‹ Sainte-Beuve et ChampfleuryChapitre 4 sur 44 · M. Edouard Fleury, frère de Champfleury · texte numérisé non relu

M. Edouard Fleury, frère de Champfleury

journalistes, que je lui ferais plaisir de venir le voir, etc., etc. ; mais il ne me parla pas du tout de sa fabrique d'orgues. J'étais abasourdi en sortant. Vous croirez peut-être que c'est de ma faute, comme Huriet me Ta déjà dit, en me parlant des lettres qu'Edouard m'avait données en partant pour quelques personnes, mais cela est tellement peu vrai, que M. L... a tenu absolument à ce que je lui donne mon adresse ; il veut venir me voir. En rentrant à l'hôtel, je trouvai les lettres d'Edouard, une pour moi et une pour M. L... ; je suis bien fâché qu'elles ne soient pas arrivées une demi-heure plus tôt, ça aurait précisé la question. Ceci, du reste, ne m'empêchera pas de retourner chez lui ; seulement je crois qu'il a pu à Laon vous faire des offres de service banales, qui se font d'ordinaire avec la certitude qu'on n'en usera pas.

En tous cas, j'espère avant trois mois gagner un peu plus d'argent que maintenant...

On répète un vaudeville de Murger et de moi, au théâtre du Luxembourg ; nous avons déjà nos entrées et le mois de novembre verra luire C3tte grande œuvre. J'en ai une autre aux Délassements, qui est depuis cinq mois dans un statu ^MO désespérant...

Paris, 24 septembre 1843.

Ma chère mère,

Aussitôt la réception de ta lettre, je m'empresse de te répondre, voulant faire cesser l'inquiétude que tu as. Si j'avais eu le temps, je serais allé de suite chez P..., afin d'avoir une explication au sujet de son infâme lettre. Voici les faits : je le prévins un jour que j'allais le quitter; de ce jour il n'est pas de malhonnêtetés qu'il ne m'ait faites. Un jour on ne faisait pas mon lit ; un autre, je n'avais ni serviette ni eau ; enfin une nuit que j'étais couché, un de ses locataires, mon ami, qui partait en vacances, vint m'éveiller ; comme d'usage il avait invité ses amis. La soirée fut assez turbulente, mais elle ne Tétait pas pour le quartier latin, et surtout pour l'hôtel César, où il est impossible de travailler tranquille. P..., qui perdait encore ce jeune homme comme locataire, vint nous insulter dans sa chambre ; tu dois savoir ce que c'est qu'une douzaine de jeunes gens : on le pria de se recoucher ; il nous menaça de faire venir la garde, non pas pour nous, comme il l'a hypocritement écrit, mais pour faire sortir les jeunes gens étrangers de son hôtel.

LETTRES DB CHAMPFLBURy A SA MÈRE 23

Voilà absolument toute l'affaire ; quant aux dépenses graves que tu me reproches, je dépense beaucoup moins que ses locataires ordinaires ; je n'ai presque jamais bu de vin ; j'ai seulement amené quelquefois un ami dîner avec moi ; seulement tout est hors de prix ; on ne t'envoie pas les notes détaillées, sans cela tu pourrais voir que je déjeune seulement une fois avec une tasse de café qu'on paie 75 centimes ; c^est aussi cher que dans les cafés. Je vais vérifier la note qu'il dit être si importante ; il faut te dire qu'il a l'habitude de les grossir, les étudiants y regardent si peu. Il faut savoir diminuer avec lui comme avec un tailleur ; je vous écrirai ce qu'il faut que vous payiez...

Paris, 18 octobre 1843.

Ma chère mère,

Pardonne-moi d'avoir été si long à te répondre. Ta dernière lettre contient un passage qui m'a longtemps étonné; je l'ai commenté, puis analysé, enfin j'ai cru découvrir que le monsieur

'2i SAINTE-BHUVE ET ClfAMPFLEUHY

de Laon, qui m'avait rencontré, prétendait que j'étais un peu fol. Bien obligé I

Ce monsieur est donc un disciple de Lavater ou de Gall ; je croirais assez volontiers, moi, que c'est une espèce d'épicier retiré qui veut dire des malices. Gela m'a fait assez rire. Mais ce que je n'ai pas compris, c'est que tu m'aies écrit cela sérieusement. Je suis toujours à mon bureau où je vis tranquillement. Quant à mon appartement, j'y suis parfaitement ; la portière dit que moi et Murger, nous sommes deux petits saints. Imagine-toi la vie la plus calme du monde ; le soir, quand je reviens du Bulletin des Arts, je reçois mes visites d'amis ou je vais au spectacle ; j'ai souvent des billets, et puis je me couche. Tu ne crois pas que je me ferai une position ici, mais moi j'en suis assez persuadé, comme je te l'ai déjà dit plusieurs fois ; il faut savoir attendre...

