DÉSIR
Eh quoi? ces doux jardins, cette retraite heureuse, Qui des plus chers désirs de mon âme amoureuse
Enferme les derniers ; Beaux lieux, dont je n'ai vu que l'enceinte bordée De mélèzes en pleurs et d'arbres de Judée
Et de faux ébéniers ;
Bosquets voilés au jour, secrètes avenues, Dont je n'ai respiré les odeurs inconnues
Que par la haie en fleur ; Au bord desquels, poussant mon alezan rapide, J'ai souvent en chemin cueilli la feuille humide
Pour la mettre à mon cœur ;
Quoi I ces lieux de son choix, ces gazons qu'elle arrose. Ces courbes des sentiers dont à son gré dispose
Un caprice adoré ; Ce plaisir de ses yeux, son bonheur dès l'aurore. Tout ce qu'elle embellit et tout ce qu'elle honore,
Demain je le verrai P
Je verrai tout! Déjà je sais et je devine ;
Je suis, sous les berceaux, sa démarche divine
Et son pas agité; Je l'imagine émue, en flottante ceinture, En blonds cheveux, plus belle au sein de la nature,
O Reine, ô ma Beauté I
ARTHUR 8i
Oh! dis, en ces moments de suave pensée, Lorsqu'au pâle rayon dont elle est caressée
L'âme s'épanouit.
Comme ces tendres fleurs que le soleil dévore, Que le soir attiédit, et qui n'osent éclore
Qu'aux rayons de la nuit ;
Quand loin de moi, sans crainte et plus reconnaissante Tu nourris de soupirs cette amitié naissante
Et ce confus amour ; Quand sur un banc de mousse, attendrie et pâlie. Tu tiens encor le livre et que ton œil oublie
Qu'il n'est déjà plus jour ;
Quand tu vois le passé, tous ces plaisirs factices, Tous ces printemps perdus, comparés aux délices
Qui germent dans ton cœur ; Combien pour nous aimer nous avons de puissance, Mais que, même aux vrais biens, le mensonge ou l'absence
Retranchent le meilleur !
Oh ! dis, en ces moments d'abandon et de larmes, Sens-tu tomber tes bras et se briser tes armes
Contre un amant soumis ?
Sens-tu fléchir ton front, et ta rigueur se fondre, Et tes gémissements essayer de répondre.
Quand de loin je gémis ?
Oh ! dis, sous la fraîcheur du plus charmant ombrage, Dans tes loisirs sans fin, toujours et saqs partage Suis-je en ton souvenir ?
Disl songeant, au réveil, que dans ta chère allée. Sous Tarbre confident de ta plainte exhalée.
Demain je dois venir,
A»-tu, ce matin même, as-tu revu les places, As-tu peigné le sable où se verront tes traces
Et les miennes aussi P As-tu bien dit à l'arbre, aux oiseaux, à Tabeille, Au vent, — de murmurer longtemps à mon oreille :
« C'est ici, c'est ici I
« Ici qu'elle est venue, ici que, solitaire,
« S'est lentement en elle accompli ce mystère
M Qui nous change en autrui ; a Ici qu'elle a rêvé qu'elle s'était donnée, <c Ici qu'elle a béni le jour, le mois, l'année,
« Qui l'uniront à lui 1 »
Vœu sacré! — Mais au moins, pour demain, belle Élyse, N'est-il pas, n'est-il pas, vers cette heure indécise
Oîi tout permet d'oser, N'est-il pas un sentier dans le myrte et la rose. Un bosquet de Clarens où le ramier se pose,
Où descend le baiser (i) P
(i) Allusion à la Nouvelle Hêloîse, de J.-J. Rousseau.
Je les lui remis un peu après mon arrivée, dans un moment où nous étions seuls. Elle se retira quelque temps sous une allée pour les lire, et reparut bientôt, confuse et glorieuse, avec un attendrissement marqué.
Mais la compagnie nous était survenue, et, elle-même se défiant de son émotion, elle prit garde, pour le reste du jour, à un nouveau tête-à-tête.
Il n^y eut donc point à Crosey de bosquet de Clarens; le baiser ne descendit pas y et, à vrai dire, il était déjà tout descendu.
Bien qu^elle ne m'eût rien accordé encore que de fort léger, nous n'en étions plus tout à fait à ses sortes de réserves.
Je n'eus pas trop à me plaindre pourtant; elle voulut se faire pardonner de ne pas me complaire en ce point, et fut d'autant plus charmante en paroles, en regards, en inépuisables ressources d'esprit pour n'adresser qu'à moi seul, sans rien laisser paraître, la conversation, les promenades, et chacune des beautés de son séjour.
Mes visites à Crosey se renouvelèrent quelquefois. L'éloignement et les convenances devaient les rendre assez rares. Mes lettres n'y suppléèrent qu'imparfaitement.
Au bout de quelques semaines, Élyse crut remarquer dans mes procédés de la distraction et de la langueur.
J'étais toujours le même en sa présence, tendre, amoureux, empressé, fécond en excuses et en promesses. Mais, comme elle ne m'avait plus tous les jours à ses côtés pour lui répondre de moi, ses objections avaient le temps de se fortifier e^ de croître avec son amour.
Si je lui parlais de mes ennuis loin d'elle et de remploi de mes heures, elle m'opposait un air d'incrédulité. Son inquiétude était sincère autant qu'apparente, et il n'y avait pas là, comme à là ville, de longs entretiens chaque soir, ni d'autres fascinations du même genre pour la rassurer.
Ce fut bien pis encore, quand, au lieu de la rejoindre à Paris, comme il était convenu, je prétextai je ne sais quelle indisposition subite qui m'arrêtait au départ.
