‹ Sainte-Beuve et ChateaubriandChapitre 22 sur 28 · CHALAND ET CANOT · texte numérisé non relu

CHALAND ET CANOT

M. Bédier veut que le voyageur ait descendu rOhio et le Mississipi, s'il les a descendus, sur un chaland de transport. Comme la navigation en canot est, d'après lui-même, deux fois plus rapide, cette persuasion, où il est, sert à merveille sa thèse, j'allais dire sa cause dans sa lutte contre l'auteur des Mémoires.

Nous avons déjà vu plus haut qu'il a retardé la route de son adversaire, jusqu'à l'arrivée surl'Ohio, d'un bon nombre de jours. A partir de l'Oliio, en l'embarquant malgré lui sur un lourd chaland, comme il le conduit jusqu'à la ville de Natchez, il

droitement enlevé lui-même toute vraisemblance à ses récits, sans pouvoir même se donner l'excuse de ne pas s'en être aperçu, puisqu'il avait la carte sous les yeux; il n'eût pas été seulement un imposteur, mais un sot, et un sot d'une sottise rare. C'est peut-être demander beaucoup au lecteur que de l'obliger d'admettre une pareille conclusion.

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lui impose 43 jours de voyage, au lieu de 20 qu'il lui faudrait en canot, — je parle d'après les chiffres donnés par lui-môme. — et il lui fait perdre ainsi 23 jours.

J'avais supposé que le gros avantage qu'en devait retirer son idée chère, à défaut dun autre motif que je ne voyais pas, l'avait déterminé en faveur des bateaux les plus lents. Il me répond, avec quelque amertume, qu'il n'en est rien; et, comme il s'agit ici de ses intentions, qu'il connaît assurément mieux que moi, je me garderai bien d'insister.

Mais si les intentions m'échappent, les arguments m'appartiennent, et je crois avoir établi (pp. 124-128) que l'opinion qui s'y fonde est absolument insoutenable. Et, en réalité, aujourd'hui M. Bédier ne la soutient pas.

Bien qu'elle soit d'une importance extrême dans son système, il l'abandonne à son malheureux sort, sans rien tenter pour elle. Lui, si abondant sur le reste, si fourni de faits, de textes et de références, il est ici d'une discrétion absolue : pas une référence, pas un texte, pas un raisonnement, pas un fait. Cette disette impressionne.

Pour moi, j'ai poursuivi mon enquête, et je puis ajouter quelque chose aux raisons que j'ai données et que mon distingué contradicteur n'a pas même essayé de combattre. Comment voulez-vous, en effet, affirmer longtemps qu'un homme a voyagé en chaland et non en canot, alors que, dans le récit de son voyage, cet homme parle toujours de canot et jamais de chaland 1

Le chaland était d'ailleurs tellement l'exception

sur ces rivières, le canot tellement le moyen de navigation ordinaire, qu'Elisée Reclus assure [Géographie universelle, XVI, pp. 367-368) qu'on n'avait jamais vu de chaland avant 1782!

« En 1782, le premier chaland, lourde gabarre, dite l'Arche de Noé, descendit l'Ohio et le fleuve de Piltsburg à la Nouvelle-Orléans. «

Mettons, si l'on y tient, que l'éminent géographe se trompe un peu, et qu'il en fût descendu quelques autres auparavant; on voit du moins combien ils étaient rares. La navigation se faisait habituellement par canots; et alors on se demande d'où a pu vous venir l'idée d'imposer le chaland à notre entreprenant voyageur. Serait-ce parce que vous le jugiez un peu pressé?

INIais ce mot vous paraît peut-être blessant; je l'efface.

Sur le nombre de personnes qu'un canot peut contenir, M. Bédier est aussi dans l'erreur.

Qu'il fasse ce que j'ai fait : qu'il interroge des voyageurs arrivés de ces pays, ou, s'il le préfère, qu'il se contente de consulter les photographies insérées dans les réclames que les compagnies de chemins de fer et de navigation distribuent gratuitement aux touristes, il n'aura pas de peine à se convaincre qu'il s'est beaucoup trompé sur les dimensions de ces bateaux et le nombre d'hommes qu'ils sont capables de porter.