6 novembre 1843.

Je prie mon ex-vieux Garolus de me faire diJBférentes commissions, lesquelles commissions seront récompensées par une place dans mon

LETTRES DE CHAMPFLEl'RY A SA MÈRE 25

cœur. D'abord demander au sieur A...^ clerc de notaire, un premier volume des Contes d'Hoffmann, plus des gravures de Rubens, d'après des bustes antiques ; ensuite demander à Maréchal le jeune plusieurs livraisons de la Galerie des contemporains ; quand l'illustre Garolus aura ces objets, les remettre de suite à ma mère en la priant de me les envoyer. Ensuite chercher, ou faire chercher dans la ville, deux de mes œuvres imprimées dans le Journal de V Aisne, dont l'une est intitulée Une faute et Tautre Un sorcier, je crois. Plus, fouiller dans ma chambre, dans ma bibliothèque, y trouver un volume intitulé : Mémoires académiques de la ville de Saint- Quentin, et s'assurer que ledit volume contient un article sur Delatour ', et me l'envoyer. Tâcher de trouver toujours soit dans ma chambre, soit ailleurs, mes complaintes -\ j'en ai besoin. Ma mère pourra aider de ses recherches le sieur Carolus. Dans la mansarde audessus de ma chambre, il doit y avoir une

1. Champfleury renonça plus tarda cette orthographe, quand 1 publia son premier volume sur les Peintres de Laon et de ^aint-Quentin. De La. Tour, Paris, 1853, Didron et Dumoulin, éditeurs. ln-8°, 153 pages.

2. Champfleury avait publié la Complainte de la veuve Col- \ef, en vers, à Laon.. à l'imprimerie de son père (1843).

charge de Dantan, emballée dans des linges ; deux pots en gré qui étaient sur ma cheminée, enûn diverses affaires qui ne peuvent que contribuer à l'embellissement de mes appartements. Si le Garolus observe exactement mes recommandations, nous pourrons causer un peu de lui dans le Tam-Tam ^ et faire connaître son nom à tout Paris. Faire mes compliments à ces messieurs de l'atelier, et que le père Cham conserve toujours de son bon cassis qui fasse du bien au torse à Garolus. !

Le sixième jour de novembre (automne) en ! Tan de grâce 1843.

P. -S. — Avoir soin de m'envoyer deux exemplaires du journal, si on publie un feuilleton i de moi.

I8i3(fia décembre).

Ma chère mère,

Si je ne t'ai pas écrit jusqu'alors pour te remercier de la complaisance que tu avais eue de m'envoyer exactement ce que je te demandais,

1. Le Tam-Tam, du 29 octobre et 12 novembre 1843, pul^liait des articles de Champfleury, signés Gabrion.

c'est que j'ai pensé à ma lettre du jour de l'an. Tu comprends que j'eusse pu t'écrirebien avant, mais l'usage antique et solennel des lettres de fin d'année est là qui vous force à prendre la plume.

Jusqu'alors, Tannée 1844 semble s'ouvrir très heureusement pour moi, et j'espère pouvoir t'en montrer les résultats. 1843 a été heureux en ceci que j'ai pu sortir de Laon et de l'inaction dans laquelle je me trouvais ; mes six premiers mois à Paris n'ont guère porté de résultats, parce que je marchais sans but; mais depuis le commencement d'octobre, je sais à quoi m'en tenir, et j'espère que tout ira pour le mieux.