Elle m'écrivit durant cette absence deux lettres moqueuses et piquées. Elle regrettait fort de ne pas m'avoir pour guide en ce beau Paris, elle, pauvre provinciale, qui avait tant besoin de conseils et de directions. Elle n'avait jamaiç osé se flatter sans doute jusqu'à compter entièrement sur moi. Mais elle avait espéré du moins que je ne la laisserais de côté que pour une occupation plus agréable. Et voilà que j'étais tout sottement malade, au lit, moi,
qu^elle se figurait en si heureuse veine [de nouveauté et de plaisir! C'était jouer' de' malheur vraiment, pour un homme d'autant d'esprit, et elle me plaignait de grand cœur, tout en profitant de son mieux du voyage.
Ce débordement de verve ne m'effrayait pas ; je le voyais même avec un secret plaisir. Il me prouvait l'agitation et la plénitude de son âme. Ma belle s'aventurait de la sorte en ironie plus avant qu'elle ne se serait lancée en tendresse, et l'une ou l'autre route mène également loin en amour.
Et puis, tout ceci me préparait un automne orageux, un hiver occupé. J'allais avoir des torts à réparer, des préventions à vaincre, des droits à reconquérir.
En attendant, il me restait une ou deux raisons particulières de prendre patience et de différer.
La principale, l'essentielle, la seule qui explique mon manque de parole et mes négligences de cette saison à Tégard d^Élyse, est un des mystères de ma vie, un de ces secrets comme tout homme qui a senti en renferme un au moins dans les abîmes de son cœur.
Ce n'est ni le plus grand, ni le plus profond peut-être, ni toujours le plus honteux, ni même celui où il entre le plus de notre âme. Et c'est pourtant celui qu'on ne confessera jamais; celui qu'un caprice mystique, une pudeur éternelle, enchaînera jusqu'au dernier jour bien loin de nos lèvres; le seul, s'il était permis de choisir, sur lequel on prie-
rait range du Jugement de voiler Téclat de sa voix!
Et quand on le voudrait divulguer, ce secret unique qui se dérobe en nous, qui sait si on en aurait les moyens ici-bas? Qui sait si cette superstition sacrée trouverait des mots dans le langage; si, dans ce milieu grossier qui nous environne, cette corde invisible résonnerait à d -autres oreilles; si cette impression subtile, pénétrante comme celle d^une odeur, se pourrait transmettre et raconter?
La musique seule, avec ses vapeurs et ses voiles, et la profonde douceur de ses soupirs, une musique de carmélites allemandes, chantant le soir, derrière la grille d^un cloître, au chœur d'une basilique, serait digne de toucher, sans dissonance ni souillure, à ce sentiment qui n'est rencontré qu'une fois, à ce qui n'a été véritablement en nous qu'un éclair, un accord indéfinissable, une mélodie !
On serait là, dans l'ombre, une nuit, à genoux, plein d'une anxiété pieuse, et du
90 SON PREMIER ROl^AN
plus loin que nous semblerait venir, bercé dans l'harmonie, le blanc nuage avec Tapparition, on ferait un signe solennel à Tami agenouillé ' sous le même pilier; on lui serrerait convulsivement la main durant le passage, et tout serait dit, et le secret tout entier serait révélé!
Les autres moyens terrestres serviraient mal notre pensée, et trahiraient notre idée!...
Voici la réponse que j'adressai vers ce temps à mon excellent ami Joseph Delorme, qui m'avait écrit pour me reprocher l'excès de ma discrétion à ce sujet. C'est le seul éclaircissement que je veuille ajouter ici.
a II est vrai, cher Joseph, il y a un nom dans ma vie qui ne sera jamais prononcé aux hommes; un sentiment, d'une durée insaisissable, qui eut toute l'élévation de la chasteté, avec tout le délire de la passion, que j'ai trahi, méconnu en y cédant, mais que je respecterai par mon rigoureux silence.
a Si jamais il m'est donné de revoir son
objet, si je suis seul devant ses yeux, je me mettrai à genoux, et le toucher de sa main m'absoudra, et une fleur qu'elle aura cueillie, dont une feuille me sera accordée, deviendra une sainte et impérissable relique !
c J'ai sans doute autant aimé déjà; j'aimerai peut-être davantage un jour. Je ne sentirai jamais ainsi !
c C'est que cet ange, dont un moment les pas s'égarèrent, portait la candeur au front, la sérénité dans les yeux, la prudence sur les lèvres; c'est que cette femme imméritée, que je n'ai pas dû retenir, traversa ma vie comme par miracle ; c'est qu'elle n'était pas née pour faillir; c'est qu'avant la faute, il y eut une heure, un moment, un son de voix dans les larmes, une réunion fortuite du lieu, de la lumière, de l'accent, quelque chose de si étrange dans la pâleur, un reflet sans doute de ce qu'ont vu en leurs songes Dante et Pétrzirque inspirés; c'est que tout cela s'est tellement confondu en elle, évanoui avec elle, que je ne
mêlerai rien désormais à son souvenir, que cette lettre ne contiendra pas un mot qui ne lui soit consacré, et que Texplication finira ainsi entre nous, mon ami.
c Adieu.
a Arthur. »
L'autre raison, bien secondaire il est vrai, que j'avais de me consoler en l'absence d'Élyse me sera plus aisée à dire, quoique assez honteuse par son côté indélicat et vulgaire.
J'ai parlé d'une liaison obscure qui me deviendra onéreuse par la suite, mais avec laquelle je remplissais paisiblement alors les intervalles de ma nouvelle passion.
L'origine de cette liaison était déjà un peu ancienne, et remontait à l'époque de mes plus folles aventures.
Dans un de mes voyages à Paris, Madame de ***, allemande et amie de notre famille.
femme d'un esprit agréable et fin, d'un commerce aisé, d'un âge commode (cinquante ans environ), me proposa de venir voir mes enfants à la Luzellerie, où ils passaient la belle saison.
J'acceptai sans peine, et nous partîmes dans sa voiture.
