Nouveaux Lundis, t. VIII
Baillarger, médecin de la Salpêtrière ou de Bicêtre, qui lui-même m'a montré divers passages relatifs au portrait de la Maritorne, qui prouvaient en effet que Cervantes avait étudié de près certaines lois positives relatives à la physionomie ou à la forme du cerveau...
Croyez-moi, mon cher maître, votre bien affectueux.
31 mars 1864.
Mon cher ami.
Il y a eu hier soir un grand banquet donné en l'honneur de Daumier.
Je croyais qu'il s'agissait d'une douzaine d'amis et d'enthousiastes j nous étions à peu près cent 1
Daumier n'en savait rien. Quelques anciens amis de Tile Saint-Louis, qui avaient monté ce banquet, Tentraînèrent chez Champeaux et vous n'avez jamais vu un homme aussi pâle et aussi ému.
C'était réellement émouvant.
A chaque pas il rencontrait des amis venus de tous les coins de Paris, de la campagne, Théodore Rousseau, Stenheil, Corbon (l'ancien
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vice-président de l'Assemblée), Millet, Geoffroy- Dechaume, Pascal, Barye, Daubigny et ce brave Corot, plus épanoui que jamais.
Tous plus heureux et plus fiers que si Daumier venait de recevoir une récompense digne de ses longs travaux ^
J'étais à table à côté de Gham et en face d'Huart ; je ne peux vous dire quelle surprise et au fond quelle déconvenue pour tous les deux, en présence de cette manifestation.
On a porté quelques toasts. Vous connaissez ma timidité. Je n'avais bu que de l'eau pendant le repas. Et je me suis levé pour acclamer Daumier et la liberté.
Tout s'est bien passé ; je regrette — comme d'habitude — au lieu de quelques mots troublants par leur brièveté, de ne pas avoir parlé de l'art de la ville et de l'art de la cour *.
1. On sait que Daumier refusa sans bruit la croix qui lui était proposée à la fin de l'empire. II resta fidèle, en cela, à de vieux principes républicains.
2. Champfleury prit sa revanche aux funérailles de Daumier, à Valmondois, le 13 février 1879, où il caractérisa rœu\Te du grand artiste, comme il l'avait fait dans son Histoire de la Caricature moderne. — Je renvoie à mon propre volume, Une ami. tié à la dArthez, où j'ai cité ses paroles et dit la part que j'avais prise, chez Champfleury, à la collection de l'œuvre de Daumier, rassemblé par lui et dispersé dans les ventes qui eurent lieu après sa mort. — Autant de perdu pour l'cnsei-
Tous ces artistes qui étaient là, quoique certains aient été récompensés, sont de race indépendante et sans collier: Barye, Pascal, Millet, Rousseau, Corot. Pour tous la vie a été plus ou moins une lutte, soit contre la pauvreté, soit contre la famille, soit contre l'indifférence du public.
Le plus grand, Corot, est celui qui a été le plus comprimé. Heureusement il avait de la fortune ! Et comme je lui témoignais mon admiration pour son rajeunissement à chaque œuvre de ses vieux jours, il m'a dit combien la compression lui avait été utile, pénible et fortifiante.
On ne devrait jamais s'entretenir qu'avec les hommes qui ont beaucoup travaillé, beaucoup lutté.
Corbon est une nature grave et sérieuse. Je suis enchanté de lui, car notre conversation a fait jaillir une idée de roman superbe que j'exécuterai cet été.
Excellente soirée que je redoutais, tant j'ai horreur de ces banquets ; ici tout le monde était au ton ; mais Nieuwerkerke, quoiqu'il ne
gnement de l'art et pour la ville de Marseille, en particulier, où ne s'élève pas encore la statue de son illustre enfant, conseillée par Champfleury dans son discours de Valmondois.
demande pas mieux que de favoriser le développement des arts, serait sans doute très étonné des hommages rendus k un caricaturiste par tant de grands artistes.
A vous cordialement et mes amitiés au cher maître.
27 avril 1864.
Mon cher ami,
Votre dernière lettre, si émue, m'a beaucoup touché et je suis heureux que vous vous entendiez si bien avec le cher maître.
