‹ Sainte-BeuveChapitre 17 sur 30 · L'ŒUVRE DU POETE · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE DU POETE

Le dernier aspect sous lequel un homme célèbre apparaît à ses contemporains est, au sens élevé, le plus vrai, puisque les impressions antérieures viennent s'y résumer, s'y condenser; puisque les disparates et les dissonances inséparables de l'existence humaine la plus régulière s"\ réconcilient en une harmonie définitive et suprême. Pourtant, dans cet aspect final comme dans tout ce qui fait tableau d'ensemble, il y a évidemment plusieurs plans, des teintes singulièrement variées, des nuances à peu près infinies. On peut dire, sans crainte de se

tromper, de tout individu éminent qui a eu le bonheur de parcourir jusqu'au bout la carrière et d'accomplir sa destinée terrestre, qu'il a été successivement — souvent môme à la fois — plusieurs hommes. C'est dans ces diversités, dans cette multiplicité compliquée, qu'il faut se reconnaître et s'orienter, si l'on veuf sortir des appréciation- nérales, toujours confuses et vagues. Les œuvres d'un écrivain qui a beaucoup et constamment produit s'offrent à nous en quelque sorte sur la même ligne, et s'il y a probabilité que quelques-unes d'entre elles nous frappent davantage, cette probabilité est en faveur de celles qui, couronnant sa vie littéraire, sont plus voisines de nous, partant nous sont plus familières. Mais lorsqu'on tient à rester juste, on doit résister à cet entraînement superficiel et s'appliquer à replacer chaque ouvrage, ou plutôt chaque série de compositions, à sa vraie distance, à son rang historique, dans sa naturelle perspective.

S'il est un littérateur à l'égard duquel il convienne surtout de procéder ainsi, c'est assurément Sainte-Beuve. Bien qu'il eût en lui une force de croissance continue et un principe île persistance dont nous aurons à constater, à déterminer les

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effets, nul écrivain n'a, dans le domaine intellectuel, tenté plus de voies différentes, obéi à plus de suggestions; nul non plus, dans son développement

original, ne s'est montré, si l'on peut risquer ce

terme, plus successif. Aussi ceux qui ne l'ont vu, qui ne l'ont goûté et applaudi que sous sa l'orme dernière, ceux qui n'ont apprécié en lui que le plus lucide, le plus abondant, le plus charmant des maîtres de littérature; le philosophe hardi, de bonne foi, radicalement émancipé — trop radicalement môme; l'homme public venu, ou à mieux dire, revenu tard aux doctrines de liberté (sera lamen respexit), mais fidèle jusque sur le lit de mort aux conséquences extrêmes et aux applications positives de sa pensée, ne le connaissent pas tout entier. Avant d'arriver à cette maturité, à cet épanouissement, il a eu ses tâtonnements, ses périodes d'essai et d'incubation, ses phases préparatoires.

Je n'en veux faire ni le complet examen, ni rénumération détaillée. 11 est deux de ces phases, cependant, que je dois rappeler au plus grand nombre des esprits, à la foule aisément oublieuse et distraite : la longue collaboration à la Revue <bs Deux Mondes (de 1838 à 1848), où Sainte-

Beuve, portraitiste et historien littéraire plutôt que critique proprement dit, cherche et dégage les principes en vertu desquels il procédera si délibérément, avec tant de verve et de succès, dans les Causeries du Lundi; puis, en remontant tout à l'origine, ses débuts et ses luttes poétiques.

Sans l'avoir suivi très-assidûment, sans revenir fréquemment sur ses travaux de cette époque, le grand public n'a jamais perdu de vue tout à fait le Sainte-Beuve de la Revue. Quoique beaucoup moins lus que les Causeries, les Portraits littéraires et les Portrait* contemporains, qui contiennent l'immense labeur de ces dix-huit années, sont dans bon nombre de bibliothèques. Quant à l'œuvre poétique, je ne crois pas, en bonne conscience, que l'on en puisse dire autant. Hors quelques lettrés, quelques curieux, quelques raffinés, qui donc dans les générations actuelles connaît autrement que de nom, autrement que p ur les avoir vues figurer sur des couvertures de livres eu sur des catalogues : les poésies et les pensées de Joseph Déforme, les Consolations, les Pei d 'août? Tout au plus répète-t-on, avec cette malice routinière qui ne s'accommode pas trop mal d'une certaine paresse d'esprit, quelques vers devenus

proverbiaux, quelques expressions discutables : Les coteaux modérés, Dans mon lit un œil noir. Chapeau de paille au front , du côté de Saint- Leu, ou encore : De grands tas au rebord des carrières de plâtre. Si l'on en excepte ces fragments sans signification, qui sont devenus une sorte de jouet banal, l'œuvre a sombré quasi complètement.