Elle emmenait avec elle une de ses femmes, nommée Julie, qui lui était indispensable, et qu'elle plaça dans le coupé entre nous deux.
C'était en été, par une des nuits les plus étoilées et les plus transparentes que j'aie vues. Nous traversions un magnifique pays, des forêts, des fermes, d'odorants vergers alentour, des terrasses naturelles d'où l'on domine des vallées, des châteaux sur des pelouses, de blancs villages dans le roc, et tout ce qui accompagne le cours d'un beau fleuve.
La pensée du sommeil ne nous venait pas.
Nous regardions sans parler.
Julie était une fille de vingt-cinq ans, d'un doux et franc sourire, d'une grâce vive et
gô SON PREMIER ROMAN
entraînante; avec cela mélancolique, et presque toujours silencieuse. Son teint était brun et animé, ses cheveux noirs admirables. Elle avait la lèvre épaisse et Toeil confiant, la taille parfaite, quoique robuste et romaine.
Placés comme nous étions, la senteur de ses cheveux m'allait à Pâme. Ses chairs pénétraient les miennes, et j'en étais, malgré moi, tout gêné, tout palpitant.
Elle finit par s'en apercevoir à quelques mouvements un peu passionnés, et elle demanda à monter sur le siège de la voiture, la chaleur lui faisant mal, disait-elle.
Sa maîtresse se prit à sourire, et dès que nous fûmes seuls :
— Eh bien, Arthur, toujours le même? »
Je protestai de mon innocence :
— Mais cette fille est si fraîche, si vivi^ fiante... en vérité...
— Je vous conseille, mon ami, de n'y point penser; vous y perdriez vos peines. Cette fille est très sage, et je ne saurais vous dire de
combien de poursuites elle a été Tobjet. Mon mari lui a offert des trésors, amoureux qu'il était d'elle à en mourir. De guerre las, il lui a fallu renoncer à la vaincre. Elle peut faire un bon mariage avec un marchand, à qui la tête en est tournée. Elle diffère encore pourtant, et dit que cet homme l'ennuie, qu'elle m'est trop attachée... Je lui ai offert [de] la laisser à Paris; mais elle m'a refusé, et veut me suivre à toute force. Soyez donc sage, mon jeune ami, et ne me faites pas de sottise. »
Le jour nous prit comme nous avions à monter la côte des Moulins, quelques lieues avant d'arriver. Mme de ^^^ resta dans la voiture, et je me mis à cheminer à pied avec Julie.
Je lui fis admirer l'étonnante vue que chaque pas en avant nous découvrait, le fleuve, les îles, les jeux de lumière vermeille, les vapeurs de l'aube qui se repliaient, les bruits et les fumées dû matin, et cela naturellement et avec délicatesse, sans me prévaloir de ma
complaisance, car je tenais encore de sa maîtresse qu^elIe était fille naturelle d'une mère fort commune, mais d'un négociant riche et considéré de l'Ile de France, et que, destinée d'abord à un tout autre sort, la ruine complète de son père naturel l'avait réduite où je la trouvais.
Je pensai bien que cette pauvre fille était pleine de cette idée, et je causai avec elle à peu près comme avec une égale.
Cette attention commença à me la gagner, et le bonheur qui monta aussitôt sur cette figure me fit bien augurer d'elle et de nos plaisirs à venir.
Arrivés chez moi, je la cherchai le soir dans les promenades solitaires qu'elle fesait le long des saules de la rive. Je lui dis fort vivement que je la trouvais charmante, que nous étions jeunes et libres tous deux et portant un grand fonds de bonheur en nous, qu'elle méritait beaucoup de soins et une longue épreuve de ma part, que je m'y soumettrais volontiers, mais qu'elle vît bien que nous n'avions pas plus de quinze jours à passer ensemble, et s'il valait mieux les perdre à nous affliger que les couler en douce intelligence.
Elle trouva le compliment un peu brusque, mais ne s'en offensa point et répliqua seulement par une ironie assez tendre :
loo SON PREMIER ROMAN
— Je suis trop heureuse, n'est-il pas vrai ? que vous vouliez bien songer à moi. Votre maîtresse est absente, ou quelque belle dame vous tient rigueur. Je remplirai le vide, et serai laissée là dès que vous aurez mieux.
Peut-être vous aurai-je aimé sérieusement et à n'en pas guérir. N'importe. Je céderai la place à quelque coquette de votre monde, qui ne me vaudra pas. »
On a mille mauvais raisonnements pour combattre cette excellente logique et cette prévoyance de femme, et toujours ils réussissent.
Il en fut ainsi. Je lui donnai un baiser qui l'acheva.
Je la menai le surlendemain à la ville dans ma voiture, à la prière de sa maîtresse, qui ne nous soupçonnait pas d'être si avancés.
Nous y fûmes excellents amis. Je la trouvai gaie, bonne fille, et d'un cœur, d'un rire qui m'entraînèrent.
Tout lui semblait nouveau dans cette con-
ARTHUR loi
versation animée sans indécence, dans ce charme de manières uni à beaucoup de bonté et de naturel. Elle aussi, créature de premiers mouvements, de surprises et d'enthousiasmes, était une agréable nouveauté pour moi, comparée à tant de femmes civilisées que j'avais eues.
De retour à la campagne, j'attendis la nuit pour lui parler encore. Sa petite chambre, appuyée contre celle de sa m^trêsse, donnait sur un corridor, et n'avait de ce côté qu'une porte vitrée avec des rideaux mal retenus.
Elle était couchée déjà, et sa lumière non éteinte. Je frappai légèrement aux carreaux, et je vois encore sa frayeur, et comme elle se cacha d'abord sous ses draps, puis laissa sortir la tête et me regarda d'un air charmant.
Tout alla vite et au mieux entre nous.
Dix jours se passèrent ainsi (la conquête en avait duré cinq), et qui ne furent de sa part que ravissement et orgueil, sans souci du lendemain.