Et quant à ses fameux chalands eux-mêmes, les renseignements qu'il donne sur leur lenteur ne sont pas sûrs. Ils auraient mis, d'après ces renseignements, de 45 à 50 jours, dans la saison la plus favo-

rable, pour aller de Pittsburg à la Nouvelle-Orléans.

Mais un écrivain anglais, Imlay, assure au contraire que le voyage ne dure guère plus d'un mois. M. Bédier cite son témoignage à la fin d'une note ; seulement il préfère n'en pas tenir compte.

D'autre part, on lit dans E. Reclus [ibicL), qui donne comme référence Pierre INIargry {La navigation du Misaissipi) :

«Un bateau du Kentucky, portant trente tonneaux de chargement en Louisiane, avait trente rameurs pour équipage. Il descendit de Louisville en trois semaines, mais il lui fallut trois mois et demi pour remonter le fleuve. »

Louisville est moins loin de la mer que Pittsburg. Mais si de là distance qui sépare les deux villes vous retranchez celle de la mer au village de Natchez, où M. Bédier arrête notre voyageur, il restera une différence de 400 kilomètres ou un peu plus; ce qui amène à conclure que, pour faire le voyage attribué à Chateaubriand, ce chaland du Kentucky aurait mis à peu près 25 jours, au lieu de 43 que demande au voyageur celui où M. Bédier Tembarquc de sa propre autorité ^ .

Mais surtout, ne l'oublions pas : Chateaubriand

1. Le voyageur Joseph-François Perrault écuier a écrit une brochure de 8 pages in-V, sur ses aventures. On y lit : « Le printemps de 1773(pi'ès de 20 ans avant le voyage de Cliatcaubriand) je montai le Mississipi, avec M. de Kochebrune, et après trois mois d'une navigation dangereuse, j'eus le plaisir d'embrasser mon père établi à Saint-Louis des Illinois, à cinq cents lieues de la Nouvelle-Orléans, où il faisait un commerce considérable. ,)'ai passé sept années dans ce pays et

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a use du moyen de navigation ordinaire dont il parle sans cesse, les canots, et non des bateaux destinés aux marchandises, dont il ne parle jamais.

Si j'osais me risquer à lire dans l'esprit de ]\I. Bédier — ce qui ne me réussit guère — je dirais, je l'avoue, qu'il me semble être désormais sur ce point du même avis que moi-même. Et je le comprends : l'autre opinion n'est vraiment pas défendable.

Mais alors, voilà toutes les pièces « maîtresses », qui croulent dans sa machine!

Si Chateaubriand a navigué en canot, et s'il n'a pas eu la folle idée d'aller s'enfoncer sans raisons dans les déserts de Knoxville et de Salem — bornonsnous présentement à ces deux points, il suffit — c'est lui qui a « cause gagnée » et c'est M. Bédier qui est « perdu » ; et, en vérité, que M. Bédier me permette de l'écrire, cela vaut mieux pour la gloire des lettres françaises.

comme tous les ans nous portions à la Nouvelle-Orléans les pelleteries que nous tirions de l'intérieur, j'en faisais alternativement le trajet avec mon père. J'ai descendu et remonté ce fleuve trois l'ois ; je mettais li-ois semaines à le descendre et trois mois à le remonter. ■■

Ainsi Perrault parcourait 2.950 kilomètres sur le ]\Iissouri et le Mississipi en 21 jours, et il naviguait en chaland, dans un bateau aménagé pour porter des pelleteries. Il était suivi d'une pirogue où l'on faisait la cuisine pour l'équipage, qui se composait une fois de 25 hommes, une autre fois de 8. Pour franchir les 3.000 kilomètres qui séparent Pittsburg du village de Natchez, ceschalands auraient mis, à la même allure, 23 jours. En pirogue, le voyage doit être naturellement plus court encore. Nous voilà bien loin des calculs de M. Bédier!

Qu'il en soit vraiment ainsi, que l'adversaire de Chateaubriand n'ait pas fait la preuve contre sa mémoire et réussi à montrer en lui un simple Tartarin de talent rare, M. Bédier ne peut ignorer que je ne suis pas seul à le croire.

