‹ Sainte-Beuve et ChateaubriandChapitre 16 sur 28 · Page · texte numérisé non relu

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:>. Voyage, etc.. p. 2'il.

142 CHATEAUIJRIAND ET SON VOYAGE EX AMKIUQVE.

les nuages ; je crains que M. Bédier ne les imite.

Que le lecteur veuille bien se reporter à notre carte (p. 117: : 11 n'aura pas de peine à voir, comme nous, rinvraisemblance du tracé fantaisiste que nous combattons.

Suivant donc cette audacieuse hypothèse, parvenu au village de Natchez, — où il n'est point allé, — le voyageur se rend, on ne sait pourquoi, sur les bords du Chata-Uche, éloigné de 550 kilomètres à vol d'oiseau ; puis, revenant à peu près sur ses pas, il gagne Jackson, monte àNashville, à travers 750 kilomètres de désert, et, quoiqu'il ait déjà senti chez les Natchez l'épuisement de ses ressources et le besoin de retourner vers la côte, il s'enfonce dans les Apalaches à Knoxville, parcourt 300 kilomètres de montagnes pour se rendre à Salem, où rien absolument ne l'appelle, et arrivé là, alors qu'il n'est séparé de Baltimore ou de Philadelphie que par 300 kilomètres de plaines, il imagine de traverser de nouveau l'épaisseur des Apalaches, et, tournant le dos à la mer, de gagner une contrée qu'il a déjà parcourue et d'aller passer TOhio, pour atteindre une ville où il sera plus loin du rivage, après 300 kilomètres de marche, qu'il ne l'était à Salem d'où il vient, sans compter qu'il lui faudra escalader et franchir, dans toute leur largeur, les montagnes élevées qu'il aura mises absurdement entre la mer et lui.

Si Chateaubriand avait été capable de suivre, ou de tracer, avec le dessein de faire croire qu'il Vavait suivi, un itinéraire si extravagant, il n'y aurait qu'un mot à dire : il était fou, mais fou à enfermer.

Quoi! le voilà à Salem ; il a <( besoin de se rapprocher », suivant son expression, parce que ses ressources diminuent, et quand un chemin nouveau, facile et court, s'ouvre pour lui vers les rivages de l'Océan, il lui vient l'idée ridicule, insensée, de passer par Cliillicothe, de s'enfoncer encore dans des montagnes et des déserts qu'il a déjà vus, pour le plaisir de faire un trajet, deux fois plus long- à vol d'oiseau et quatre ou cinq fois plus en pratique !

Qu'on se représente un voyag-eur algérien qui, venant d'Espagne, a descendu le versant français des Pyrénées, jusqu'à Pau, par exemple.

Il doit trouver à Marseille le paquebot qui le ramènera dans son pays ; et la pénurie de sa bourse demande qu'il se préoccupe de se ravitailler ; il est donc obligé de songer au retour. Et le voilà alors qui, au lieu de prendre la route de la mer, traverse de nouveau les Pyrénées, et s'en va passer par Madrid pour s'embarquer à Marseille !...

C'est une énormité analogue que M. Bédier se donne le plaisir de prêter à Chateaubriand.

Il objecte le mot des Mémoires que l'on a vu : « Nous passâmes les montagnes Bleues et nous rapprochâmes des défrichements européens vers Chillicolhi. »

Kh! que m'importe!

Cette phrase peut contenir une obscurité dont l'intelligence m'échappe, ce qui n'est pas pour m'étonner après ce qui a été dit sur ces notes éparses, sans suite, sans date, où la part de l'auteur et celle d'autrui sont inextricablement « enchevêtrées ».

144 CHAïEAUimiAND ET SON VOYAGE EN AMÉRIQUE.

Mais j'aimerais mieux toujours ne pas trouver d'explication que de mettre un acte de démence au compte d'un homme qui avait toute sa raison. Une liypothèse ayant pour base la folie est la dernière à proposer ; il n'y en a aucune de pire.

Si la note est de Chateaubriand, ou elle ne vient pas à sa place dans le récit, qui ne suit pas d'ailleurs, nous le verrons, l'ordre chronologique, ou, comme M. Bédier déclare l'avoir soupçonné un moment, il existait alors un village indien qui portait le nom de Chillicothi et qui a depuis disparu ', ou bien enfin, revenant après tant d'années sur ces lointains souvenirs, l'auteur a commis une distraction et mal lu un g-ribouillage qu'il déclare d'ailleurs lui-même « illisible ».

Toujours est-il qu'il convient de s'en tenir à la version du Voyage, qui est le texte primitif :

« En errant de forêts en forêts, je m'étais rapproché des défrichements américains. »

Du reste, l'absurdité de ce crochet immense vers Clhillicotho a frappé M. Bédier lui-même. 11 a même longtemps hésité à l'admettre, et il ne s'y est décidé enfin, il l'avoue, que parce que Chateaubriand assure avoir vu les ruines du Scioto, sur les bords duquel Chillicothe s'élève.

Mais il oublie que, de Pittsburg au ^lississipi, dans un de ces fréquents arrêts que faisait la caravane, le voyageur avait pu très facilement visiter ces ruines célèbres, car les plus connues et les plus

1. ("est un fait ordinaire, dans ces contrées, qiic ])lusi(Mirs villes ou villages portent le niiMne nom. Ou ne cherche pas à éviter les risques d'une confusion.

belles se trouvent tout à fait au bas de la rivière, là où la rivière se jette dans l'Ohio, que la flottille descendait. Un savant mémoire américain, que Chateaubriand reproduit [Voyage, p. 241), disait de ces vieux ouvrages en 1820 :

« Il y en avait quelques-uns à Chillicothe, mais ils ont été détruits ; il y en a de très vastes à l'eni' bouchure du Scioto. »

]M. Bédier, qui l'ignore et croit le contraire, se trompe donc manifestement. La seule raison sur laquelle il s'appuie, pour hasarder son tracé fantastique, repose par conséquent sur une erreur, et tout l'ensemble se trouve ainsi en lair, sans fondement.

Quant aux montagnes Bleues, si l'on tient à s'exprimer exactement aujourd'hui il faut réserver le mot pour indiquer le bord oriental des Apalaclies. Chateaubriand les a passées pour aller de la côte dans l'intérieur, et il a dû les repasser, où que ce soit, pour revenir à la côte.

Mais il faut dire en outre que, sous ce nom, il a peut-être désigné toute la chaîne à laquelle appartiennent ces montagnes. Il nous apprend, en effet, dans son Voyage (p. 85), que c'était un des noms portés d'abord par cette chaîne célèbre. Et comme ce nom poétique devait lui plaire, il ne serait pas étonnant qu'il l'eût employé dans sa signification primitive.

En tout cas, pour expliquer qu'il ait repassé ces

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