‹ Sainte-Beuve et ChampfleuryChapitre 5 sur 44 · Le Corsaire-Salan · texte numérisé non relu

Le Corsaire-Salan

dans trois ou quatre mois, le grand travail qui m'occupe à la Bibliothèque, et que je publierai n'importe où.

Hier soir nous causions à V Artiste avec quelques gens de lettres, et je me suis presque décidé à changer de nom '.Jules Fleury n'est pas assez voyant, et assez singulier ; ainsi que le disait Houssaye à Edouard, on a beaucoup plus de peine à arriver avec ce nom-là qu'avec un autre. Ce sont là des petites nuances, des finesses que tu ne comprendras peut-être pas bien. Je garderai mon 'nom, mais en l'augmentant ; on a trouvé que Champfleury était beaucoup plus cavalier, plus agréable à l'œil et plus retentissant à l'oreille. Du moins c'a été l'avis des gens présents à la discussion \

1. Voir l'Œuvre de Cha.mp fleury , qui est sa Bibliographie, par Maurice Glouard (Paris, Léon Sapin, 1891). Champfleury signait encore Jules Fleury ses articles du Tam-Tam, dn Journal de l'Aisne, de V Artiste, du Corsaire, etc.

2. On n'entrait pas à V Artiste sans changer de nom. Arsène Houssaye se chargeait de vous en trouver un plus ronflant. Il avait pratiqué sur la finale du sien propre une légère variante. Quand Champfleury me présenta à lui pour faire, dans VArliste, le compte- rendu des ventes des tableaux à l'hôtel des commissaires-priseurs, il voulut que je prisse un pseudonyme m'objectant que le nom de Louis Lurine — avec lequel le mien n'avait aucun rapport — avait porté malheur à l'écrivain qui le portait ; et comme je lui proposai celui de ma mère, Hérand : « C'est un beau nom, me dit-il, comme tous ceux qui

Cette année-ci va être meilleure pour moi que la dernière ; il n'y a pas à en douter ; mais il faudra que je me meuble, que je m'habille d'une manière plus confortable, ce sont là les seuls moyens d'arriver.

Je te souhaite, ainsi qu'à mon père, une année exempte d'inquiétudes et de maladies et je t'embrasse de tout mon cœur.

Ma chère maman,

Il paraît que vous avez accusé Houssaye de revoir un peu trop mes articles. C'est peut-être flatteur pour moi, mais je lui disais hier que ce ne l'était guère pour lui. Hoûssaye n*a pas revu une ligne, pas même un mot de mes articles ;

commencent par un H, Homère, Hugo... » — « Hoûssaye », ne pouvait-on s'empêcher d'ajouter. — Sainte-Beuve, au contraire, partisan du Vra.i, du Vrai seul, ne comprenait pas cette manie de vouloir s'appeler autrement qu'on ne s'appelle ; on avait beau citer Poquelin, Arouet, Caron, il aurait volontiers dit comme Hugo, écrivant à un de mes amis : « Notre siècle de virilité répudie ces enfantillages... » Il les traitait de préciosités. C'était lui le vrai réaliste. Champfleury n'en gagna pas moins, dès ce jour, à ne plus être confondu avec son homonyme, Jules Fleury,de la Démocratie pacifique.

même il a publié sans aucune censure, c'est-à- 'dire qu'il devient tellement paresseux, qu'il ne lit plus rien. La preuve de ceci est que dans quelques phrases très incorrectes de la fin, on trouve quatre fois le mot que. Voici sans doute ce qui vous aura induits en erreur : Houssaye a beaucoup étudié Diderot et imité sa forme ; moimême je l'étudié en ce moment très assidûment ; très souvent je me mets à le copier ainsi que du Voltaire; sans s'en douter, on pastiche la forme^ et c'est là ce qui fait l'a peu près ressemblant avec la manière d'Houssaye. Je n'entrerai pas dans une forte discussion sur l'ordre et la vertu des sots. C'est tout simplement un aphorisme de Mirabeau retourné et une boutade qui ne prouve rien. Pour mes articles du Corsaire, permis à vous de les trouver mauvais ; mais c'est de l'argent, et là est la question.