Il est difficile de n'en pas être étonné pour plusieurs raisons : d'abord, on ne saurait admettre aisément qu'un écrivain qui, dans un certain ordre, a fait preuve d'un talent supérieur, en soit dans un autre genre de production entièrement dénué. Ensuite, pour peu que l'on ait noté avec quelque soin les jugements intimes de Sainte- Beuve sur lui-même, on est frappé de voir quelle importance, tout en y signalant avec franchise de graves imperfections, il a toujours attachée à ses compositions poétiques. Comment un amateur si fin, si expérimenté, aurait-il pu se tromper à ce degré sur son propre compte?

Une dernière considération se présente, qui n'est pas la moins sérieuse. Sainte-Beuve, d'après son témoignage formel, confirmé cette fois par tous les hommes de goût, n'a cessé d'affirmer que le critique chez lui procédait du poète. Or, est-il ad-

missible une minute que d'un poêle digne d'oubli puisse sortir un critique éminent? Voilà les questions qu'on se pose et qu'on ne peut éviter de résoudre. L'indifférence du public à L'égard de telle ou telle partie de l'œuvre d'un littérateur distingué ne suffit pas pour nous dispenser d'une étude approfondie. Dans tous les cas, il n'y a que profit a retirer d'un semblable examen, puisque nous cherchons non pas tant à nous édifier sur la valeur des poésies de Sainte-Beuve, qu'à saisir dans leur source première ses qualités et ses défauts, à bien connaître un élément qu'il a constamment regardé et désigné comme essentiel, comme pouvant fournir sur sa nature morale de précieuses indications.

« Au point de vue Littéraire, les Consolations furent celui de mes recueils de poésies qui obtint auprès du public choisi ce qui ressemblait le plus à un succès véritable. » Voilà co que non- assure Sainte-Beuve dans un avertissement daté du 16 juin l(Sf)i, et placé en tête du second volume de

9es Poésies complètes. Je tiens l'assertion pour exacte et ne suis pas embarrassé, on me reportant ;i l'époque, aux circonstances, d'expliquer ce succès relatif, Joseph Delorme, que'les Consolations suivaient juste à un an de distance, avait beaucoup choqué la société polie de ce temps-là par l'âpreté du ton, la crudité des détails, le réalisme à outrance de quelques tableaux, la tendance très-marquée vers les doctrines matérialistes, et je ne sais quel souffle d'indépendance qui affectait par moments un air de révolte. C'est Werther carabin et jacobin, s'était écrié M. Guizot. La vertueuse duchesse de Broglie, dont les moindres paroles faisaient autorité dans le monde doctrinaire, avait murmuré d'une lèvre scandalisée le gros mot d'immoralité. Les amis et camarades du Globe, tout en lançant et soutenant le livre, avaient posé plus d'une restriction et ne s'étaient pas montrés très-édifiés.

La surprise fut donc grande et la joie fort vive chez les timorés, les puritains, les dégoûtés, quand ils virent paraître un recueil tout trempé de religiosité, et où le mysticisme dominait. On crut à une conversion ou du moins à un assagissemenl définitif, on applaudit avec chaleur, on ne se ménagea pas sur la louange. Je comprends que Sainte-

Beuve ait gardé de ces approbations un souvenir agréable et qu'il aimât à se reporter, comme il nous le dit, non sans bonhomie, vers cet instant, unique dans sa vie de poète. Je comprends même que le suffrage de tant de personnes distine ait pu l'abuser sur la réelle fortune de l'œuvre et sur son degré de réussite. Ses illusions sont excusables. Ce ne sont toutefois, dans la rigueur du terme, que des illusions, et nous ne pouvons nous y associer.

On irait trop loin si l'on affirmait que ce qui mérita aux Consolations un si bon accueil dans les salons est précisément ce qui leur a nui, ce qui les a perdues devant le public non choisi. Le mysticisme, quand il est sincère, facilement intelligible, qu'il procède par grandes lignes el s'exhale d'un souffle large, puissant, plaîl à la foule, la séduit, la transporte d'admiration. Que d'effîisions mystiques dans les Méditations de Lamartine, et quel applaudissement unanime elles lui ont valu! La froideur du vrai publie à l'égard des Consolations ne vint donc pas des sentiments que L'auteur \ exprime; elle tenait à la manière étrange dont ces sentiment- étaient manifestés et aussi à ce qu'ils avaient d'inexplicable, d'illogique, de déroutant

sous la plume du poëte qui revendiquait hautement la paternité de Joseph Déforme. La transition était trop peu préparée, le démenti trop éclatant. On ne pouvait admettre qu'une transformation si complète se fût opérée en un clin d'œil. Le public, encore sous le coup des plaintes, des désespoirs, des imprécations de Joseph Delorme, demeurait tout ébahi d'une volte-face si soudaine et refusait de s'y prêter. Ce qui, dans les salons, s'appelait conversion et commandait la bienveillance, aurait été volontiers, dans des régions sociales moins élevées, qualifié tout autrement et d'une manière peu flatteuse.