D'un jour à l'autre, je peux trouver une place plus importante; si je pouvais ne vous être nullement à charge maintenant, je serais très content. Tu ne saurais croire combien je suis heureux de ne plus entendre toutes ces dissensions de famille, tous ces absurdes ragotages de petite ville. D'un autre côté, je ne réussirais pas que je saurais toute chose mille fois mieux que si j'étais resté à Laon. Ce n'est qu'à Paris qu'on peut connaître la vie, soit comme jouissances, misère ou bien-être. On apprend les affaires sans s'en douter ; on prend de l'aplomb, une chose dont j'avais besoin et qui sert infiniment;

ce qui paraîtrait vice en province est souvent appelé de la hardiesse, du bonheur, quand on réussit. Si l'on se doutait de l'affreux tripotage des journaux, de la vie de tout ce qui s'occupe de Lettres, on rabattrait bien de l'estime qu'on a pour tous ces grands noms, et ce sont principalement les grandes intelligences qui sont des canailles, passe-moi le mot. Ceci se conçoit; étant trop forts pour être exploités, ils exploitent les autres, et ils ont parfaitement raison...

2 février 1844.

Ma chère mère.

J'ai été très étonné de ne pas recevoir mon mois. Si on ne veut plus rien m'envoyer, il fallait me prévenir clairement; on n'écrase pas un individu avant de lui crier gare. Edouard me dit t'avoir montré la lettre que je lui écrivais ; à part la façon plus ou moins drôle dont j'envisage les choses, tu dois voir que je me remue et que si je ne réussis pas, ce n'est pas faute de trouver des moyens.

Mais j'en reviens toujours là que si on ne voulait pas me soutenir, il fallait alors me faire prendre un état manuel. Tu diras qu'à vingt-

deux ans, il est bien étonnant que je vous sois à charge ; mais combien y a-t-il de jeunes gens dans les arts qui gagnent leur vie à vingt-deux ans?Tum'as déjà beaucoup dit que tu ne croyais pas à mes dispositions, mais moi j'y crois. Sais-tu ce que je peux faire, ce que je sais et ce que je puis devenir ? Tu ne t'en doutes pas. J'ai l'esprit très léger. D'accord ;maisonpeut appliquer l'esprit léger à quelque chose. Quel est le jeune homme à qui on donne moins de 1.200 francs? Je n'en sais guère. — Les petits des maçons gagnent leur vie à dix ans, il y en a d'autres qui gagnent de l'argent à huit ans. Si c'est ainsi que vous comprenez la question, je ne peux pas discuter. Je me crois maître de mon avenir, parce que tout homme est maître de son avenir ; maintenant, j'accepte parfaitement toutes sortes de conseils, parce que je sais combien tu m'aimes, mais tu t'es toujours exagérée mal à propos, et tu t'es tracassée inutilement pour nos positions.

Si je le disais que je me moque autant des bals masqués que je les aimais à Laon, que je n'ai pas mis le pied depuis deux mois dans aucune espèce de bal, — et ceci je le jure sur mon honneur, — tu ne le croirais peut-être que difficilement; comprends donc bien qu'il faut que

les passions sortent violemment quand on est dans un petit milieu ; et qu'à Paris, j'ai assez d'autres choses qui me détournent de toutes ces absurdités. — Et surtout, si on te parle en bien des étudiants mes compatriotes, prends bien garde de ne pas en rire, car si tu connaissais la vie de ces crétins-là, la comparaison me ferait bien ressortir à tes yeux.

J'attends donc mon mois. Si au mois de mars, on veut cesser cette pension, écris-le-moi de suite, j'aviserai à toutes sortes de moyens, qui ne serviront guère à ce que je veux entreprendre, mais enûn qui me feront t;îVre, puisque j'en serai réduit là.

Je t'embrasse de tout mon cœur ; fais bien mes amitiés à mon père.

Ton fils et ami.

25 février (1844).

Ma chère mère.

Ainsi qu'Edouard a dû te le dire, j'ai été reçu d'une façon charmante par Arsène Houssaye. Il a à mes yeux un grand avantage, c'est de ne pas m'avoir dit les paroles d'usage: « Mon ami,

LETTRFS DE CHAMPFLEURY A SA MÈRB 31

la littérature est difficile, vous voyez combien de jeunes gens encombrent les routes, etc., etc. » toutes choses qu'on sait parfaitement et qui ne peuvent pas changer la façon de voir d'un individu ; car si ces paroles vous faisaient rebrousser chemin pour vous mettre dans le commerce ou ailleurs, vous seriez donc censé n'avoir pas le moins du monde réfléchi. Nous n'avons rien arrêté encore, je lui ai envoyé un petit travail assez soigné, et mercredi prochain je dois le revoir. Si mon article paraît, ce me sera un grand honneur, car tu sais que V Artiste est rédigé par les sommités littéraires. En outre je dois avoir une chronique d'arts pour chaque numéro, ce qui est un travail fixe. Ainsi que m'a dit Houssaye, tout cela n'est pas de l'or en barre, mais c'est une position que bien des jeunés gens qui travaillent depuis longtemps envieraient.

