‹ Sainte-Beuve inconnueChapitre 6 sur 12 · STANCES · texte numérisé non relu

STANCES

Par ce soleil d'automne, au bord de ce beau fleuve, Dont l'eau baigne les bois que ma main a plantés, Après les jours d'ivresse, après les jours d'épreuve. Viens, mon Ame, apaisons nos destins agités.

Viens, avant que le temps dont la fuite nous presse Ait dévoré le fruit des dernières saisons.

Avant qu'à nos regards la brume qu'il abaisse Ait voilé la blancheur des vastes horizons.

Viens, respire, ô mon Ame, et contemple ces îles Oîi le fleuve assoupi ne fait plus que gémir ; Cherche en ton cours errant des souvenirs tranquilles Autour desquels aussi ton flot puisse dormir.

Dépose le limon qu'a soulevé l'orage; L'abîme est loin encore, il nous faut l'oublier; Il nous faut les douceurs d'une secrète plage; j'attache ma nacelle au tronc d'un peuplier.

Hélas! dans ces jardins dont j'aime le mystère, Que de jours écoulés, sereins ou nuageux I A midi sur ce banc s'asseoit encor mon père ; Mes filles ont foulé ces gazons dans leurs jeux.

Sous ces acacias, les pieds dans la rosée, J'ai quelquefois, dès l'aube, égaré la beauté. L'oiseau chantait à peine, et la fleur reposée Exhalait un parfum empreint de volupté.

Après bien des détours dans l'cmbre et sur la mousse, L'aurore avec le jour amenait les adieux.

En me disant : demain, que sa voix était douce ! Que loin, en la quittant, je la suivais des yeux 1

Puis je m'en revenais, solitaire et superbe, Recevant le soleil et l'air par tous mes sens. Cueillant le frais bouton, ramassant le brin d'herbe, Et le cœur inondé d'harmonieux accents.

Voici toujours les lieux, les places trop connues. Et l'ombre comme hier flottant dans ce chemin. Vous toutes, seulement, qu'êtes-vous devenues? Et quelle autre, à mon bras, doit y marcher demain R

Je n'ai point passé l'âge où l'on plaît, oîi l'on aime ; Mes cheveux sont touffus et décorent mon front ; Les regards de mes yeux ont un charme suprême, Et bien longtemps encor les âmes s'y prendront.

Mais que pour cette fois ce soit une belle âme, Tendre et douce à l'amour, et légère à guider. Qui de jeunes baisers rafraîchisse ma flamme, Me couvre de son aile et me sache garder ;

Qui des rayons de feu que lance ma paupière Réfléchisse en ses pleurs la tremblante clarté. Et, sans orage au ciel, sans trop vive lumière Se lève sur le soir de mon rapide été !

Que l'oubli du passé me vienne à côté d'elle ; Que, rentré dans la paix, je craigne d'en sortir... Que cet amour surtout, bien que noble et fidèle, Au cœur pieux des miens n'aille pas retentir 1

Ce soir là, j^étais dans une de ces dispositions lucides, où, avec un peu de recueillement, on découvre à nu le fond de son âme, et où Ton voit clair dans Tinfinité de ses désirs.

Si cet état de calme intérieur se prolongeait, on pourrait sans trop de difficulté composer sa vie selon ses goûts, et la tempérer

dans la mesure la plus convenable au bonheur. Mais, dès le moment que la rêverie cesse et que l'action recommence, on est repris par mille habitudes contraires, par mille distractions confuses. On oublie en chemin la partie la plus fine de son projet, et tout ce discret arrangement de Tavenir.

Je continuais donc comme à Tordinaire, bien qu'avec des intervalles de dégoûts, ma vie éparse et mondaine. J'entretenais mes liaisons diverses, et j'en ébauchais même quelques autres.

Seulement, pendant tout l'hiver de cette année, je ne perdis plus de vue madame H***.

Je fus sans cesse ramené près d'elle par un attrait dont je ne me rendais pas compte.

Sa conversation était peu choisie, peu intime, entremêlée de trop vifs éclats. Beauté à la fois hardie, joyeuse et sévère, elle échappait, dès l'abord, à toute intimation de tendresse par une moquerie peu irritante.

On ne m'avait pas épargné près d'elle, et

elle me traitait assez plaisamment sur le pied de séducteur, en m*assurant bien que je perdais ma peine et qu'il n'en serait rien.

Ce qui vive pourtant ne lui déplaisait pas.

Elle se croyait sûre d'elle-même. Non que ce fût précisément chasteté vertueuse, ni amour de son mari. Mais, sage jusque là par habitude, sans désirs inconnus, parfaitement maîtresse de ses sens et presque inattaquable de ce côté, elle se souciait peu de jouer un sort régulier contre des sentiments dont elle ignorait tout le charme.

Avec cette résolution bien ferme de m'échapper, il lui semblait assez piquant et nullement dangereux de me retenir.

Nos discussions sans fin, nos hostilités cpnvenues sur les hommes et sur les femmes^ secondaient à merveille sa bonne humeur, et fournissaient une inépuisable matière à nos fréquents a parte durant chaque bal, ou à nos conversations du soir, en petit comité, dans sa famille.