J'espère bien le rencontrer chez M. Guérin et lui dire combien Labiche a été content de la petite mention...
Sainte-Beuve avait parlé de Labiche dans son article sur Collé et de sa tentative à la Comédie-Française qu'il avait rapprochée de celle de l'auteur de Dupuis et Desronais : « Pour moi, disait Sainte-Beuve, j'aime mieux nos deux auteurs franchement chez eux, Labiche dans Célimare le hien-aimé,et Collé dans la Vérité dans le vin, deux petits chefs-d'œuvre qui ont quelques traits de commun, des ornements du même genre légèrement portés... »
Nous nous tordions, Champfleury et moi, aux pièces
de Labiche, qu'on goûte moins aujourd'hui, où lei comique s'est déplacé et renforcé comme la musique, : « qui n'est plus celle de nos pères ». Quand Champfleury allait seul au spectacle, il m'écrivait ; « Dites à Sainte-Beuve d'aller voir telle pièce », et c'est ainsi qu'il lui désigna un jour Célimare le hîen-aimé.
M. Guérin, dont il est question dans le court billet ci-dessus, était un riche marchand de vin du bord de la Seine à Bercy, ami du docteur Vey ne, qui offrait tous les ans ce qu'il appelait « une matelote », c'est-à-dire un grand dîner, à de hautes notabilités de la littérature, de l'art et du commerce. Le docteur Veyne y amenait Sainte-Beuve et son compatriote, ami d'enfance, le célèbre avocat et député bonapartiste, Nogent-Saint- Laurens;et comme il était également fort lié avec Justt Olivier, l'ancien correspondant de Sainte-Beuve à Lau-. sanne S ^^^ s'était fixé à Paris, et un autre illustrd Vaudois, le peintre Gleyre, on les retrouvait tous à la table de M. Guérin.
Entre temps, l'élection d'Eugène Pelletan s'y préparait aussi, mais pas devant les mêmes convives. Il
Au premier dîner, Nogent-Saint-Laurens dit à Sainte-' Beuve: « J'ai lu Volupté, et je n'y ai rien compris, s — Sainte-Beuve me dit le lendemain : « Il est bête, Nogent, » — Ils revinrent plus tard de leurs préventions l'un sur l'autre.
1. M. Léon Séché a publié, à la Société du Mercure France, un volume de Lettres de Sainte-Beuve à Juste Olivieri
Champfleury passait l'été à Puteaux,où il avait loué un pavillon dans un ancien parc morcelé ; et il s'y fit cette année là de nombreuses farces. Un pâtissier du faubourg Montmartre, à prétentions littéraires, qui faisait graver sur ses cartes de visite un couteau à découper et une plume en sautoir, avec ce mot écrit dessus : Spes, avait désiré faire la connaissance de la comtesse d'Agoult.
— Rien n'est plus facile, répondit Champfleury ; je vous présenterai à elle dimanche ; venez dîner à Puteauî.
Il m'écrivit d'amener Mn^^Dafourylafemme de charge de Sainte-Beuve, et de la préparer au rôle qu'elle devait jouer.
M™** Dufour s'en tira en comédienne accomplie. Seulement le pâtissier Gru (voilà que son nom me revient) fut frappé d'une chose, dès qu'il vit la comtesse d'Agoult.
— Les journaux disent qu'elle est blonde, dit-il tout bas à Champfleury.
Et M°»« Dufour était tout le contraire.
— Si vous croyez ce que disent les journaux I répondit Champfleury.
La journée se passa joyeusement, comme dans certaines scènes de Don Quichotte. Elle tourna même à la Diderot : Champfleurj' trouva le moyen d'enfermer la comtesse et le pâtissier dans une cave; ce furent alors des rires et des cris étouSés. Le personnage devenait pressant. Il fallut rouvrir... à temps.
— Eh bien, si j'avais du faux, vous le sauriez, dit la comtesse.
C'est cette folle journée que le pâtissier Gru reprochait de longues années après à son auteur, dans une lettre à la ConsfUution, où Champfleury reprenait une nouvelle série d'Excentriques.