C'est un homme artiste à la façon de M..., mais en beau ; quoiqu'on prétende que je ne sache rien, nous avons causé peinture et il a été très étonné ; il m'a demandé où j'avais appris tout cela. Nous verrons dans une quinzaine se dessiner ma position...

(Sans date.) ' Ma chère mère,

Ainsi que je 1 écris à Edouard, je pense dans trois mois aller passer une quinzaine au milieu de vous. Il arrive des jours où je m'ennuie ; voilà bientôt plus de quinze mois, si je vais à Laon, que je ne vous aurai vus, et quoiqu'on ait mis quelquefois en doute mon attachement pour vous, je t'assure que le temps me semble souvent bien long.

Ce n'est pas à dire pour cela que je me décourage ; au contraire les affaires commencent à prendre tournure. J'ai pas mal de travaux ; je fais un petit livre en ce moment. Sera-t-il publié ? c'est là la question. Mes relations avec Houssaye continuent sur le meilleur pied, il me voit plutôt en ami qu'en protecteur...

13 mars 1844.

Mon cher père,

Je ne t'écrivais pas depuis longtemps, parce que ma position n'offrait rien de bien nouveau, et ensuite parce que les lettres à ma mère étaient aussi bien destinées à elle qu'à toi ;

mais aujourd'hui qu'une nouvelle roule semble s'ouvrir devant moi, je m'empresse de te faire part de ce que je compte faire.

L'article sur Arsène Houssaye*, qui n'est rien en apparence, doit me mener assez loin. Il m'a créé des relations qui, si elles ne sont pas maintenant très utiles, comme argent, le seront bien davantage comme avenir. Il a été excessivement content ; je le tiens non seulement de lui, car la chose pourrait paraître apocryphe, mais d'autres personnes à qui il en a parié et qui me l'ont rapporté.

Avant peu je vous enverrai des travaux qu'il m'a commandés et qui m'ouvriront une route fort difficile à parcourir.

En outre, tu pourras voir dans ton journal * quelques travaux assez sérieux qui prouveront ce que je peux faire; j'y travaille tous les jours. Ce sont des éludes sur les hommes remarquables du département; je commence par les personnages de la République, qui sera pour ainsi |dire la première série. Ceci me mettra en rap-

1, Champfleury venait de publier dans le Journal de V Aisne une biographie d'Arsène Houssaye.

2. Champfleury lit paraître dans le Journal de l'Aisne, journal de son père, les Biographies de Camille Desmoulins, de Saint-Just et de Babeuf.

port avec M. Quinette^ et j'espère que ces rapports ne resteront pas sans fruits.

Je commence à prendre pas mal d'aplomb, et cette entrevue ne me coûte plus rien. Autant à Laon je fuyais le monde, autant maintenant j'en reconnais la nécessité, et je vais chercher à me créer des connaissances haut placées.

C'est un grand bonheur pour moi que d'avoir quitté Laon; je me débarrasse tous les jours de ces préjugés, dont je n'avais pu jamais me délivrer là-bas. On me reproche de ne pas gagner ma vie encore; mais que savais-je quand je quittai Laon ? Peu ou rien. Ici j'apprends chaque jour. Ceux qui se figurent qu'on peut faire de la littérature sans études se trompent étrangement...

Certainement les travaux que j'ai pour Houssaye me seront payés ; mais compte que de recherches, que de courses il faut aux Bibliothèques pour ces travaux qui ne sont pas d'imagination, mais bien des biographies.

En outre, ce que j'entreprends, pour le Journal de V Aisne, je ne veux pas le faire à la légère, sans études et sans matériaux ; il y en a qui prennent une biographie et qui en font

1. M. Quinelte, député de Vervins, fils du conventionnel Quinette, homme de la Révolution et de l'Empire.

une aulre, en l'habillant d'un autre style; cela ne suffit pas. Ainsi je viens de faire la biographie de Camille Desmoulins ; non seulement j'ai consulté quatre ou cinq auteurs qui avaient écrit sur lui, mais encore j'ai été obligé de consulter ses œuvres, et tout cela ne se fait pas en un jour. Je compte que tu ne verras pas dans cette lettre une simple demande d'argent, mais un exposé de la conduite que je veux tenir désormais. C'est quand on est près de sortir de l'ornière qu'il faut donner un bon coup de collier ; et j'espère que cette fois encore tu me viendras en aide.

