‹ Sainte-Beuve inconnueChapitre 8 sur 12 · ŒUVRES COMPLÈTES DE VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

ŒUVRES COMPLÈTES DE VICTOR HUGO

De tous les écrits imprimés de Sainte- Beuve, non retrouvés pendant sa vie, aucun n'a provoqué plus d'erreurs, de méprises et de confusions que le Prospectus dont il s'agit ici.

Il faut d'ailleurs l'avouer, c'est l'auteur luimême qui les a presque toutes fait naître, en ne donnant pas la vraie clé du mystère, lorsque, dans une note de sa main destinée à paraître de son vivant, mais publiée seulement après sa mort, il a, le premier, signalé ces pages à ses lecteurs. Aussi, n'est-ce pas sans peine que nous sommes enfin parvenu à nous reconnaître au milieu des bévues de toutes sortes accumulées autour d'elles. Ne nous en

plaignons pas trop cependant, car sans tant d'inexactitudes diverses la chance de découvrir cet écrit, introuvable quoique passionnément recherché, ne nous eût sans doute pas été réservée. Sans elles, en effet, parmi tous les chercheurs qui se sont vainement mis à la poursuite de ce document, quelque autre de nos émules fût probablement arrivé bien avant nous à le remettre au jour.

Mais procédons par ordre et, avant de le transcrire, reconstituons définitivement, pièces à Tappui, son véritable état civil. Disons aussi qu'afin d'éviter les inutiles répétitions de textes , nous avons fait certaines coupures dans les fragments cités, coupures d'ailleurs toujours indiquées par des points.

C'est en 1875, à la page 344 du tome trois de la première édition des Premiers Lundis [i)^ rassemblés par M. Jules Troubat, le légataire et le dernier secrétaire de Sainte-Beuve, qu'en

(i) Trois volumes in- 12, Calmann Lévy.

tête d'autres indications données par le maître sur ses articles anonymes ou non authentiqués, parurent pour la première fois les lignes suivantes :

a J'ai, en bien des cas, prêté ma plume à mes amis, en me mettant à leur lieu et place, et en faisant ce qu'ils désiraient de moi. Par exemple :

« Il y a tel Prospectus des œuvres de Victor Hugo (en 1829, chez Gosselin), signé Amédée Pichot, et où Wordsworth est cité sur Shakespeare, qui est de moi. »

Remarquons d'abord que tous les morceaux dont Sainte-Beuve parle ensuite ont été imprimés dans le volume même, immédiatement après cette note, ou bien avaient déjà reparu auparavant, dans ses précédents ouvrages. Ce Prospectus seul fait défaut partout.

M. Troubat nous apprend ailleurs que cette

note bibliographique avait été destinée par Sainte-Beuve à la troisième édition du tome onze des Causeries du Lundi, mise en vente en 1868. C'est donc vers ce moment qu'elle dut être rédigée, un an environ avant la mort de Fauteur, survenue, comme on sait, le 13 octobre 1869.

Par suite d'une méprise, semble-t-il, la série de Notes et remarques dont elle fait partie ne fut point insérée dans le volume en question. Leur ensemble ne parut pour la première fois qu'en mars 1881, à la page 40 de l'édition originale, — qui ne porte aucun millésime, — de la Table des Causeries -du* Lundi, rédigée* par M. Pierret (i). Mais, ainsi que nous venons de le voir, la note isolée qui nous occupe en avait été distraite dès 1875 pour entrer dans le tome trois des Premiers Lundis, où M. Troubat l'avait accompagnée des renseignements suivants :

(i) Les détails précédents sont donnés par M. Troubat

a Nous signalons ce Prospectus aux amateurs; il nous a été impossible de nous le procurer. Il manque à la Bibliothèque Nationale, bien qu'il soit indiqué comme déposé sur le Journal de la Librairie. Mais la Bibliothèque Nationale n'a pas non plus l'édition des Œuvres de Victor Hugo désignée ici. »

De même, M. Edmond Biré, dont on connaît le merveilleux esprit d'investigation, dans son Victor Hugo avant 1830, publie cette note (i) :

a Nous avons vainement essayé de retrouver ce Prospectus ; il manque à la Bibliothèque Nationale. »

Et pourtant, sans s'en douter, il en imprime ensuite un fragment dans Victor Hugo après

à la page 2 de V Avertissement de cette Table, publiée chez Garnier frères.

(i) Page 463 de la nouvelle édition. In-12, Perrin.