Il ne manquait jamais une occasion d'un voyage, son humeur vagabonde le portant à se déplacer souvent. Il aimait les chemins de fer.
Le 16 juin 1864, il m'écrivait de Fontenay-le-Comte, où il entretenait de bons rapports avec le célèbre collectionneur. Benjamin Fillon :
Mon cher ami.
J'arriverai dimanche matin à Puteaux et je compte sur vous...
Nous avons eu hier une véritable fête dans les ruines de l'abbaye de Maillezais, où Rabelais joua un grand rôle dans sa jeunesse.
Les assises archéologiques devaient se tenir dans une grande salle de l'abbaye, là où Rabelais avait sans doute mangé ; mais jamais il n'y a bu comme nous. Nous étions une centaine de convives, et je vous assure que l'appétit allait ferme.
Pas mal de prêtres faisaient partie du congrès. L'un d'eux ne s'avise-t-il pas au dessert de prononcer un discours sur les grands hommes du pays, où il parle à la Pontmartin des fanges de Rabelais? J'applaudis cet idiot à tout rompre, et on commence à sentir que le repas ne finira pas tranquillement. Il fallait venger Rabelais qui n'en a pas besoin ; mais pour le principe, cela était d'autant plus nécessaire en Vendée.
Tout à coup une jeune fille traverse la salle avec un bouquet gros comme un arbre, s'arrête devant moi avec son arbre et me l'offre. Je n'avais joué aucun rôle dans ce congrès ; vous connaissez mes habitudes en route de jouer le moins possible de ma personne ; j'étais étonné au plus haut degré de la présentation de ce bouquet. Enfin je l'accepte, j'embrasse nécessairement la jeune fille (la vérité m'oblige de vous dire que la Vendéenne est rarement jolie, et toujours plate comme une planche, avec moitié moins de gorge qu'une amazone) ; chacun applaudit. Les archéologues, dont la plupart m'avaient pris jusque-là pour un peintre joyeux, se demandent, M. de Caumont en tête, pourquoi cet honneur décerné à un homme qui, depuis huit jours, se moque des voies gallo-
romaines. C'est alors que songeant à un remerciement public, je prononce un petit toast à la mémoire de Rabelais, en réponse au prêtre.
Encore une fois comme au banquet de Daiimier, j'ai jeté un froid. Il y a dans le pay^ quelques éléments révolutionnaires, et je semblais arriver de Paris pour leur prêter mon concours ; mais devais-je laisser insulter Rabelais en public et par un prêtre imbécile ?
L'affaire en resta là. J'ai su depuis que cet énorme bouquet que je retrouvai dans ma voiture m'était adressé par les fils du propriétaire qui nous offrait ce somptueux banquet.
Il faut absolument prendre quelques leçons d'art oratoire pour l'avenir. J'en aurai besoin en Angleterre encore.
Chose assez singulière. C'est à quelques lieur-, de là, à Saintes, que Courbet a vécu un an ; croiriez-vous qu'il y a vidé avec quelques amis une cave tout entière ! Toujours l'influence rabelaisienne.
Je reviens ce soir gai de ces promenades, et je vous en dirai davantage dimanche prochain.
A vous bien cordialement.
P.-S. — Mille amitiés au cher maître.
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Mon cher ami,
Je réponds à vos deux lettres.
Et d'abord il est possible que le poète de province, dont vous me parlez, soit reçu à la Société des Gens de Lettres ; mais il est également possible qu'on le prie d'attendre que la revision des statuts (séance extraordinaire, 15 décembre prochain) ait réalisé la création de sociétaires adhérents, classe dans laquelle devront entrer tous les membres qui jouiront des avantages de notre association avec quelques restrictions commandées par leur peu de notoriété parisienne, et le faible besoin qu'ils ont d'être appelés à voter les affaires d'une société qui, de jour en jour, veut se servir de ses armes et désire des recrues résolues.
Priez donc votre protégé d'attendre du 15 janvier au 15 février 1867. Je ferai alors tout ce que je pourrai pour lui être agréable.