Est-ce à dire que l'écrivain dohe rester étroitement fidèle et en quelque sorte rivé aux façons de sentir, de penser, de parler, qui ont caractérisé sa première œuvre? Les lecteurs sévères et quelque peu moroses des Consolations manifestaient-ils une prétention semblable? Nous ne le croyons pas. Ils se rendaient fort bien compte que l'âme humaine, et particulièrement celle du poëte, est ondoyante, changeante, mais ils ne reconnaissaient à ces intimes évolutions qu'une cause naturelle et légitime, — la plus absolue sincérité. Or, il n'y a pas à s'} méprendre et ils ne s'y méprirent pas non

plus, autant Joseph Déforme^ dans les pièces principales et déterminantes du recueil, s'annonce comme une œuvre pleinement sincère, autant, presque d'un bout à l'autre, les Consolations sont marquées au cachet du factice, de l'artificiel.

Avant d'aller plus loin, il est nécessaire de s'entendre sur le sens du mot sincérité. C'est spécialement et expressément de sincérité littéraire que je parle; je ne songe point à me hasarder sur le terrain de la conscience, à pénétrer dans le secret de l'âme. Sainte-Beuve, dévotieux et mystique dans les Consolations, ne joue point la comédie. Ce qu'il dit, il le sent, ou, ce qui revient à peu près au même pour sa décharge morale, il s'imagine le sentir. Pourtant son second recueil, travaillé avec tant de soin et d'amour, sonne faux, tandis que dans le premier la vérité psychologique éclate et s'impose.

C'est qu'il y a en nous des dispositions passagères, accidentelles, à côté de nos tendances strictement personnelles, foncières, Indéracinables. Il y a des sentiments qui sont inséparables de notre être, <|iii en sont réellement constitutifs et qui -'expriment d'eux-mêmes, sans que notre volonté ait le moindre effort à faire pour les solliciter, les pro-

voquer. Mais à côté de ces sentiments qui sont nous-mêmes, il en est qu'on se donne, qu'on s'inocule, qu'on s'apprend. Ceux-là, toute l'énergie du vouloir n'est pas de trop pour les cultiver, les entretenir, les mettre en jeu; toutes les habiletés de main et de métier, si l'on est artiste, sont à peine suffisantes pour assurer leur expression, pour les revêtir de quelque éclat. Eh bien! dans les Consolations, Sainte-Beuve n'a exprimé que des dispositions passagères, que des sentiments non pas de commande, mais de surface. Portant dans l'ordre moral la conception de la symétrie artistique, il s'est dit que tout à coté et en regard d'une œuvre •le désolation, des chants rassérénants et consolateurs feraient bon effet ; que ces deux constructions littéraires, semblables aux deux ailes d'un bâtiment, formeraient pendant et seraient l'une à l'antre un excellent vis-à-vis. 11 est parti de là pour chercher, pour ramasser tout ce qui lui tombait la main en fait de thèmes pacifiants, de motifs édifiants, d'inspirations saines, calmantes; eteomme dans ce genre d'impressions, de sentiments, il ne trouvait pas grand'chose en lui-même, comme son fonds sceptique et matérialiste était absolument muet sur le chapitre ^\cs remèdes moraux, il se

tourna vers le catholicisme, tâchant de lui emprunter ses vertus bienfaisantes, sans de près ni de loin recourir au dogme, effleurant et glissant dès qu'il le rencontrait.

Pour tenter une pareille entreprise, il fallait que Sainte-Beuve se trompât sur l'essence de la religion catholique et sur la façon dont il convient de l'aborder pour en retirer des consolation? effectives. Le catholicisme ne se laisse pas prendre en détail et à petites doses, On l'accepte ou on le rejette en bloc, on n'y fourrage pas capricieusement et à sa fantaisie. Il ne souffre point qu'on le débite par tranches, par portions, ni qu'on fasse servir des bribes plus ou moins industrieusement dérobées h des placages littéraires, il donne à ceux qui croient la justesse, la pénétration de l'accent ; \ Eugénie de (iuérin, madame de Lamartine; il lu refuse à ceux qui essayenl île croire sans \ parvenir. Sainte-Beuve a fini par se convaincre de i vérité ; mais malheureusement il n'est arrivé que bien tard à celte persuasion, rendant longtemps il s'est appliqué, il s'est consumé à christianiser son style sans pouvoir christianiser son âme. La tentative était chimérique et il a dû, en tin de compte, \ renonc t.