Je me prêtais à tout. Je me laissais battre souvent. Je me fesais respectueux et calomnié pour mieux dissiper les préventions, et, au lieu de tentatives prématurées, je m'en remettais patiemment au progrès naturel en ces sortes d'affaires.

Mes soins, en effet, devinrent bientôt une partie essentielle de ses habitudes et de sa vie.

Je les rendais aussi aimables, aussi variés, qu'il m'était possible. Je conseillais de délicates et saisissantes lectures. Je causais des romans et de nos poètes chéris avec tout le feu, toute l'âme, que j'avais alors. Je prêtais beaucoup de livres à l'appui, que j'accompagnais de billets empressés et coquets.

On me répondait quelquefois par une petite lettre de remerciements un peu gauche, un peu cérémonieuse, à laquelle on avait bien pris garde.

C'était un commencement.

On m'abordait à la prochaine rencontre avec un doux son de voix, en essayant confusément de me décrire Teffet mystérieux que ces livres avaient produit, et, à travers ces timides discours, qui remplaçaient les banalités des jours précédents, j'entrevoyais une âme toute vierge, un cœur près d'éclore, des regards qui interrogeaient les miens, d'inexprimables sourires, aussi nouveaux pour elle que pour moi.

J'avançais par là bien doucement sans doute. Mais je crois que je le voulais ainsi, et qu'il m'était presque aussi agréable d'aller que d'arriver.

Du moment que j'aperçus que tout chez cette femme était à créer, le cœur, l'esprit et les sens, et qu'il me parut que le cœur, le premier, laissait poindre son étincelle, je ne vis guère dans l'aventure entamée qu'une expérience délicieuse, qu'il fallait mener à bon terme, et ne pas compromettre en la précipitant.

Aujourd'hui, qu'une passion vraie, rapide

7p SON PREMIER ROMAN

et sans bornes, a passé sur des sentiments si légers et si vains, je me les rappelle avec une émotion que j'étais bien loin d'éprouver alors. J'en riais plutôt, j'en rougissais presque, si les femmes de ma connaissance y touchaient malicieusement, et, quand mes plus familiers amis m'entreprenaient là-dessus, je m'exécutais de fort bonne grâce, tantôt me rejetant sur les bizarreries des goûts, tantôt affectant plus d'indifférence misérable que je n'en avais.

Et maintenant, hélas ! le souvenir de ces premières circonstances me fait mourir, autant que celui des plus chères faveurs!

On m'a assuré qu'elle-même alors parlait avec beaucoup de légèreté de la cour que je lui fesais. Je le croirais sans peine. L'amour, à sa naissance, s'accommode on ne peut mieux de ces bruyants démentis, qu'on se donne à soi et aux autres. Il veut un peu de sécurité avant tout, et a besoin de grandir à l'aise derrière les faux-semblants.

Même en ma présence elle s'essayait quel-

quefois à marquer nettement sa froideur et sa liberté d'esprit, soit par pur caprice, soit pour se prouver qu'elle ne dépendait pas de moi, soit enfin qu'elle me voulût punir de quelques avances trop vives.

Il y eut bien des scènes de cette sorte et en plus d'une occasion, et mon amour-propre souffrit au point de s'intéresser au dénouement comme aurait fait l'amour.

Nous étions vers la fin de Thiver, et depuis un mois tout entier dans les douceurs continues d'une intimité croissante.

J'avais passé ma matinée avec elle. Je lisais. Elle appréciait fort bien les choses, à quelques écoles près de confusion et de défaut (ï atteindre ^ comme il sied si gracieusement aux femmes, et pour qu'il reste à dire aux amants.

L'heure des adieux approchait. Je devins, comme à l'ordinaire, plus tendre, plus pressant. Je le fus trop ce soir-là; il y eut révolte.

C'était assez juste, et, quoiqu'un peu impatienté, je me retirai sans témoigner d'humeur, mais lui en laissant beaucoup, ce dont je ne fus pas longtemps préoccupé.

Nous dînions à trois, quelques jours après, chez le général ***, le même dont la femme disait si naïvement que de tous ses amants c'était encore son mari qu'elle préférait.

Il fut résolu en moi que j'attendrais ce moment pour revoir ma belle Élyse, et je donnai mes loisirs durant l'intervalle à certaine obscure liaison, paisible alors, mais qui m'occupera longuement dans la suite.

Quand j'arrivai chez le général, Élyse y était déjà. Je la trouvai sévère, serrée, et avec un air digne qui me parut fort divertissant. Je lui en laissai quelque temps les honneurs, et ne m'approchai point d'elle avant le dîner.

Elle était à table placée en face de moi, à côté d'un homme passablement aimable, fort de ses connaissances, et que la malignité provinciale lui avait donné pour soupirant.

Elle baissait souvent les yeux, et fronçait les lèvres en silence. Comme ses regards ne se tournaient nullement sur moi, je ne parus m'apercevoir de rien, et me mis à causer avec

mes deux voisines, parées à Pexcès, aussi belles et aussi sensibles que deux vases de fausses fleurs posés aux extrémités du couvert.

