‹ Sainte-Beuve et ChateaubriandChapitre 15 sur 28 · Mémoires (Voulre-lombe, ("dit. Garnior, t. I, p · texte numérisé non relu

Mémoires (Voulre-lombe, ("dit. Garnior, t. I, p

134 CHATEALBRIAND ET SON VOYAGE EN AMÉniQlE.

Chateaubriand a pénétré certainement dans les Florides. Il l'a dit ailleurs, et rien ne permet d'en douter. Mais cela ne prouve nullement qu'il ait visité toutes les parties de cette immense contrée.

Qu'on se figure un Allemand qui, ayant vu Strasbourg- et ]Metz, aurait écrit, il y a un siècle, qu'il était allé en France. Plus tard, un historien fait le calcul du temps restreint qu'il a eu pour cette excursion et s'écrie délibérément : « Il affirme qu'il a vu l'Alsace, là Lorraine, la Bourgogne, la Picardie, la Bretagne, la Gascogne, la Provence, le Dauphiné... », enfin toutes les provinces françaises.

C'est à peu près la méthode de M. Deschamps.

On se contenterait de la trouver plutôt un peu... folâtre, si elle n'avait pas poui- but de démontrer que le voyageur ne mérite pas d'être pris au sérieux et a tout juste la bonne foi de <( Tartarin ».

Reproduisant la phrase qui a abusé M. Deschamps, ou dont M. Deschamps abuse, M. Bédier écrit : Chateaubriand « ne i> eut pas dire sans doute, qu'il ait parcouru toutes ces régions » (et il est évident qu'il ne le dit pas). iNI. Deschamps auraitil lu jVI.- Bédier lui-même un peu vite?

Celui-ci a tort, à son tour, de se laisser embarrasser par certains mots, dits en passant et sans aucun souci de la précision scientifique.

Même dans les Mémoires, même dans le Voyage en Amérique, l'auteur ne peut pas être tenu pour

un géographe dont toutes les expressions doivent être prises à la lettre et entendues avec rigueur.

Mais il en est ainsi, à plus forte raison, pour les ouvrages où il n'a nul dessein de renseigner sur son voyage, où il en parle seulement en artiste, pour y chercher un souvenir, une comparaison ou une image. En donnant alors à ces mots de poète le sens rigide qu'ils pourraient avoir dans un recueil géog-raphique, on s'expose à d'inévitables erreurs.

Ainsi, dans le Génie du Christianisme, à propos des oiseaux voyageurs dont il fait un tableau poétique, il dit qu'il en a rencontré des milliers du golfe Saint-Laurent à la pointe de la Floride.

Evidemment il marque simplement une direction, non les points extrêmes de son voyage, puisqu'il est certain, d'après lui-même, qu'il n'est allé ni au golfe Saint-Laurent, ni dans l'isthme de la Floride. Il dit poétiquement, et sans vouloir s'astreindre à la rigueur mathématique, dans un livre où le lecteur n'a pas droit de l'attendre, que, lors de son excursion au Canada et aux Etats-Unis, du nord au sud il a vu des nuées de canards et de sarcelles.

Voici, d'ailleurs, un exemple caractéristique de la manière dont il convient d'entendre ces passages pour les interpréter avec justesse.

Dans son voyage en Egypte, arrivé près de l'embouchure du Nil, il aperçut du large les palmiers de Rosette, tandis que la terre restait invisible encore.

Or, rapportant ce souvenir dans Y Itinéraire de Paris à Jérusalem, il dit que ces plages lui rappelèrent alors les « lagunes des Plorides ». Sur quoi

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des hommes sévères veulent quïl affirme ainsi avoir visité les côtes de la Floride actuelle.

La fausseté de ces interprétations étroites éclate ici avec évidence. Car le voyageur nous a expliqué lui-même, simplement et sans y songer, le sens exact qu'il donnait à ce souvenir.

C'est dans le Voyage en Amérique. Le vaisseau qui l'apportait était arrêté, par le calme plat, en face de la Virginie. Enfin, dit-il, « nous aperçûmes la terre : elle était dessinée par la cime de quelques arbres, qui semblaient sortir du sein de l'eau; les palmiers de l'embouchure du Nil me décou\>rirent depuis le rivage de l'Egypte de la même manière ».