1830 (i)r Voici à quelle occasion, a M. Gosa salin, dit M. Biré, avait acheté les Oriena taies. Restait à lancer le volume. Ce fut a Sainte-Beuve qui, sur la demande, du poète, a se chargea de rédiger , à cet effet, une sua perbe réclame, si belle qu'il refusa d'y laisser a mettre non seulement son nom, mais même a ses initiales. » Ceci se passait au mois de décembre 1828. Victor Hugo avait écrit à son éditeur une lettre qu'on lira plus loin dans laquelle il est parlé du travail en question, et M. Biré ajoute : « Voici un extrait de ce prospectus, qui parut sous les initiales E. T. »

Or, comme on le verra, les quelques lignes qu'il en cite dans son livre sont extraites des dernières pages du morceau vainement cherché jusqu'ici, car la soi-disant réclame-prospectus des Orientales et le prospectus des Œuvres complètes ne sont en réalité qu'une seule et même chose.

(i) T. I, p. 38-39. In-I2, Perrin, 1891.

Ainsi que M. Biré l'indique sur-le-champ, c'est au numéro du 2 octobre 1 83 ; dç la Gazette des Tribunaux que ces textes et la plupart de ces détails sont empruntés. Nous reviendrons tout à rheure à ce numéro.

Enfin, M. Georges Vicaire, qui poursuit avec un zèle et une conscience admirables Tachèvement de Pouvrage le plus complet et le plus parfait qu'on ait entrepris sur les livres de ce siècle, imprime ce qui suit, à propos de la première édition des Orientales ^ dans le neuvième fascicule de son Manuel de F Amateur de livres du XIX^ siècle (i) :

a ... Faux titre portant : a Œuvres de Victor Hugo, »... préface datée de janvier

a On lit sur le plat verso de la couverture : a Le prospectus des Œuvres de M. Victor

(i) Grand in-8* à deux colonnes, p. 244 à 248, Rouquette, 1898.

Hugo se trouve en tète de ce volume. »

a Le prospectus est signé, page 12, des initiales E. T. D'après une lettre de Victor Hugo à Charles Gosselin, ces initiales cacheraient Sainte-Beuve...

a D'autre part, Sainte-Beuve écrit... à propos d'un prospectus destiné à annoncer les Œuvres complètes d'Hugo, » etc. (Voir les paragraphes cités au début de notre travail.)

« Peut-être la mémoire du célèbre critique, qui écrivait ces lignes longtemps après la rédaction du prospectus, l'a-t-elle trompé;...

Victor Hugo... proposait de signer ce document d'un nom en toutes lettres, ou de simples initiales qui ne seraient pas celles de 'Sainto-Beuve, et c'est peut-être de -là que viendrait la confusion faite par l'auteur des Lundis.

« La Bibliographie de la France^ qui enregistre ce prospectus dans son numéro du

24 janvier 1829, n'en indique pas la signature (i).

a Voir , au sujet de cette édition Gosselin, dans la France littéraire ^ tome quatre, page 158, la note de Quérard, que nous ne signalons, bien entendu, qu'à titre de pure curiosité. »

Ainsi qu'on vient de s'en rendre compte par toutes ces citations, personne, à l'heure présente, ne connaît l'insaisissable prospectus, et la question demeure non tranchée, obscure et embrouillée.

Avant d'y porter la lumière définitive, revenons au numéro du 2 octobre 1831 de la Gazette des Tribunaux, Il renferme le compte rendu d'un procès, relatif à certaines œuvres de Victor Hugo, qu'intenta le libraire Gosselin à son célèbre confrère Renduel, et, de même que M. Biré, nous emprunterons ce qui suit à

(x) La première édition des Orientales est enregistrée dans le même numéro de la Bibliographie de la France,

la plaidoirie de M* Henri Nouguier, avocat du premier de ces éditeurs :

« Pour justifier la réclamation de M. Gosselin, il convient de faire connaître quelques antécédents de M. Victor Hugo. Il s'agissait, entre le libraire et le poète, de la publication des Orientales. L'auteur écrivit à mon client la lettre curieuse dont suit la teneur littérale :

a Voici le bon à tirer de Sainte-Beuve; il a convient aussi que des initiales quelconques a seraient nécessaires. Mais ce ne peuvent a être les siennes, — M. Gosselin devine « pourquoi, — et ses raisons sont excellentes, a II faudrait donc deux lettres quelconques : a A, B, — C, D, — E, F, etc., ou, mieux a encore, le nom en toutes lettres de quela qu'un qui le voudrait bien, et que M. Gosa selin pourrait peut-être trouver. C'est d'ail- « leurs un excellent morceau, et qui ne peut a que faire honneur au signataire. Pour le dire

« en passant , il serait fort important et fort « utile que les journaux le publiassent comme a article avant qu'il parût comme prospectus. « Je m'en repose pour cela sur M. Gosselin, a que je regrette bien de n'avoir pu trouver a chez lui; il m'a été impossible de sortir « avant quatre heures et demie.

« Mille compliments.

