‹ Sainte-Beuve et ChampfleuryChapitre 41 sur 44 · La Comédie de l'Apôtre, Paris, Dentu · texte numérisé non relu

La Comédie de l'Apôtre, Paris, Dentu

coureur sur le haut d'un toit pendant le verglas.

Mais que serait la littérature sans quelques \ audaces?...

Sèvres, 28 avril 1882.

Sous quinzaine, tu recevras le nouveau roman, qui a abrégé mes jours, mais qui me laisse triomphant sur mon toit...

Sèvres, 31 mai 1882.

...Je mets à la poste, en même temps que cette lettre, mon nouveau roman. Il a produit une terreur salutaire ; c'est la première fois qu'un roman me sera utile. Le paravent que j'ai choisi et derrière lequel je peux, au besoin, tirer un certain nombre de coups de revolver, a pris les proportions d'une forteresse très avancée et, comme on sait que je suis fortement outillé pour la guerre, on me laissera en paix.

Il y a une averse de Camille Desmoulins au Salon ; je n'en ai pas compté moins de quatre, à la Sculpture, tous plus ou moins fantaisistes

LETTRES DE CHAMPFLEURY A SON FRiRE 289

OU médiocres. Ces rempailleurs, car la chaise joue un grand rôle dans la figure, ont fait preuve d'un piètre sentiment de la réalité.

Je travaille beaucoup à l'impression de mon grand ouvrage sur le romantisme '...

1. Les Vignettes romantiques qui parurent en 1883 (chez Denlu).

L'appel fait dans le Figaro du 30 novembre 1907 a été entendude quelques correspondants de Ghampfleury, qui y ont répondu par l'envoi de lettres qu'ils avaient reçues de lui. Nous les donnons ici à la suite, à simple titre d'jE'ssai, espérant que ce ne seront pas les dernières que nous recevrons. Il y en a bien d'autres qui dorment dans des tiroirs et que leurs possesseurs n'osent pas produire : elles sont toutes alertes, humori:^tiques, mais elles ont ce défaut, peut-être, d'être trop franches et trop vives. C'est ce qui les rend intéressantes.

Nous adressons un nouvel appel aux correspondants de Ghampfleury.

A HippoLYTE Lucas *■

(Vers 1851.) Monsieur et cher confrère,

On vient de me remettre l'article aimable que vous avez inséré dans le Siècle sur mes derniers Contes. Je suis complètement de votre avis sur l'abîme qui sépare les deux volumes, quoique cependant l'effroi m'ait saisi en lisant les mots contraire à la morale, derrière lesquels apparaît la sinistre figure d'un procureur de la République.

Je n'ai pas vu malice en écrivant les Confessions de Sylvius, qui sont sans doute ce qui vous a choqué, monsieur, car s'il y a immoralité, la légèreté de ces contes * doit l'absoudre de toute préméditation.

1. Je dois communication à M. Léo Lucas, fils d'Hippolyte Lucas, des lettres adressées par Champfleury à son père.

2. Consulter, sur la bibliographie de ces Contes,rQEnure de Champfleury, par Maurice Clouard, qui assigne aux Confessions de Sylvius, en volume, la date de 1850, et aux Contes : Chien-Caillov , Pauvre Trompette, etc., celle de 1851,en volume, chez Michel Lévy.frères.

Laissez-moi vous remercier, monsieur et cher confrère, à une époque où la critique littéraire est si négligée, de donner leur part de soleil à des pauvres livres qui s'éteindraient, si la publicité leur manquait ; et veuillez recevoir, avec mes plus vifs remerciements, l'expression cordiale de mes sentiments les plus distingués.

A Phelarète Chasles

(1851) Mon cher maître,

Quoique vous soyez bon, vous avez dû nous regarder comme des espèces d'intrigants ingrats qui oublient la main qui les a nourris.

Mais moi je n'oublie pas.

Et votre volume que vous avez bien voulu m'envoyer me faisait trop souvent la grimace, quand je regardais dans ma petite bibliothèque.

Mais vous savez, mon cher maître, quelle difficulté nous avons à passer sur le ventre d'un tas de drôles qui gardent les journaux, les revues et le théâtre, avec plus d'assiduité qu'Argus.

Moi, je jouais beaucoup de la basse, ne craignant pas trop les sept plaies d'Egypte qui peu-

vent affliger la littérature, car on dansera toujours et je ne suis pas fier. Ainsi viennent révolution, suppression de journaux, censure, j'ai une basse dans un coin qui ne demande pas mieux que de se réveiller.

