UN ARTICLE RECENT SUR LA QUESTION
« Enfin, lorsque, en 1827, à près de soixante ans, n^ayant plus rien à fournir à ses éditeurs. Chateaubriand se met à vider ses tiroirs et donne un volume de voyages, il compose le Voyage en Amérique, et il le dit explicitement : d'un beau morceau déjà rédigé pour les Mémoires d'outre -tombe encore inédits; de quelques pages, cinq ou six, d'un jotirnal sann date, qui semblent bien, en leur forme fragmentaire, des notes prises sur place, des impressions, des visions à retenir, quelques belles phrases qu'on ne voulait pas perdre ; le reste fut tout ce qui lui restait des « extraits » jadis faits parmi ses lectures et ses traductions. Et il le donne bien comme tel, ayant assez d'amour-propre pour ne pas s'attribuer des chapitres d'histoire naturelle (le castor, l'orignal, le
carcajou ), d'archéologie (les monuments de l'Ohio),
de géographie (les lacs du Canada), et d'ethnographie et de linguistique, d'une technicité souvent aride. »
D'autres fois, les notes de Chateaubriand sont mêlées à celles qu'il emprunte à ses prédécesseurs, et il le dit ouvertement. M. Gabriel Aubray cite, à ce sujet, la déclaration de l'écrivain touchant les extraits de Bartram publiés pêle-mêle avec ses notes personnelles (voir cette déclaration plus haut, page 107j, et il conclut :
« Quoi de plus sincère? et après de telles déclarations n'est-ce pas enfoncer des portes tout ouvertes que de démontrer, à grand renfort d'érudition et de collation de textes, et quoi donc? que Chateaubriand est un plagiaire? Non, s'il est vrai que jamais il ne s'est, lui, le paon, affublé des plumes des geais; mais qu'il a beaucoup travaillé, qu'au lieu d'être un touriste et qui peint « de chic » des pays à peine entrevus du haut d'un stage-coach, comme font tous nos plus admirés descripte-urs, il a, après un séjour suffisant de Irois à quatre
mois parmi les tribus indiennes, élargi^ précisé son savoir des choses d'Amérique par les relations de ses devanciers et les travaux des spécialistes... Et pour un poète épique, un romancier, même un philosophe, je ne vois pas que le moyen soit mauvais. »
L'auteur de l'article s'amuse ensuite aux dépens de M. Bédier, à propos de la visite du jeune voyageur chez le Président des États-Unis.
On sait que M. Bédier a cherché dabord à établir qu'il n'avait pas pu rencontrer Washington à Philadelphie, à l'époque où il le dit, quand il y vint luimême.
« M. Bédier s'informe, écrit M. Gabriel Aubray; laborieusement il dresse, et ce n'e.st pas facile, l'emploi du temps de Washington pendant les mois de juillet et d'août 1791. Vous attendez qu'il va découvrir que le général était absent?... Pas du tout : mais que, « du 0 juillet au 6 septembre, il est presque assuré qu'il n'a point quitté Philadelphie », excepté pourtant du 1-1 juillet au 19, et du 20 au 25 (Chateaubriand est arrivé le 13), où peut-être il était en villégiature. Ainsi Chateaubriand a pu très facilement voir Washington à cette époque et il a pu l'attendre quelques jours. Et c'est, pour M. Bédier, la première preuve qu'il ne l'a point vu et que son récit est imaginaire.
« La seconde preuve, c'est la servante (car Chateaubriand raconte que la porte lui fut ouverte par une servante; voir plus haut pages 102-103). Si l'on consulte les biographes de ^\ ashington, et S. Coolidge, p. 174, et Henri Cabot Lodge, t. II, p. 377, et W. S. Baker, p. 113, 175, 180, etc., on voit que Washington n'était point absolument un Cincinnatus ; € il avait le souci du déco-