Il me reproche (S"'" article, p. 87) d'avoir allégué le témoig-nage d'un « professeur en Sorbonne, membre de l'Institut, en des matières où les jugements d'autorité n'ont que faire ».

J'ai dit, en effet, que M. Gebhart rendait hommage à l'exactitude de notre voyageur en général, et que partout où il avait pu contrôler personnellement son témoignage, en Grèce, en Italie, il déclarait l'avoir trouvé d'une vérité remaj^juable, — et je ne regrette pas de l'avoir dit. Pourquoi M. Bédier veut-il me défendre le plaisir de constater que, en pensant ce que je pense, je suis en bonne compagnie ?

Depuis, dans un article contre lequel M. Bédier essaie de se défendre, le Journal des Débals, parlant de notre controverse et de la réplique que M. Bédier allait, disait-on, publier contre moi, ajoutait avec malice que, si le maître de conférences à l'École normale arrivait à persuader au lecteur qu'il avait raison, c'est que son nouvel article serait plus convaincant que les deux premiers.

Plus récemment, le troisième article ayant paru, le Journal des Débats est revenu sur cette querelle, et, goûtant la réponse qu'on vient de lire, il a

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conclu : « Pourquoi le grand écrivain, si sincère dans V Itinéraire^ ne serait-il, dans son Voyage et ses Mémoires, qu'un vulgaire imposteur?» (8 juin 1901).

Fit voici que les savants s'en mêlent à leur tour!

Dans une revue américaine de géographie bien connue, Bulletin ofthe American Geographical Society (vol. XXXII, p. 513), il a été question, il y a peu de temps, du sujet qui nous occupe. L'auteur, géographe distingué, parle des attaques de la Reçue d'histoire littéraire de la France, et il ajoute :

« L'abbé Bertrin a répliqué dans le Correspondant, pour maintenir l'authenticité du voyage de Chateaubriand. Je pense comme lui. »

Ainsi, voilà un homme compétent, qui a lu les pièces du procès, l'accusation et la défense, et qui donne tort à l'accusation; à ses yeux, c'est la défense qui a raison. M. Bédier voudrait-il aussi m'interdire de le constater sans aucun chagrin?

A son tour, la Reflue canadienne, on l'a vu, prend parti contre ses attaques avec décision ^

1. M. Biré relève plusieurs fois ce qu'il appelle « la minutieuse exactitude à laquelle Chateaubriand s'est astreint dans la rédaction de ses Mémoires » (Mémoires d'outre-tombe, édition Biré, t. I, p. 311). On sait que M. Bédier ne craint pas d'écrire, au contraire :

" La double relation (celle du Voyage et celle des Mémoires) des voyages de Chateaubriand à la recherche d'Atala est une admirable légende » (1" art., p. 529).

Comme on peut assurer, je pense, sans offenser qui que ce soit, que M. Biré a étudié et connaît les Mémoires d'outrelombe mieux que personne, il y a lieu de croire qu'avant même de regarder aux raisons indiquées, la plupart des esprits pencheront de son côté.

Malgré cette sorte d'apostolat à rebours qu'il a entrepris contre une grande mémoire, en dépit du zèle extraordinaire qu'il y déploie, du labeur acharné qu'il y dépense, du solide talent dont il y fait preuve, il n'a donc pas converti l'opinion.

Si j'y ai été pour quelque chose, je suis loin d'en avoir aucun regret.

Ce que je regretterais vivement ce serait d'avoir, malgré moi, touché parfois l'écrivain en visant la thèse; aussi je déclare effacer avec empressement toute expression qui aurait ainsi dévié du but.

Mais M. Bédier ne saurait m'en vouloir d'avoir assumé le rôle de défenseur dans une question où il a pris lui-môme celui d'accusateur.

A en juger par le tonde son dernier article, mon intervention semble l'avoir un peu... étonné. 11 ne pouvait pas exiger cependant qu'on le laissât parler tout seul.

11 lui eût été vraiment trop facile d'avoir raison, et on le sait capable de triompher autrement que dans le monologue.

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