Enfin un nouveau journal a paru, ne nous payant pas très cher, mais nous laissant tout dire. Si vous lisiez le Messager de V Assemblée , vous verriez quelles choses nous y avons imprimées jusqu'ici. Pour tout exemple, mon ami Baudelaire, être singulier et plein de talent, à ïoviVTéonze sonnets d! nu cow^ dans le feuilleton.

On m'a donné la critique littéraire, à moi qui ne sais pas le français, mais j'ai des morceaux d'idées.

J'ai commencé par y mordre, tant que j'ai pu, notre ami Houssaye ; mon ami Murger y a été un peu maltraité, car j'ai pris une devise terrible * et mon cher maître y passera la semaine prochaine. Je vous écris parce que je ne serai peut-être pas à Paris, et que je ne suis pas sûr de vous envoyer le numéro. Ce sera sans doute soit le mercredi * ou jeudi ou vendredi. J'ai dit

1. Cette devise, que Champfleury mettait en tête de ses articles du Messager de l'Assemblée, était : « Ne craindre ni amis ni ennemis ».

2. Le mercredi 16 avril 1851, un article de Critique littéraire,

beaucoup de choses, car vous savez si je vous aime.

Tout à vous.

A HippoLYTE Lucas

(1853.) Monsieur et cher confrère,

Je vous envoie sous bande les Contes d'Auerbach et les Poésies d'Hébel, qui sont traduites par mon ami Max Buchon.

Max Buchon est un Français exilé depuis le 2 décembre, je ne sais pour quel motif. Voici, monsieur, à quoi il passe son temps dans l'exil, sans colères et sans rancunes, se souvenant de la France et cherchant à lui faire connaître des poètes étrangers.

Ce que je ne demanderai pas pour moi, monsieur, je viens le solliciter pour mon ami exilée un compte rendu non pas élogieux, mais sin-

de Ghampfleury, sur les Études de littérature comparée, par M. Philarète Chasles, parut dans le feuilleton du Messager de l'Assemblée, où Ghampfleury avait publié précédenament les articles qu'il signale dans cette lettre sur Houssaye et Murger.

cère et qui témoigne de la valeur de ces traductions.

Vous m'avez toujours traité, monsieur, avec tant de sincérité et de bonne volonté, que je n'hésite pas à vous demander ce service.

A Philippe Burty

Puteaux, 27 avril 1864.

Mon cher Burty,

Je ne sais si vous avez connaissance des détails suivants qui peuvent vous servir pour votre article sur Delacroix.

Dans sa jeunesse Delacroix, ayant sans doute besoin d'argent, accepta de M. Goubaux la commande singulière des portraits des élèves couronnés au grand concours. Ces portraits devaient, dans l'intention du chef de l'institution, former une galerie curieuse par la suite.

Je n'ai pas besoin de vous dire ce qu'était M. Goubaux, dont j'écris peut-être mal le nom ; mais si je ne me trompe, c'est le même qui, sous lenom de Dinaux, collaborait avec Dumas

et surtout avec Eugène Sue, qu'il aida dans les Mystères de Paris.

Plus d'une demi-douzaine de ces portraits furent exécutés par Delacroix, qui les signa et les data, quoiqu'ils ne portent pas trace de son génie.

Quand vous reviendrez à Paris, je vous aboucherai avec le propriétaire de trois ou quatre, qui les tient du successeur de Goubaux. La galerie des lauréats n'avait pas eu de succès sans doute, car elle avait été logée au grenier, et c'est là que furent retrouvés ces portraits.

Bien à vous.

Au MÊME

Puteaux, !«■■ septembre 1864.

Voici, mon cher Burty, ce que nous pouvons faire pour que vous voyiez les Delacroix, avant que leur propriétaire ne quitte Paris pour six mois."

Il est présumable que de dimanche prochain en huit, vous serez revenu. Nous déjeunerions à Puteaux entre dix et onze heures du matin, afin

d'être à Saint-Gloud à une heure (car les Delacroix sont là *).

J'ai bien envie de vous raconter la profonde stupéfaction de ce brave Soulié ' qui, dans un dîner, parlant naïvement du génie de Delacroix qu'il croyait admis de toute la table, fut exposé aux railleries de Gautier et de Saint-Victor.

— En voilà assez, dirent-ils, ce génie a duré assez longtemps, et nous-mêmes n'avons pas médiocrement contribué à le vulgariser ; mais il manque à Delacroix les principales qualités du grand artiste : la majesté, la sérénité, le charme, etc., etc.

Vous jugez de l'anéantissement de Soulié qui naïvement s'imaginait qu'une plume est faite pour rendre les impressions sincères de celui qui la tient.

Il ne souffla plus mot du repas '.

Ne croyez -vous pas, mon cher Burty, qu'il soit utile, dans votre étude sur Delacroix, non pas de mentionner le fait, mais d'indiquer l'admira-

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