L'approche du départ rompit le charme.
Elle tomba dans une tristesse profonde, dans des larmes inconsolables.
Je revenais avec sa maîtresse à Paris. J'espérais que ma présence la soutiendrait un peu. Mais elle savait trop bien que ce n'était pas pour elle que je retournais. Durant le voyage, elle ne cessa de souffrir et de pleurer.
— Qu'a donc cette fille ? me disait madame de *■**. Je ne la reconnais plus. Arthur, est-ce qu'elle vous aimerait? Prenez-y garde, je ne
VOUS le pardonnerais pas. Elle ne vous le pardonnerait pas elle-même, car c^est une âme de feu, et, je crois, une tigresse dans ses emportements. »
Je plaisantai sur une pareille pensée.
— Ne riez pas, la chose est sérieuse; elle a de la chaleur des Tropiques dans le sang. Et puis cette fille m'est nécessaire. Elle est précieuse à ma santé en ruines, à mon cœur même. Je vous en voudrais toute la vie de me la retirer. »
Au dernier relai, Julie descendit et entra dans la cour de la poste. Je l'y suivis, et tournant le vieux mur d'un jardin potager plein de choux et d'œillets, je la surpris appuyée contre une cloison d'étable, et, fondant en larmes :
— Embrassez-moi ! s'écria-t-elle en m'apercevant. C'en est fait. Dans une heure ma félicité aura cessé. Je vous aurai perdu ! »
Vraiment, je le croyais comme elle.
Il n*en iut rien pourtant. Je retrouvai, il est vrai, toutes mes délices les plus séduisantes d^alors, ma capricieuse et chère Leïda, mes chastes amours, et ma belle Titania. Mais j^avais le cœur plein de la bonté et des larmes de Julie.
Je lui louai une petite chambre. Elle pouvait s'échapper de l'hôtel à minuit, et venait m'attendre là.
Je m'y rendais, fatigué de mes émotions, de mes plaisirs, pour la trouver toujours soumise et enchantée.
Je lui donnai, aux grands jours, le Cadran Bleu, l'Ambigu, quelques fois le parc de
Sceaux, ou mieux encore les belles forêts qui Tenvironnent.
Mon Dieu, la bonne et excellente fille!
L*inaltérable caractère qu'elle garda longtemps! Et quelle joie naïve et cordiale!
Elle finit toutefois, comme il est immanquable, par s'accoutumer à ce bonheur, et ne put s'empêcher, en certains moments, de se montrer pleureuse et exigeante. Je me fâchai. Nous eûmes vingt querelles et vingt raccommodements. Je l'envoyai cent fois au bout
du monde. Elle revint toujours. Je sentais que ce cœur-là était encore plus à moi qu'aucun autre.
Tant d'agitations changèrent profondément sa personne et son humeur. Elle négligea son service. Sa maîtresse l'aima moins et la traita avec peu d'égards. Enfin, cela devint si fort, qu'elle fut renvoyée et tomba à ma charge.
Elle avait bien quelques petites rentes de son père naturel, mais par trop insuffisantes. Me voilà donc obligé de Ventretenir, situa-
io6 SON PREMIER ROMAN
tion que j'avais toujours repoussée avec mépris, et dont j'étais outré. Tous mes conseils avaient été vains pour la prudence; j'avais droit de me plaindre.
Elle se conduisit à merveille, ne se permettant aucune demande, et recevant les moindres présents avec une excessive reconnaissance.
— Je sais bien, disait-elle souvent, que tu ne me dois rien, ô mon ami, que tu n'as pas besoin de maîtresse comme moi, et qu'il ne t'en saurait manquer d'ailleurs. Ce qui t'inspire à mon égard, c'est pure indulgence et humanité pour une pauvre fille qui t'aime et qui mourrait si elle ne t'avait pas. »
En ces termes, notre liaison demeurait douce et cachée. J'y recourais plus familièrement, à mesure que je me lassais des autres.
Mes voyages à Paris me fatiguaient. Je les ralentis, et alors il fallut bien faire venir Julie en province. Elle s'y établit toute heureuse, et se croyant à moi pour la vie.
Il y avait déjà deux années qu'elle passait de la sorte, sans trop se ressentir de mes affections du dehors, quand je fis la connaissance d'EIyse.
Julie ignorait à peu près ma conduite dans le monde, et, d'ailleurs, elle ne se croyait nullement en position pour intervenir. Ce fut plus
io8 SON PREMIER ROMAN
tard seulement que mon indifférence extrême provoqua chez elle une inexplicable crise de passion, la rendit soudainement ombrageuse, indomptable, et la réduisit à se méconnaître tout à fait.
Il semblait que la Providence me Teût ménagée exprès jusque là, pour la déchaîner à temps, comme un remords, dans mon coupable bonheur.
Cette saison, au reste la dernière où je la vis beaucoup, grâce au voyage d^Élyse, fut abondante en douceurs et en consolations pour sa pauvre âme aimante. Elle retrouvait, à me fêter, des trésors de tendresse, et accueillait mes retours imprévus avec une vivacité d'émotion, à laquelle se mêlait un pressentiment douloureux.
Élyse revenait. Je n'avais pas négligé d'amortir de loin sa colère par d'humbles lettres, où j'accumulais les excuses.
Elle m'épargna elle-même l'embarras des premiers jours, en ne m'opposant que raillerie jouée, étourderie artificielle.
J'essuyai d'abord le sarcasme sans mot dire, redoublant de soins, ne discontinuant mes visites ni à la ville, ni à Crosey, et, dès que j'eus suffisamment tourné les apparences en ma faveur, je me plaignis, j'attaquai à mon tour.
Je me rejetai sur ce mépris même qu'on fesait de moi. Un cousin militaire, qu'elle
iio SON PREMIER ROMAN
avait rencontré à Paris, me servit tout à point. Je m'en emparai obscurément, avec de grands airs soupçonneux de jalousie, et ne réussis pas mal à donner le change sur l'ambiguïté de ma conduite.