« VpctorJ H[UGO]. »

« A peine cette lettre fut -elle parvenue à son adresse, qu'il parut un superbe prospectus ^ signé E. T., et dans lequel on lisait :

« Nul doute que Victor Hugo ne soit pour a notre scène moderne un de ces solides ora nements et de ces astres splendides auxa quels il est donné de briller longtemps... Il a a grandi au milieu des attaques et des claa meurs; de jour en jour cette portion d'admia rateurs ardents et sincères s'est grossie, s'est a ralliée, et aujourd'hui chacun de ses chants

a trouve des milliers d'échos dans la jeune

« France. Ce public, contemporain du poète,

a marche avec lui et le porte à la gloire ; les

a traductions de ses œuvres s'impnment en

« Angleterre, en Allemagne, en Suède et en

« Russie. 9

Or, nous l'avons déjà indiqué, les lignes qu'on vient de lire, et qui sont citées aussi par M. Biré, font partie des deux derniers paragraphes du prospectus retrouvé.

Mais la plaidoirie de M' Nouguier ne demeura pas sans protestation. Dès le surlendemain du jour de son apparition dans la Gazette des Tribunaux^ M. Renduel, pris à partie, adressa au rédacteur en chef du journal une longue lettre, qui parut seulement dans le numéro du 14 octobre 1831. Nous en extrayons le passage suivant :

« 4 octobre i83i«

a Quant au prospectus dont. M,. Gosçelin essaie de faire bruit, que dirait-il si M. Hugo lui montrait ces lignes qu'il possède, écrites également de la propre main de M. Gosselin, dans une lettre du mois de décembre 1828 :

« Il me faut un prospectus; je le ferais bien a faire, mais il me faut un canevas; ne pou- « vez-vous en faire écrire quelques morceaux « par quelqu'un ayant votre confiance? Dona nez-nous les idées, les éloges nous regar- « deront. » C'est sur cette lettre menaçante, et dans la crainte que M. Gosselin ne fît luimême ce prospectus, que M.. Hugo pria un de ses plus honorables amis de s'en charger. Cet ami, célèbre à juste titre dans les lettres, y consentit ; mais ne se souciant pas de signer un prospectus y il demanda le secret, que M. Gosselin lui promit. Vous voyez, Monsieur, comme

M. Gosselin lui a tenu parole. Quanta M. Hugo, qui pourrait lui faire un reproche d'avoir recherché l'appréciation consciencieuse d'un écrivain de talent, d'honneur et de renommée?

« Eugène Renduel. »

Si ces lignes n'éqaanent pas de Victor Hugo en personne, elles ont, à coup sûr, dû recevoir son approbation, puisqu'il n'y est guère question que de ses démarches personnelles et d'une lettre à lui adressée. On remarquera aussi combien les intentions primitives de Sainte-Beuve au sujet de ce prospectus s'étaient modifiées avec l'âge et le temps écoulé, puisqu'en 1868 il revendiquait la paternité^ de ces pages, qu'en 1828 il avait refusé de signer!

La méprise principale, d'où naquirent la plupart des autres, provient donc, nous l'avons fait voir, du fait qu'on attribua à Sainte-Beuve la rédaction de deux réclames : l'une, sous la

forme de Prospectus y destinée aux Œuvres complètes de Victor Hugo; Tautre uniquement relative aux Orientales. Or, il n'en exista jamais qu'une seule : le Prospectus des Œuvres complètes^ qui fut joint à la première édition des Orientales, — comme on le verra, troisième volume, en réalité, de la future réunion des Œuvres. Cette publication complète étant demeurée à Fétat de projet, son ensemble ne fait donc pas lacune, comme on le pensait, à la Bibliothèque Nationale. On n'a pas oublié non plus ces renseignements donnés par M. Georges Vicaire : les Orientales portent au faux titre la mention : o Œuvres de Victor Hugo, » et le prospectus en question de ces Œuvres est indiqué au plat verso de la couverture du volume comme placé en t^ête de ses pages.

Bien que Sainte-Beuve précise, dans l'article intitulé : Victor Hugo en 1831, que les Orien^ ^âr/i^^ parurent en décembre 1828, elles ne furent sans doute mises en vente qu'en janvier

1829, date que porte leur préface. L^œuvre, on s'en souvient, ne fut en tout cas enregistrée dans la Bibliographie de la France que le 24 de ce dernier mois.

Voici de quels ouvrages devaient se composer à cette date les dix volumes annoncés des Œuvres complètes de Victor Hugo :

i^ et 2. Odes et Ballades [pxïx^hm^ édition, augmentée de VOde à la Colonne et de dix pièces nouvelles) (i).

î- Les Orientales (première édition).

4 et 5. Han cP Islande (quatrième édition).

6 et 7. Bug JargaL — Le Dernier Jour d^un condamné.

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