Le doute n'est pas possible : c'est bien au spectacle dont parle le Voyage que se rapporte le souvenir de V Itinéraire. L'écrivain n'en fait donc pas mystère; il ne cherche pas à surprendre la bonne foi du lecteur ; tout le monde en conviendra.

Or ce n'était pas exactement la côte des Florides (pTil avait sous les yeux, quand il aperçut de la mer les arbres qui annonçaient la terre. 11 ne pouvait voir alors proprement que les rivages de la Virginie, tout au plus ceux de la Caroline du Nord, et les Florides ne commençaient rigoureusement qu'à partir de la Caroline du Sud. Il les avait donc un peu à sa gauche, et non en face, sinon au loin, au delà de la Virginie.

Cela prouve avec évidence que nous aurions tort de chercher la précision exigée d'un érudit dans ces mots jetés en courant par un poète. Celui-ci ne croit pas avoir à se préoccuper de la rigueur scientitique et il serait injuste de l'exiger de lui.

l*eut-t'tre aussi aurail-il le droit, après bien des années, de mêler un peu ses souvenirs et de commettre quelques confusions, sans qu'on eût soimême celui de s'en étonner au point de calomnier sa bonne foi. Nous oublions trop les défaillances de notre mémoire; sinon nous serions plus indulgents pour la mémoire d'autrui. J'en appelle à tous ceux qui ont voyagé et qui cherchent à préciser les souvenirs de leurs voyages.

Chateaubriand a donc vu les Florides, où erraient les tribus des Muscogulges et des Siminoles, ces compatriotes d'Alala. Mais quelles parties exactement? Il ne l'a pas dit.

M. Bédier essaie de le deviner, et il imagine l'itinéraire que le jeune voyageur dut suivre du pays des Natchez à Philadelphie.

C'est ce que j'appellerai l'itinéraire de retour.

Essayons de faire voir ce qu'il convient d'en penser. C'est le cœur même de la question.

Notons d'abord que nous sommes désormais dans le capricieux et obscur labyrinthe des hypothèses.

Si M. Bédier s'y est perdu, il n'y a pas lieu d'en être autrement surpris; le reproche à lui faire, c'est de s'y être engagé, et sans fil conducteur. Car les données que nous avons sont tout à fait insuffisantes : elles ne peuvent servir à nous guider avec la moindre certitude.

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Pourquoi donc ne pas se résigner à ignorer ce qu'on ne peut pas savoir?

Chateauljriand n'a jamais dit, ni même laissé entendre, quelle route il avait suivie pour sortir du désert et gagner la côte où il devait prendre le paquebot, ni à quel moment il était parti d'un lieu ou arrivé dans un antre.

Déjà nous voyons dans VEssai historique qu'il avait peu de goût en général pour les exigences de l'ordre chronologique. Dans une note de cet ouvrage, il avertit C[u'il ne l'a pas suivi au cours du chapitre, en préférant un autre qui lui paraissait plus littéraire, et bien persuadé d'ailleurs, dit-il, que le lecteur y est indifférent.

Il ne prévoyait pas qu'un jour on lui chercherait querelle sur sa négligence, et que ces dates, traitées par lui cavalièrement, trouveraient des avocats sévères, qui les vengeraient de ses dédains.

A cette observation générale, il faut ajouter, en ce qui regarde son séjour dans les déserts américains, que les récits que nous avons ont été écrits sur des notes extrêmement confuses.

L'auteur a pris soin de le dire lui-même. Car, après le souvenir de son arrivée sur l'Ohio, on lit dans une page inédile de ses Mémoires^ qui se trouve à la Bibliothèque nationale :

« Ici le manuscrit original de mes voyages n'offre plus qu'une masse informe de feuilles volantes, mêlées, déchirées, rongées par l'humidité, sans ordre, sans suite, souvent illisibles... Mon itinéraire est si vague qu'il n'y faut chercher que ce qu'on y trouve, des tableaux à peine esquissés.

Je transcris quelques-uns de ces fragments. »

On a vu plus haut qu'à ces fragments il s'en est mêlé qu'il avait empruntés à d'autres voyageurs, et que tout cela formait un ensemble embrouillé et décousu, où il m'est « presque impossible, disait-il quand il voulut s'en servir, de séparer ce qui est de moi et ce qui est d'autrui, ni souvent même de le reconnaître ».