Peut-être bientôt seras-tu débarrassé des contributions que je t'impose journellement, et peut-être verras-tu par toi-même que je vaux mieux qu'on ne Ta cru jusqu'à présent.

J'ai besoin d'une foule de livres, car tu comprends qu'il y a bien des Bibliothèques, mais qu'on doit toujours avoir chez soi un bon vieux fonds d'auteurs choisis qu'on ne demande même jamais aux Bibliothèques ; j'ai besoin aussi d'une foule de choses qui ne sont rien et qui coûtent, voici pourquoi je te demande encore ce supplément.

Je compte sur une réponse de toi.

Je t'embrasse.

24 avril 184i.

Ma chère mère,

Tu dois bien comprendre que si je ne t'ai pas écrit plus lot non plus qu'à Edouard, c'est qu'il y avait des motifs, des affaires dont j'attends bientôt la solution. Il ne faut pas encore en parler, rien n'étant fait encore. Il est vrai que j'aurais dû t'écrire, mais je ne croyais pas que tu serais inquiète ; j'ai été d'abord quinze jours sans quitter le lit, c'est une maladie presque. J'avais un abcès à la gorge qui me faisait souffrir comme un damné ; heureusement mes amis ne m'ont pas abandonné, et je n'ai qu'à me louer d'eux.

Pourquoi donc crois-tu toujours que je ne pense pas à toi? Mais quand je travaille, si je produis quelque chose, c'est que je songe que toi et d'autres personnes s'intéressent à moi. Pourquoi me dis-tu que je trouye la vie littéraire dure? Je ne me dissimule pas les innombrables difficultés qui surgissent à chaque pas ; mais il me faudrait bien peu de courage pour être abattu déjà.

Mes relations avec Houssaye sont toujours très amicales, à ce point que, ignorant que j'é-

tais malade et comme j'avais été près de trois semaines sans l'aller voir, il allait écrire à Edouard pour savoir si je n'étais pas retourné àLaon...

(Sans date.

Ma chère maman,

Il y avait huit ans qu'elle allait à la boutique et elle cachait les poids des balances, et faisait raille petites niches agréables; ce que voyant, le jeune homme l'aimait beaucoup. Et il allait à la boutique de M. L... ; mademoiselle Phrasie, disait-il, quand ]\r^' Delphine sera en âge d'être mariée, vous me le direz.

Et Phrasie riait; car le jeune herboriste — DU dit qu'il est herboriste — était très riche. Dans cette partie-là, dit la Phrasie, on fait 3inq sous avec un liard. Enfin il se présenta je le sais quel drôle, quel courtaud, quel crin- [iiailler pour demander en mariage Delphine. 3n ne dit ni oui ni non. L'herboriste eut vent ie l'affaire. — Ehl bien, dit-il, vous ne m'avez )as attendu? — Gomment ! attendu? — Oui, ne

VOUS ai-jepas dit que je voulais me marier avec M"' Delphine ? — Allons, monsieur, vous vous moquez, son père lui donne si peu de chose en dot ! — La dot m'est bien égale, j'ai 100.000 francs chez le notaire ; si le papa veut, le mariage est fait. — Allons voir le notaire, dit le digne oncle.

Le jeune herboriste n'avait pas menti; le notaire prouva par ducatons la fortune de son client. Tope là, l'affaire est faite. Il y a eu nopces et festins; je n'y étais pas. C'est bien fait pour moi qui suis un malhonnête, un grossier, qui ne faisait pas sa cour à la Danaé du comptoir. C'est 20 francs de perdus pour moi, car il y avait un superbe feuilleton à faire, et 200 francs d'observations à ramasser. Tout cela m'apprendra.

Tu voulais des détails, en voilà; je ne t'en garantis pas l'authenticité, tout cela me venantpar je ne sais quel canal. Ernestine et son mari sont tombés de cent pour cent dans l'opinion de la Phrasie;elle passe son temps à lire des romans, elle mange tout en chapeaux, en robes, son mari fume; et il n'a pas 100.000 francs.