Dès qu'elle eut entrevu à mes inégalités une explication heureuse, elle s'y laissa pousser insensiblement, et tout le fracas à grand peine amassé se fondit en huit jours. On aurait dit une magie dont le charme opérait.
Elle redevint rêveuse comme à la fin du dernier hiver, tendre, plus tendre que jamais, surtout plus inquiète en sa tendresse, avec un besoin visible d'être rassurée plus souvent.
On ne saurait s'imaginer combien cette maudite gaîté, une fois disparue, découvrit chez elle de perfections réservées, d'harmonies et de nuances. C'était comme du rouge qui aurait caché sa blancheur naturelle et les teintes de son visage.
Les soleils tièdes et mourants de l'automne entretenaient encore et mûrissaient cette dis-
position profonde de son être. Elle ne se défendait plus de m 'aimer, elle ne me défendait plus de tout lui dire.
A Crosey, sous les ombrages éclairés, dans la confusion des sentiers, au milieu des exhalaisons voluptueuses qui montaient de la terre, qui pleuvaient du ciel, qui émanaient de chaque buisson et de chaque plante, nous allions tantôt en silence, avec des pleurs dans les yeux, ne voyant que nous, n'écoutant que nos soupirs, tantôt animés, intarissables, parlant de toutes choses, rayonnant de tous côtés dans Tunivers, sans pour cela sortir jamais de nous-mêmes.
C^était, de sa part, une effusion naïve, exempte de périls, à laquelle, dans sa pensée, elle avait posé certaines bornes. Mais on ne les distinguait pas dès Tabord. Sa sévérité, retranchée au fond, et préoccupée d'un seul point, souffrait un singulier et délicieux abandon des faveurs prétendues indifférentes.
Mes témérités, sans me profiter beaucoup,
ne me reculaient plus désormais. Je l'embrassais mille fois. Elle me pardonnait tout, et me refusait tout. Il s'était conclu dans sa tète entre ses divers sentiments une sorte de compromis pour m 'affliger le moins possible, en se gardant bien de trop me complaire.
du logis, et il ne venait dans cette chambre qu'une fille dont sa maîtresse était sûre. La porte cochère de la maison restait ouverte, à cause des magasins du fond de la cour.
S'il y avait moyen de me recevoir au jour et à l'heure convenus, Élyse laissait la clef à la porte de la chambre. J'arrivais par le petit escalier, et j'entrais sans être remarqué. Si, par hasard, j'étais vu, j'avais toujours l'excuse d'une visite à Madame.
Un jour, — un soir, — comme elle devait repartir le lendemain matin pour passer à Crosey la dernière quinzaine d'octobre, elle m'avait reçu dans cette chambre mystérieuse, si close, si étoffée au dedans, si galamment ornée par sa prédilection et sa fantaisie, où régnait le parfum, où tout flattait les yeux, assoupissait les pas, et reposait les sens pour les mieux pénétrer!
J'étais déjà fait à ce doux lieu. M'y voyant si à l'aise, il me semblait que j'y étais toujours venu. Et pourtant, à certains moments.
à la vue de quelque objet nouveau qui me frappait, me remettant à considérer chaque partie, rideaux, alcôve, et plafond, et le pied d'une console, et la couleur d'un fauteuil, et le pli d'une draperie, je ne me lassais pas d'ad'imirer par quel progrès je me trouvais là, quoique bien peu avancé encore.
Cette fois, j'eus plus que jamais le loisir de rêver et d'admirer.
Nous étions seuls dans la maison; pas un domestique, hors sa femme de chambre; pas de surprise à craindre, ni de visite. On croyait tout le monde parti.
Cette sécurité contribua sans doute à donner une prodigieuse abondance à nos paroles, et une tournure presque métaphysique à la conversation.
Élyse se déploya tout le soir comme elle n'avait point fait jusque là. Nous causâmes longtemps avec intimité et élévation, de nous d'abord, de notre amour, puis de l'amour en général et de la place qti'il tient en cette vie.
Au fond de nos âmes, il ne s'agissait pas moins que de savoir s'il est Tunique affaire en ce monde ; si c'est lui seul qui nous révèle tout ce qu'il y a d'intime, d'invisible et de réel en toute chose ; si rien ne peut le suppléer dans les âmes pudiques; s'il ne fait que nous élever, comme un guide, à nos purs logiciens de sentiment; s'il est but ou moyen, ou s'il est à lui-même son but et sa loi, dans l'ordre de cette terre.
Élyse suivait la question à merveille, sans s'étonner, sans faire effort pour s'y appliquer, et, dans son bon sens de femme qu'éclairait déjà l'expérience de sa jeune passion, elle avait raison contre moi, qui, durant cet entretien, songeais à toute autre chose qu'à la vérité.
n'ai écouté la musique que depuis ce temps là; que les beaux arbres de Crosey, sous lesquels je m'étais ennuyée si souvent, ne me tiennent compagnie que depuis que je vous connais, que vous les connaissez, et que vous m'avez un jour parlé de mélèzes en pleurs; c'est que mes lectures étaient mortes et sèches avant que l'amour soufflât sur les pages pour les animer, et que je lui dois encore de sentir même ces pompes et ces prières de la religion, qui ne me disaient rien du tout pendant mon innocence, et que je comprends seulement aujourd'hui qu'elles me condamnent.
« Voilà les bienfaits de l'amour, ô mon ami, ceux pour lesquels je l'aime, pour lesquels toutes les femmes doivent l'aimer. Il est à notre égard, voyez-vous bien, l'interprète le plus doux, le plus commode, le plus enchanteur de ce monde où nous vivons, de cette vie humaine, de la religion, de la musique et de la nature. Mais l'interprète est tant soit peu perfide, vous le savez mieux que moi. Il a son
arrière-pensée à lui, qu'il met partout. Il se glisse, il s'insinue, il demande son salaire, chétif et modique d'abord. Et ce salaire s'accroît, et il dévore tout, et il finit par dépasser le prix de l'âme et de l'univers ! . . .