Je n'ai jamais prétendu devenir un grand homme littéraire ; en travaillant, j'aurais pu avoir un nom recommandable ; mais il ne faut pas y penser; j'ai besoin de vivre. Aussitôt que je pourrai gagner ma vie seul, je me regarderai comme très heureux, tout en étant très reconnaissant de ce que vous avez bien voulu faire pour moi.

Quoi qu'il en soit, ne crois pas que j'aban-

donne les choses sérieuses ; je deviens amateur de choses sévères, j'achète des vieux livres qui î sont d'un savantisme très profond. Je n'ai rien ' de bien neuf à l'annoncer pour le moment, si ce n'est quelques articles à peu près reçus à l'Illustration, mais qui ne paraîtront pas avant quelque temps ; on fera des gravures, et ça m marche pas vite...

18 février 18i5.

Ma chère maman.

Pardonne-moi d'avoir été aussi longtemps t'écrire; j'ai eu beaucoup d'affaires et j'en a encore. Tu me diras que j'ai bien eu un moment pour t'envoyer une lettre, c'est vrai, el cette lettre je l'ai faite, je l'ai gardée huit jours dans ma poche, sans songer à la mettre à la poste, et je n'ai pu l'envoyer, car elle était trop sale.

Comme j'ai souvent la plume à la main, dans la journée, rien ne me coûte plus que quand il faut écrire. C'est là un peu notre histoire à tous. Tu le sais bien par papa.

Huriet m'écrit que M. B... est très en colère de ce que j'ai laissé mon paquet chez lui. Voilà-t-

il pas une grave affaire ! Tu comprends que j'avais plus besoin d'argent que de linge. Je peux prendre mon argent dans le jour, tandis que je ne peux prendre le paquet que le soir. Je ne serai pas satisfait d'être rencontré par quelques unes de mes connaissances avec un paquet de blanchisseuse. Quant à mes affaires, cela se dessine assez bien...

On m'aime beaucoup au Corsaire, il est vrai que je leur ai rendu des services. Seulement si je fais longtemps ce métier peu payé, je ne pourrai plus en sortir ; il est vrai que par là on arrive très facilement à écrire pour le théâtre, mais on est rangé dans la foule des vaudevillistes et des petits journalistes. Enfin, comme je n'ai pas deux mille livres de rente et qu'il faut vivre, j'en ai pris mon parti.

Houssaye m'a conseillé lui-même de me lancer dans cette voie, qui va parfaitement à mon esprit. J'ai demain dimanche un commencement d'articles dans V Artiste, qui sera sans doute assez long, j'imagine, car ils ne sont pas finis.

Je vais peut-être faire quelques démarches pour obtenir une critique de Salon quelconque, besogne très facile pour moi, mais j'aime si peu aller demander que je ne crois pas que ce sera pour cette année.

J'ai beaucoup plus travaillé ce mois-ci au Corsaire que les deux autres mois ; je pense que cela continuera. Pour faire ce métier, je ne parle pas des feuilletons, il faudrait connaître beaucoup de monde et des personnes toutes diversement placées ; moi qui n'ai que des connaissances très restreintes et dans une seule classe d'individus, j'ai un peu plus de mal qu'un autre...

Edouard m'a écrit que tu étais malade. Tu te désoles, j'en suis sûr, pour rien, tu vois toujours l'avenir en sombre. A quoi bon? moi je vois toujours tout en rose — pour moi du moins, — mais j'espère que tu vas mieux, et que tu verras un jour que tu avais tort dans tes pressentiments.

Bonjour à mon père, à Edouard et au petit Abel^

Ton fils et ami.

15 mai 1845.

Ma chère maman, J'étais loin de soupçonner même ta maladie. Dans tes dernières lettres tune t'expliquais pas

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