Et voilà sur quels morceaux on épilogue !

On affiche la prétention de tout comprendre là où lui-môme ne se retrouvait plus, de deviner jusqu'où il s'est avancé, quels chemins il a suivis, d'assigner des dates, de marquer, à son défaut, la suite des faits, tout cela à l'aide de quatre ou cinq notes très courtes et très vagues^ rapprochées au hasard, et dont on ne sait même point si toutes le concernent, s'il n'y en a pas qui soient de Bartram, par exemple, et où dès lors Bartram seul soit en jeu.

Quand on raisonne sur de telles bases, les conclusions qu'on peut tirer doivent paraître plus que suspectes ; elles sont absolument sans valeur.

Voilà certainement ce qu'on pourrait se contenter de répondre pour défendre Chateaubriand contre l'imagination de ses adversaires et leur téméraire arithmétique.

Mais faisons davantage! Étudions l'essai d'itinéraire que la fantaisie de M. Bédiera construit, avec des matériaux qui n'ont jamais été destinés à une telle entreprise.

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Le passage le plus considérable, le passage fondamental, dont cette architecture s'autorise, est emprunté aux Mc/noires d'oiitz-e-tombc, lesquels ont été écrits, ne l'oublions pas, pins de trente ans après l'événement. Le voici in-extenso :

« J'étais si charmé de mes courses que je ne pensais presque plus au pôle. Une compagnie de trafiquants venant de chez les Creeks, dans les Florides, me permit de la suivre. Nous nous acheminâmes vers les pays connus alors sous le nom général des Florides, et où s'étendent aujourd'hui les Ktats de l'Alabama, delà Géorgie, delà Caroline du Sud, du Tennessee. Nous suivions à peu près des sentiers que lie maintenant la grande route des Natchez à Nashville, par Jackson et Florence, et qui rentre en Virginie par Knoxville et Salem, pays dans ce temps peu fréquenté et dont cependant Bartram avait exploré les lacs et les sites. Les planteurs de la Géorgie et des Florides maritimes venaient jusque chez les diverses tribus des Creeks acheter des chevaux et des bestiaux demi-sauvages, multipliés à l'infini dans les savanes que percent ces pnits, au bord desquels j'ai fait reposer Chactas et Atala. Us étendaient même leur course jusqu'à rOhio '.

« Nous étions poussés par un vent frais. L'Ohio, grossi de cent rivières, tantôt allait se perdre dans les lacs qui s'ouvraient devant nous, tantôt dans les bois. Des îles s'élevaient au milieu des lacs. Nous fîmes voile vers l'une des plus gran-

1. Mémuircs d'où ire- la mbe, éd. Garnier, in-8'\ t. I, p. 136.

des. Nous Fabordâmes à huit heures du matin.

« Je traversai une prairie semée de jacobées à ileurs jaunes, d'alcées à panaches roses. »

Quelques pages après :

« Au moment où nous nous y attendions le moins, nous vîmes sortir d'une baie une ilottille de canots, les uns à la rame, les autres à la voile. » C'étaient des Creeks, c'est-à-dire des Muscogulges et des Siminoles. « Nos agents de traite commencèrent à s'enquérir des chevaux », etc. '.

Un peu plus loin ^ :

« Nous repassâmes les montagnes Bleues et nous rapprochâmes des défrichements européens vers Chillicothi. »

Ce que le Voyage en Amérique présente ainsi :

« En errant de forêts en forêts, je m'étais rapproché des défrichements américains... Revenu à Philadelphie, je m'y embarquai ^. »

En outre, sans dire que l'auteur ait visité ces lieux, le Voî/age en Amérique (p. 99) décrit deux villages creeks et rappelle en deux mots un spectacle grandiose, dont le voyageur peut jouir des rives du ileuve Chata-Uche (aujourd'hui Chattahochee) :

« Lorsque, placé de l'autre côté de la rivière Chata-Uche, on découvre ces vastes degrés couronnés par l'architecture des montagnes, on croirait voir le temple de la Nature. «

(^est avec cela que INl. Bédier élève tout son édifice. Les oiseaux d'Aristophane bâtissaient sur

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