« Oh! non, Arthur; fuyons, promettez-le moi, cet amour égoïste! Gardons le nôtre, dans sa délicatesse, dans sa pureté d'à-présent, et dégagé de toute grossière idolâtrie. »
Et je la voulais réfuter. Mais elle ne me laissait pas poursuivre, et continuait elle-même avec une vivacité surnaturelle, comme pour se rassurer :
— Oui, oui, vous avez raison peut-être et je ne veux pas trop vous contrarier. Mais c'est assez, voyez-vous, au point où nous en sommes. C'est le plus loin et le mieux. Tenonsnous y toujours. Contentez- vous , Arthur, d'avoir mis une âme de plus au monde, de la guider, de la laisser sentir chaque chose icibas à cause de vous. Nous autres femmes > nous aimons ce degré en amour. Nous vou-
Ions et savons y faire rester, et ne désirons jamais rien au-delà. Vous m'y laisserez, n'estce pas, Arthur? »
Elle était si belle et si suppliante en ce moment, qu'elle allait contre son propre dessein, et inspirait une envie extrême de lui désobéir.
— Les femmes ne désirent rien au delà, répondis-je, parce que leur nature pénétrante se fie à nous sur ce point, et nous abandonne le souci de désirer pour elles. Mais pour tous les vrais amants, il n*y a qu'une même manière d'aimer, et on ne la gouverne pas. Ne croyez jamais, je vous en prie, que la passion se règle avec cette mesure, qu'on lui fasse sa petite part et qu'elle s'en contente. Chimères que tout cela. Il est possible, à la rigueur, qu'on s'aime autant sans se rien donner. Mais notre pauvre nature est ainsi faite qu'elle s'obstine à douter, à moins de preuves. Elle se sent tellement fragile et isolée que, pour
croire à ce qu'elle inspire, pour faire croire à ce qu'elle ressent, elle n'a pas trop des gages les plus absolus, les plus étemels. Elle veut se confondre, elle se confond, autant qu'elle le peut sur la terre, avec la personne de l'objet aimé, et, jusqu'au sein de l'union la plus parfaite, elle doute encore, elle s'interroge sur son bonheur, et se reproche de n'avoir ni assez obtenu, ni assez dontié!
a Vous avez beau dire, ô ma prudente amie, c'est là la pente invincible, le cours naturel de l'amour. Ne vous raidissez pas trop, et laissez faire au temps, sans vous prendre à des systèmes. Et tous les jours, quand nous sommes seuls et que je vous quitte, comme je vais faire en ce moment, votre main ne se portet-elle pas involontairement au devant de la mienne? N'y a-t-il pas dans tout votre être, oui, dans ces yeux mouillés, dans ces lèvres entr 'ou vertes, dans ce beau sein ému, comme un mouvement d'adieu vers moi, et un geste inachevé? »
Et tout disant ainsi, je lui tenais les mains et je les dévorais de baisers. Elle ne les retirait pas. Je regardais ses yeux ; elle ne les baissait pas. La lampe semblait mourir; nous ne parlions plus, et j'avançais toujours.
Tout-à-coup, la force lui revint. Elle échappa, avec un cri, d'entre mes bras.
— Sortez, sortez, tout de suite, ami; je vous en conjure I »
Il y avait dans son expression tant d'autorité et de prière, que j'obéis à l'instant, sans trop savoir ce que je fesais.
Le lendemain, au réveil^ après une sotte nuit passée dans les songes, je recevais le billet que voici :
« Je vous devais la fin de ma soirée, et je veux vous la donner en vous écrivant. Ce sera au moins ne pas vous avoir quitté toutà-fait. Puis-je, d'ailleurs, pensera autre chose et ce soir, et cette nuit, et; demain encore, et tous les jours qui suivront, qu'à ce qui s'est dit et passé il n'y a qu'un instant entre nous ? J'en suis hors de moi, mon ami. Je ne sais si je pourrai finir ma lettre. Je tremble en la commençant, et le bruit d'une voiture dans
la rue me la ferait interrompre, comme si on allait arriver exprès à cette heure pour me surprendre !
C'est que vous seul jusqu'ici, Arthur, avez reçu de moi ces marques inconsidérées de tendresse. J'atteste hautement le ciel que je n'ai pas eu la moindre tache dans ma conduite avant de vous connaître. En sera-t-il toujours de même? Il faudrait vous éviter pour cela, car vous devenez bien à craindre, et des moments pareils à ceux de tout à l'heure ne se renouvelleraient pas sans danger. De grâce, soyez plus raisonnable. Epargnez notre liaison presque ancienne, à laquelle je suis déjà si accoutumée, et ne me réduisez jamais à une résolution qui, pour assurer le repos de ma vie, lui ôterait son plus doux charme.
a Où donc avez-vous pris, Arthur, qu'il n'y a qu'une espèce de preuves en amour, et qu'on ne peut croire à l'affection qu'on inspire à moins de les avoir obtenues? Eh quoi ! s'aimer, se le dire en regards, en paroles, se choisir,
et, à la campagne, à travers le monde, se rejoindre chastement dans rintimité, languir dans Tabsence, vous écrire comme je fais, ne sont-ce pas là des preuves auxquelles on doit se fier, et ne comptez-vous réellement que celles qui seraient misérables et fatales ?