Pardonne-moi de rire un peu; je ne le devrais pas; tu es malade. Je voudrais être à Laoni pour te voir. C'est grave, puisque ça t'empêche

de travailler. Espérons que le printemps va te faire du bien, et te rendra la santé.

Je travaille assez et je pense que tout ira bien avant peu. Je ne vois pas encore le moyen de me faire des rentes,mais on peut vivre honorablement, un peu tracassé, c'est vrai, mais plus libre que dans n'importe quel état...

26 juillet 18i4.

Ma chère maman,

J'apprends par une lettre d'Edouard qu*heureusement tu vas bien. Je ne saf ais pas que tu avais été si malade. Huriet m'avait écrit que tu étais indisposée et que tu gardais le lit momentanément, mais je ne croyais pas que ta maladie fût grave. Sans cela je t'aurais écrit de suite.

J'espère te voir dans quinze jours ou trois semaines ; songe à te bien porter, pour que je puisse aller me promener avec toi.

Je me fais une fête de retourner dans mon pays. On abîme toujours son pays et les habitants, mais quand vient l'heure du retour, on est toujours heureux.

Edouard m'a rendu un grand service en insé-

rant l'article sur Eugène Sue, je ne sais vraiment comment reconnaître toutes les bontés qu'il a pour moi. Un jour viendra peut-être où je pourrai lui être utile. Je pense que mon retour ne pourra que vous être agréable. Du reste ce ne sera pas tout à fait du temps perdu. J'emporte des matériaux pour travailler. J'ai quelques courses à faire dans les environs de Laon, pour un article que Houssaye m'a demandé. Lui-même viendra un moment se reposer à Bruyères de ses travaux : il est toujours très aimable avec moi et il m'a dernièrement rendu un service qu'on ne peut guère oublier. J'espère pouvoir bientôt t'embrasser ainsi que mes sœurs et Huriet.

A bientôt.

Ma chère maman,

... Il n'y a rien absolument de neuf que quelques choses qui se décideront sans doute au commencement du mois prochain ; c'est-à-dire peut-être 50 francs d'appointements flxes à la

Sylphide pour leur faire quatre articles de peinture par mois et le Salon prochain. Et puis d'autres affaires que je machine. Je commence à avoir quelques relations ; hier dans la Chaussée d'Antin, à une soirée d'artistes où je me trouvais, j'ai fait la connaissance d'un éditeur qui débute et qui a de l'argent, chose très rare par le temps qui court. D'un autre côté j'ai quelques petites affaires en train, et je crois bien que le temps n'est pas loin où je pourrai gagner un peu d'argent. Voilà quinze jours que j'ai rendu des épreuves à Houssaye et je croyais toujours les voir paraître, ce qui fait que j'annonçais les articles à Edouard, et que l'article ne paraîtra maintenant que dimanche prochain.

Réponds-moi, je te prie, à ce sujet : Edouard ne me dit pas s'il a envoyé les feuilletons à Eugène Sue. J'irai dans quelques jours voir enfin le dénouement de tout cela. J'ai bien peur que tout le mal qu'il s'est donné pour des choses aussi peu amusantes à faire, ne serve à rien. Enfin j'emploierai toute la politique désirable...

2 septembre (1844).

Ma chère mère,

Je suis très étonné de ce que l'ayant écrit par D..., tu ne m'aies pas répondu. Est-ce que tu n'aurais pas reçu ma lettre, plus une malle que je t'avais envoyée ? Je ne sais que penser ; ce n'est pas au moment où j'ai une place que vous devez être mécontents de moi. Qu'est-ce que je vous demande maintenant ? 600 francs pour aller tant bien que mal. Si je veux sortir de chez P..., c'est que je puis bien mieux vivre ailleurs, et à meilleur marché. Avant six mois, je veux être casé bien mieux que je ne le suis maintenant, quoique je n'aie pas à me plaindre. î Dans deux mois, il y a un M. Bury, délégué des colonies, qui me donnera une lettre pour Granier de Gassagnac ; tu sais que c'est le rédacteur en chef du Globe. Ce monsieur a beaucoup d'influence au journal, qui est subventionné par les colonies.