Je ne sais quel dépit Élyse en conçut, mais au bout de quelques minutes elle était en conversation suivie avec son voisin, et ce fut bientôt un entrain de paroles, un parti pris de gaieté, qui attira le sourire sur presque tous les visages. La rougeur et le mépris m'en vinrent au front. De telles manières m'irritèrent sans me guérir. On me regardait aussi, et je jurai en moi-même de ne jamais pardonner.

Le dîner fut long et insupportable. Le soir il y avait bal chez la jeune comtesse Amélie ***. J'avais depuis longtemps promis à Élyse de m'en dispenser. L'occasion était trop belle de manquer à ma promesse. Je demandai bien haut à son causeur s'il n'y viendrait pas, et que je me ferais un plaisir de le conduire. Il accepta, et nous partîmes à l'instant, sans que j'eusse dit un mot d'adieu à cette folâtre délaissée. Je lui voulais déclarer ainsi mon in-

différence souveraine et mon mécontentement, sans aucune jalousie pour ses préférences.

Je restai au bal fort tard, et m'y comportai de façon qu'il lui fut bien rapporté que j'y avais été fort aimable, et particulièrement occupé des femmes qu'elle haïssait le plus.

Mais, au prochain tête-à-tête, un mot de regret, quelques pleurs sincères, quelques tendres gages de soumission, réparaient tout.

Dans ces moments, les regards qu'elle lançait étaient un mélange adorable de supplication et de confiance. Elle s'humiliait avec un badinage qui n'était plus de la gaieté. Elle me fesait lire, se disait ignorabte, et voulait absolument m'être redevable d'avoir compris.

Et puis, il y avait des jours où elle était si parfaite pour moi devant le monde, où elle fesait tant d'honneur à mes soins, avec son air de beauté inquiète et subjuguée !

Je m'attachais insensiblement à elle par ses progrès naïfs dans les sentiments de l'âme, et par ce charme de rêverie inconnue sous lequel je la plaçais.

Ce qui me la révéla surtout telle que je ne Pavais pas soupçonnée encore, ce fut un con* cert qui suivit de près ce dîner malencontreux.

Les concerts l'avaient toujours ennuyée jusque là. Elle n'y avait jamais cherché que des paroles de romances, et c'était la première fois probablement qu'elle s'avisait d'écouter de la musique.

Celle-là recelait toutes les sources de l'émotion. Dona Anna, trahie, était aux prises avec

Don Juan. Il fallait voir comme, pendant ce moment, ma belle Elyse en saisissait, en réfléchissait les larges nuances; comme sa figure, sans un seul sourire, attentive, altérée, sombre et violente, donnait à connaître le profond tumulte de son cœur !

Et, lorsqu'à cette passion dramatique succédèrent d'autres airs plus légers, des chants simplement tristes et tendres, son attention flotta un peu. Mais, bientôt, sa rêverie l'emportant, elle n'écouta rien qu'elle-même, ses propres pensées, et le retentissement de l'orage évanoui.

Tout ce qu'il y avait de vague et d'inachevé en son âme s'était harmonieusement ému, et ne lui laissait plus de silence. Elle ne put s'en détacher tout le reste du soir, et les voix, les instruments, étaient comme un accompagnement lointain, qui, du dehors, la replongeait sans cesse et l'égarait à l'infini dans le sentiment de sa vie nouvelle et de son amour !

L'hiver était passé. Elle partait pour sa campagne de Crosey, à trois lieues d*A***.

Elle devait aussi faire un voyage à Paris vers juillet. Je promis de me trouver en même temps qu'elle dans la capitale, et, en attendant, de l'aller voir souvent à sa campagne.

Son mari, occupé d'affaires, l'y laissait fort libre et ne la rejoignait guère qu'une ou deux fois la semaine. Elle y avait peu de société : un beau-frère, une belle-sœur, quelques voisins. Sa petite fille n'était encore qu'un enfant.

Le dimanche, elle recevait volontiers du monde de la ville. J'y fus invité, par un petit

mot de sa main, pour le second dimanche qu^elle y passa. Il ne devait y avoir que moi, m^écrivait-elle.

Je n'étais jamais allé à Crosey, ou du moins je n'avais fait qu'entrevoir la maison à travers la grille et côtoyer le parc, en m'en revenant à cheval de chez un de mes amis, qui demeurait dans les environs.

Toujours j'avais admiré la solitude du lieu, l'épaisseur du bois, et, plus d'un soir, descendant au pas le sentier couvert qui mène au vallon, respirant les parfums de seringat qui m'arrivaient par bouffées avec la brise, il m'était venu à l'idée, sous ces ombrages, un roman selon mon cœur.

Depuis que j'en connaissais l'habitante, ces souvenirs m'avaient repris avec plus de vivacité, et, la veille du fortuné dimanche, ils ne me laissèrent pas un moment de cesse que je n'eusse écrit les vers suivants :

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