« Adieu ; ne craignez aucune distraction de ma part. J'emporte avec moi trop de souvenirs d'ici, et j'en retrouverai trop là-bas pour vous oublier. Les lieux que je vais revoir me paraîtront pleins de ma pensée. Le soleil y sera un peu plu& pâle cette fois, et la nature un peu plus mourante que quand nous y étions ensemble. Ma tristesse s'en accommodera mieux, et ma tristesse loin de vous, c'est mon seul bonheur.
a Adieu, jt
Et mon inspiration s'enrichissant à l'instant même de l'émotion que j'éprouvais, je lui répondis :
O que son jeune cœur soit paisible et repose, Que rien n'attriste plus ses yeux bleus obscurcis,
Pour Elle le soarire et les larmes sans cause 1 Pour moi les vrais soucis!
Pour moi le sacrifice et sa brûlante veille, Le silence et l'ennui de ne rien exprimer, Comme au novice amant qui croit que c'est merveille Qu'on puisse un jour l'aimer 1
Pour moi, lorsqu'en passant son doux regard m'attire Et dit avec bonheur : Arthur, ne viens-tu pas.^ Pour moi, le lourd fardeau de moins souvent lui dire Ce qui gène mes pas 1
De moins souvent mêler mon haleine à la sienne, Et le soir, à l'abri du monde et des rivaux. De n'oser éclairer sa tendresse ancienne A des rayons nouveaux 1
Pour moi, de ne plus lire à sa face pâlie Les signes orageux d'un céleste avenir 1 Pour Elle, les trésors de la mélancolie, La paix du souvenir ;
Le bonheur souverain de gouverner une âme.
De la sentir à soi, muette, à son côté.
Des gazons sous ses pas, et son pur front de femme Dans la sérénité ;
Un sommeil sans remords, avec l'essaim fidèle Et les songes légers d'un amour sans effroi 1 Amour I abeille d'orl ô tout le miel pour Elle, Et l'aiguillon pour moi 1
Ces transports étaient sincères quand je les exprimais ; mais ils ne se maintenaient pas à ce degré d*élévation et de désintéressement.
Après un accès généreux, je retombais aux désirs et aux calculs d'une galanterie rompue aux triomphes.
L'amour que je ressentais alors était un goût vif, un attrait impérieux. Ce n'est que bien plus tard qu'il devint une passion.
Élyse elle-même, dans la disposition tendre et inquiète de son cœur, n'eût pas toujours pris en bonne part une réserve qui lui eût paru suspecte de négligence. Elle avait besoin de protestations infinies, de promesses souvent
enfreintes, de mes attaques à l'appui de mes serments, et d'être sans cesse effrayée sur elle, avant de s'habituer à compter sur moi.
L'hiver arriva et nous reprit dans son cercle de plaisirs, de fêtes.
Nous ne passions presque aucun jour sans nous voir au moins une fois.
Je la retrouvais le soir dans le monde, après l'avoir visitée au matin, dans l'intimité. Par-* tout elle était pour moi la même. La foule n'interrompait pas l'intimité pour moi.
Le manuscrit de Sainte-Beuve s'arrête malheureusement ici. Il ne contient donc ni l'analyse du développement de la dernière passion d'Arthur, ni le récit de la trahison d'Élyse, ni enfin celui de la conversion définitive du
héros, après tant d'expériences diverses suivies d'amères déceptions.
Le fait est d'autant plus regrettable que V Arthur publié par Guttînguer en 1836 sur le même sujet est fort différent des pages qu'on vient de lire. Parlant en réalité de lui-même, l'auteur glisse beaucoup plus rapidement sur tous les faits racontés, afin d'arriver sans retard à la conversion de son héros. En revanche, plusieurs épisodes du livre n'ont pu prendre place dans le début de l'ouvrage écrit par Sainte-Beuve. S'il l'eût terminé, sa version les eût probablement contenus aussi. Mais elle eût été sans doute traitée d'une façon infiniment plus romanesque, aussi bien par les détails recueillis que par la forme qu'il leur eût donnée.
Guttinguer avait du reste remis de nombreuses notes à son ami afin de le guider au milieu de toutes les liaisons qu'Arthur mène de front et déplore tour à tour. Ainsi, la lettre autographe écrite de Rouen à Guttinguer par
celle qui dans le roman s'appelle Elyse, mais dont le nom véritable était Rosalie, — lettre à peine paraphrasée par Sainte-Beuve aux dernières pages de son travail, — est jointe au manuscrit de ce fragment.
Malgré son style suranné et ses incessants dithyrambes, VArlhur de Guttinguer n'en demeure pas moins un livre fort curieux. Aussi, sous ces réserves, le jugement porté sur lui par le célèbre critique est-il encore tout à fait juste.
Nous avons déjà rappelé que, par suite de son extrême impressionnabilité , Guttinguer n'a pas attaché son nom à tous ses volumes.
C'est ainsi qu'outre son premier Arthur, il mit au jour, non moins anonymement, un petit livre qui lui tint pourtant fort à cœur. Nous voulons parler de l'opuscule dont Sainte- Beuve, sous le titre de : Pensées choisies, de Saint-Martin, a fait mention dans son étude sur le Philosophe inconnu, étude qui fait partie du tome dix des Causeries du Lundi.
Or, chose rare chez Sainte-Beuve, le titre cité par lui est inexact, et ce n'est pas sans peine que nous avons réussi à retrouver l'ouvrage dont il s'agit. C'est une mince brochure, sans aucun nom d'auteur, intitulée : a Philosophie religieuse. Premier volume. Saint- Martin. » Imprimée à Rouen, chez le même imprimeur que \ Arthur de 1834, elle parut à Paris chez le libraire Toulouse, en avril 1835, ^t ^^ semble avoir eu d'ailleurs aucun succès, ni aucun retentissement (i).
Le début de la liaison des deux écrivains remonte à 1829. Ils s'étaient rencontrés pour la première fois chez Victor Hugo, le chef dès lors reconnu du mouvement romantique. Passionnés l'un et l'autre pour l'art nouveau, ayant au même degré l'horreur de l'école classique, leur intimité, malgré la grande différence d'âge existant entre eux, s'était promptement établie. En effet, Sainte-Beuve, le plus
(i) Voir le noméro 1866, dans la Bibliographie de Iç, France du 4 avrifl 1835.
jeune des deux, comptait une vingtaine d'années de moins que Guttinguer, né en 1785.