Il faut savoir attendre à Paris, et tel qui arriverait de province avec des talents supérieurs, ne trouverait pas un morceau de pain, s'il n'a des amis. On n'arrive que par la camaraderie ; quoique dans notre illustre pays, je

ne passais pas pour grand'chose, il est bien étonnant que tous les individus d'intelligence se lient avec moi, quand ils me connaissent un peu. J'ai donné des arrhes pour mon logement de la rue Gassini, n" 2, j'espérais y entrer le premier de septembre et comme je n'ai pas reçu de réponse, je ne sais à quoi m'en tenir...

Mon cher père,

...Tu as dû lire les lettres que j'ai envoyées à ma mère, je n'ai rien à y ajouter. Je guette la première place venue à un journal politique. Quand je parviendrai à faire du feuilleton convenablement, je gagnerai de l'argent. Mais ceci ne s'apprend pas en un jour. Il n'y a pas un des hommes, que vous appelez jeunes gens, qui commence à se poser avant trente ans. Certainement il y a des exceptions, mais tout le monde n'a pas le bonheur d'être une exception.

Quant aux affaires politiques, on s'occupe beaucoup du duc de Bordeaux, et on se moque infiniment de lui. Les jeunes gens commencent

aussi à voir clair dans ropposition, je crois que le Globe * a été pour beaucoup dans l'éclairage.

Huriet m'a dit que tu te portes bien, je souhaite que ta bonne santé continue.

Ton fils et ami.

28 octobre 1844.

Ma chère mère,

Ainsi que je l'ai écrit à Edouard, qui a dû t'en faire part, la visite à Eugène Sue n'a produit que peu de résultats, résultats peut-être à attendre, mais qui sont assez incertains. Je n'étais pas dans une position à demander, j'attendais qu'il m'offrît, et il ne m'a guère offert, quoique d'une grande amabilité. Cet homme croit qu'il gouverne l'Europe, et on lui expédie des nourrices, des orphelines, des ouvrières, des dames de charité; il a plus d'affaires qu'un ministre, et il n'a peut-être pas même deviné que j'avais besoin de lui. J'avais une lettre d'Edouard, laquelle lettre est restée infruc-

1. Le Globe, journal de Granier de Cassagnac, qui cessa de paraître en 1845.

tueuse ; je m'y attendais presque, ainsi que Edouard, je le pense.

Un ami à moi, sur lequel je comptais beaucoup, a été nommé, pendant mon absence, rédacteur d'un journal de province ; ainsi, si comme ma sœur me le fait entendre, vous avez quelques recommandations à m'envoyer, ne m'oubliez pas.

Ce n'est pas à croire pour cela que je ne trouverai pas de places ; le hasard de demain peut m'en donner une ; j'ai vu quelques jeunes gens sans famille, sans ressources, à qui même j'ai été quelquefois utile, se relever tout à coup au moment où ils s^ attendaient le moins.

Ceci ne m'empêche pas de travailler ; et dans quelque temps tu verras quelque chose de moi dans l'Artiste S

Tu comprends bien que si je voulais publier, ce ne me serait pas difficile ; — mais travailler pour rien, jamais. — C'est l'avis d'Houssaye et de tous les gens arrivés qui me conseillent de garder mes manuscrits. Il viendra un temps où il ne m'en restera pas assez...

1. L Artiste publia, en effet, le 8 décembre 1844, Lm Visite au Louvre, signée J. Fleury.

26 décembre 1844.

Ma chère mère,

Edouard a dû te raconter nos entrevues ; à ce qu'il m'a dit, il était chargé d'une lettre terrible, que je n'ai pas lue. Je me demande encore pourquoi cette lettre terrible et ce qui la motivait ; est-ce l'argent que je vous coûte ? mais je fais ce que je peux pour arriver à une position. La chose n'est rien moins que facile, il est vrai ; plus j'avance dans la littérature, plus je vois des hommes qui ont un certain nom, plus j'aperçois des gens qui se plaignent et qui réellement ne sont pas fortunés ; mais ces gens-là ont presque tous des goûts excentriques, qui dévorent l'argent.

Sile travail doit mener à quelque chose,j'arriverai : tous les jours je vais quatre à cinq heures à la Bibliothèque et de là je travaille trois à quatre heures tous les soirs. Tu vois que mon temps n'est pas si mal employé.

Dans quelque temps, j'enverrai à Edouard un numéro du Satan * dans lequel j'ai des feuilletons ; j'en ai déjà publié trois ce mois-ci, sans compter les articles non signés ; j'aurai dans quelque temps un article à VArtiste et

Page 1