historiques qui partent peut-être d'une extrême jeunesse, mais qui n'en servent pas moins aux Chesneau de 1863 pour tromper le public sur l'état des esprits sous la Révolution.
Vous me demandez des épreuves pour communiquer à Sainte-Beuve I Quelles épreuves ? L'écrivain qui publiera un jour un travail sur les pensées qui agitaient l'esprit des grands ar listes en 1789 ne m'a pas offert de me les communiquer. Et même il garde pour lui le titre de la br ochure du temps qu'il a retrouvée, et qui apporte la lumière sur la question et détruira les falsifications historiques des frères Goncourt.
Gela ne me regarde pas. Il ne s'agit pas du reste de polémique, mais de rétablir des faits si peu connus qu'ils ont échappé à M. Renouvier.
J'attends avec impatience la fin du Gavarni S qui trouble les critiques d'art. Ils voudraient garder pour eux ce ronronnement ennuyeux dont ils semblent faire un monopole ; et toute étude qui n*est pas coulée dans leurs vieux moules usés fait que les catalogueurs, les tireurs de feux d'artifice, les mesureurs de marges de gravures *, qui ne sont guère habitués à faire marcher de front Thomme et Toeuvre, restent dans Tébahissement.
J'ajoute aujourd'hui une note à mon chapitre sur Gavarni et Daumier \ pour montrer que Sainte-Beuve, de tous les admirateurs du premier, est le seul qui n'ait pas jeté la pierre au second.
Ce sont d'ailleurs d'inutiles comparaisons. Y a-t-il quelque chose d'intéressant à comparer
1. Les articles de Sainte-Beuve sur Gavarni, qui paraissaient dans le Constitutionnel, et qui ont été recueillis depuis dans les Nouveaux Lundis, t. VI.
2. Les tireurs de feux d'artifice, c'étaient... Paul de Saint- Victor, dont Ghampfleury disait encore ; « Ses articles s'étalent en queue de paon » ; les mesureurs de marges de gravures ?,.. Un jour Champfleury,^ sortant du cabinet des Estampes, à la Bibliothèque nationale, me dit: € Georges Duplessis n'est occupé qu'à mesurer des marges de gravures... toute sa critique est là... »
3. Presque tout le volume de V Histoire de la Caricature moderne, de Ghampfleury, est consacré à Daumier.
22 i SAINTE-BEUVE ET CHAMPFLEURY
Balzac à Hugo, Musset au Dante, Henry Monnier à Homère ?
Demain, dimanche, entre quatre et cinq heu res, chez la Muse, on doit tirer la loterie.
A vous cordialement et mes amitiés au cher maître.
M™« Louise Colet, sur le point de partir pour l'Italie, d'où elle rapporta l'Italie des Italiens, un livre vécu, avait imaginé de mettre en loterie, au prix de un franc le billet, un galet rapporté par elle de Guernesey, sur lequel Victor Hugo avait écrit: « A madame Louise Colet, souvenir de l'exil, V. FI, » — On est tenté de sourire ; il y avait pourtant quelque chose de grand dans la manière dont le cadeau était offert : un bijou quelconque aurait été de moindre valeur, et Victor Hugo avait conscience que le caillou, ramassé par lui sur la grève, portant la marque authentique de sa main, — les initiales du lapidaire, — allait se transformer en pierre précieuse. — Je ne sais plus qui la gagna à la loterie de « la Muse ».
Je continue de dépouiller la Correspondance de Ghampfleury.
12 novembre 1863.
... Les scènes de la bohème ont été écrites rue des Canettes, sans idée de livre et suivant
Jes besoins du Corsaire. Colonie d'alors ; Barbara, Fauchery, ou rassemblement chez Dagneaux avec Pierre Dupont, Bonvin, Courbet, Banville, Baudelaire, etc. \