Cela n'empêcha pas la nature enthousiaste, tendre, faible et mystique de ce dernier de se manifester à chaque page de la longue correspondance qu'il entretint jusqu'à la fin de sa vie avec son collaborateur manqué.
A la création du cénacle et à l'origine de leurs relations, le mysticisme de l'auteur des Consolations se rapprochait beaucoup de celui de son aîné. Mais, par la suite, il s'en écarta d'autant plus sensiblement que Guttinguer, au contraire, s'y plongea davantage, mêlant de plus en plus, dans la confusion de son passé et de son présent, les doctrines catholiques les plus austères aux faiblesses humaines les moins orthodoxes. Cela ne l'empêchait point de prêcher à tout venant la bonne doctrine, sans se rendre compte de l'effet que produisait sur l'esprit de ses auditeurs le singulier contraste créé par son spiritualisme charnel et sa religiosité païenne amalgamés. Aussi Tir-
révérence et les moqueries avec lesquelles ses théories étaient accueillies par eux l'atteignirent-elles souvent jusqu'aux fibres les plus sensibles de son être.
Après avoir lu le début de V Arthur de Sainte-Beuve modelé sur un tel apôtre, on peut facilement se rendre compte combien ses vertueuses prédications devaient sembler peu sérieuses à ceux qu'il en accablait.
Un jour vint pourtant où le bizarre désaccord qui régnait entre ses principes et ses exemples cessa, car, à la suite d'une maladie grave, notre écrivain, veuf depuis longtemps, régularisa enfin sa situation par un second mariage, aussi tardif que moralement nécessaire. Malheureusement, sa rigidité, devenue cette fois logique, le rendit ensuite moins indulgent que jamais pour les anciens fondateurs du cénacle, jadis ses camarades, ses compagnons préférés.
Quelques années plus tard, Victor Hugo surtout devint l'objet presque incessant de ses
attaques littéraires, dans les journaux où il écrivait alors, tels que la Mode, la Mode Nouvelle ^ la Gazette de France y etc. En revanche, sa plume fut toujours relativement bienveillante pour Sainte-Beuve, qui, de son côté, resta le plus souvent déférent et ému en parlant de ses amis et de ses croyances d'autrefois. Soit espoir de ramener ce dernier aux doctrines de leur jeunesse, soit par suite d'autres souvenirs communs, plus intimes encore, Guttinguer, dans ses écrits comme dans ses lettres, lui témoigna sans relâche la plus tendre sympathie.
Vers la fin de sa vie, le sensible Ulric, plus qu'octogénaire, donna l'ordre de remettre après sa mort (2 1 septembre 1 866) à son célèbre ami un cahier manuscrit, avec autorisation pour ce dernier d'en user à sa guise. Mais Sainte- Beuve ne trouva sans doute aucun moyen d'en tirer avantageusement parti pour la mémoire de l'auteur, caries pages en question, toujours inédites, sont aujourd'hui entre nos mains.
Les lettres échangées entre eux sont à coup sûr beaucoup plus précieuses. Le maître n'avait pas gardé toutes celles qu'il avait reçues de Guttînguer. Il s'en faut de beaucoup. Il en reste cependant plus d'une centaine, presque toutes écrites de 1829 à 1837. A partir de cette date, c'est-à-dire à l'époque de son départ pour la Suisse, Sainte-Beuve ne garda sans doute plus la suite de ces lettres, car jusqu'en 1857 il ne s'en trouve pas une seule dans le dossier, et de 1857 à la mort de Guttinguer (1866), il n'en existe qu'une dizaine tout au plus.
Malgré les lacunes de cette correspondance, ce qu'il en subsiste est néanmoins tout à fait intéressant, car, outre les confidences personnelles que ces lettres contiennent, il y est fréquemment question de Lamartine, d'Alfred de Musset, de son ami Tattet, puis, surtout, de Victor Hugo et de tous les siens.
Les réponses de Sainte-Beuve, — dont nous ne connaissons malheureusement qu'une tren-
taine, presque toutes écrites de 1836 à 1839, — ne doivent pas être moins curieuseâ. Or, de 1829 à 1866, il adressa certainement un très grand nombre de lettres à Guttinguer. Si elles existent encore, en quelles mains peuvent-elles se trouver maintenant? Nous serions bien désireux de le savoir, dans l'espoir d'en prendre connaissance à notre tour. Mais les souhaits de ce genre font partie des désirs, toujours inassouvis, de tout vrai chercheur.
Ils lui font parfois oublier ses meilleures découvertes, pour ne s'attacher qu'aux lacunes, trop souvent impossibles à combler, qui ne lui permettent pas de compléter à son gré ses recherches et ses travaux.
Quoi qu'il en soit, rappelons, avant de quitter la plume, que si, chez Saînt»e-Beuve, le critique incomparable a quelque peu fait tort au poète et au romancier, Joseph Delorme, les Consolations et Volupté n'en demeurent pas moins des œuvres considérables, dont l'action et le succès, d'éclat si vif à leur naissance,
se prolongèrent pendant fort longtemps. L'auteur souffrit même plus d'une fois de l'ombre et du silence relatifs qui envahirent peu à peu ses ouvrages d'imagination au profit de ses jugements littéraires. Aussi, s'il s'intéresse encore aujourd'hui à ses productions d'ici-bas, nous espérons qu'il accueillera sans trop de déplaisir la publication du début complet de son premier roman. Peut-être même, — puisqu'il l'avait conservé avec tant de soin, — la mise au jour de ces pages lui causera-t-elle, dans l'Empyrée des grands écrivains, une véritable satisfaction.