Il est certain qu'un nombre considérable de gens étant appelés à fournir aux besoins d'un j ournalisme facile, il en sortira plus de gredins qu'auparavant et que les honnêtes gens seront plus insultés que de coutume.
Mais à qui doit-on faire remonter les causes de ce journalisme d'écouteurs aux portes qui
n'ont pas besoin de grands frais d'imagination pour citer le nom des gens qui vont dans les soirées, espèces de domestiques de lettres auxquels, au louis qu'on leur paie pour cette besogne, on devrait ajouter une bouteille de vin ?
J'en reviens à ceci. Qui a favorisé Téclosion d'un tel journalisme ? Je ne sais si on doit en accuser le gouvernement actuel. Il faut prendre garde d'être injuste. Ce mouvement tient peutêtre à d'autres causes, à une époque troublée, à l'embarras des carrières, etc. Le cher maître, mieux qu'un autre, pourrait vous le dire.
Quelle que soit l'origine de ce mouvement, un nouveau ministre, qui en sent le danger, y applique un système de répression auquel j'applaudirai, à une condition, c'est qu'en réprimant, en suspendant, en condamnant, il favorisera activement la création de feuilles d'un ordre intellectuel plus élevé où la littérature, pouvant vivre, exprimer ses idées et non celles imposées par la plupart des directeurs de journaux, montrera à la jeunesse qu'elle peut trouver un libre emploi de ses facultés.
Pensez donc à ceux qui sont obligés de travailler pour Villemessantqui veut de l'actualité scandaleuse, ou pour Marcelin qui demande des Grébillon fils, frottés de Bourse, ou pour Gre-
nier qui demande des romans militaires, etc ., etc.
J'ai vécu à une époque où l'écrivain imposait son sujet. Cela existe moins que jamais.
De temps à autre, l'empereur se plaint de la littérature de son temps. Qu'il en accuse les ministres qui subventionnent des journaux comme l'Etendard, ou chaque jour je lis le nom d'un jockey qui vient de changer d'écurie. Cela est peut-être intéressant à la condition que la partie littéraire fasse contrepoids à ce jockey célèbre ; mais c'est ce qui n'existe pas.
Il appartiendrait donc plus particulièrement k un ministre de l'Intérieur de favoriser un mouvement intellectuel. Mais il faudrait de grandes vues, l'amour des Lettres et pas d'affiiation à la société Saint- Vincent-de-Paul.
M. Pinard réprimera un certain temps, sans ien changer à la gredinerie littéraire et politijue ; et comme nous traversons une période le publicité américaine, vous verrez triompher i force d'audace des V... et des L...
Adieu. J'abandonne bien vite cet accès de nisanthropie. Comment va le cher maître?... A vous bien cordialement.
De telles lettres s'adressaient, par-dessus ma tête, à Jainte-Beuve, à qui je ne manquais pas de les commu-
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niquer. Il trouvait daas celle-ci la confirmation de sa propre pensée, du but qu'il avait toujours poursuivi, qu'il a exprimé dans un article sur VOuvrier littéraire \ et aussi dans ce fameux Papier trouvé au.r- Tuileries, qui lui valut tant d'injures posthumes et où il demandait purement et simplement l'œil attentif de l'État, une protection littéraire, qui élevât à elle et dirigeât les plumes vers une étoile polaire, qui n'existe pas.
Tout porte même à croire, avec les tendances actuelles, qu'elle se perdrait de plus en plus dans la brume, s'il s'en produisait quelque rayon en haut lieu... demi cratique. Nous ne sommes plus au siècle de Périclès ; — et d'ailleurs l'utopie, rêvée par Sainte-Beuve et par Champfleury lui-même, qui mettait le doigt sur tant de plaies^ alors actuelles, n'est partagée, ni même comprise, aujourd'hui, par aucun membre de la Société des Gens de Lettres.
Il était bon tout de même de publier cette lettre, qui s'ajoute à l'œuvre de Champfleury comme une remarquable page posthume et qui nous dépeint, avec tant de sincérité et d'amertume, des mœurs dont il avait lui-même tant à se plaindre.
19 juin 1868.
Mon cher ami.
Vous avez sans doute vu la réclame écrite