Ses œuvres eussent beaucoup gagné à ce qu'il prît ce parti dès le commencement de sa carrière Ce ne sont pas seulement les Consolations qui bout traversées et gâtées par cette religiosité parasite, c'est aussi Volupté, ce sont les premiers volumes de Port-Royal. Lorsque, dans ces livres, on sent le curieux, le douteur, le chercheur, l'homme primitif et naturel, on est porté, entraîné par une force irrésistible, on suit un courant d'humanité, de vérité; le chrétien artificiel etdévotieux vient-il au contraire à paraître, on tombe en pleine équivoque, on est saisi d'une vague méfiance, d'un indicible malaise.

Les Consolations sont la première œuvre de Sainte-Beuve où l'on rencontre ce mélange troublant. Il ne leur a pas porté bonheur. Sans doute, et nous n'hésitons pas à croire ici au témoignage du poëte, la société polie, qui a peu de goût pour le réel et que le factice n'offusque pas, a prodigue à ce volume des louanges asbez dél'cates et assez vives pour donner sur ce sujet un éblouissement durable à un homme qui d'habitude ne se laissait guère éblouir. Mais les connaisseurs, ceux surtout qui étaient sympathiques à Sainte-Beuve et qui avaient fondé sur <on talent de grandes espérances,

furent attristés, choqués. Ils sentaient que les Consolations n'étaient point un progrès sur Joseph Dclormc; ils n'y voyaient même pas le prolongement, le perfectionnement normal d'une pensée maîtresse d'elle-même, qui travaille sur son propre fonds et se développe avec originalité. Une ardeur religieuse si subite et si peu justifiée les inquiétait sans les toucher. Cette impression est rendue à merveille dans une lettre de Déranger adressée à Sainte-Beuve et que celui-ci a pris soin de nous conserver. Après force compliments, sincères assurément, mais d'autant plus accentués que les réserves vont venir, le chansonnier aborde ainsi le chapitre des observations critiques :

« Il faut pourtant que je vous dise que moi, qui suis de ces poètes tombés dans l'ivresse des sens dont vous parlez, mais qui sympathise même avec le mysticisme, parce que j'ai sauvé du naufrage une croyance inébranlable, je trouve la vôtre un peu affectée dans ses expressions. Quand vous vous servez du mot de Seigneur, vous me laites penser à ces cardinaux anciens qui remerciaient Jupiter et tous les dieux de l'Olympe de l'élection d'un nouveau pape. Si je nous pardonne ce lambeau de culte jeté sur \<>ire foi de déiste, c'est qu'il me

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semble que c'est, à quelque beauté tendrement superstitieuse que vous l'avez emprunté par condescendance amoureuse. Ne regardez pas cette observation comme un effet de critique impie. Je suis croyant, vous le savez, et de très-bonne foi; mais aussi je tache d'être vrai en tout, etje voudrais que tout le monde le fût, même dans les moindres détails. C/estle seul moyen de persuader son auditoire. »

L'ironie est sensible et la leçon, pour être tempérée, voilée dans son expression, n'en est pas moins sévère. Le cri d'alarme est pousse par une voix amie, le défaut essentiel signalé d'un doigt judicieux. Toutes les objections que la critique peut faire aux Consolations sont parfaitement résumées dans ces quelques lianes de Béranger. De ce côté-là et de bien d'autres probablement, Sainte- Beuve a senti l'aiguillon. Sans entrer dans une discussion en régie, sans même paraître soupçonner qu'il pût y avoir lieu à débat, il a jeté ça et là quelques discrètes explications qui sont des réponses indirectes aux reproches qu'on lui adressait. Par exemple, il représente les Consolations comme un accident, un heureux accident [felix culpa) dans sa vie poétique.

((L'impression même, dit-il, sous laquelle j'ai écrit les Consolations n'est jamais revenue et no s'est plus renouvelée pour moi. « Ces six mois cé- « lestes de ma vie, » comme je les appelle, ce mélange de sentiments tendres, fragiles et chrétiens, qui faisaient un charme, cela, en effet, ne pouvait durer; et ceux de mes amis (il en est) qui auraient voulu me fixer et comme m'immobiliser dans cette nuance oubliaient trop que ce n'était réellement qu'une nuance aussi passagère et changeante que le reflet de la lumière sur des nuages ou dan- un étang, à une certaine heure du matin, à une certaine inclinaison du soir. »

Malgré ce que cette explication, fort spirituelle d'ailleurs, contient de vrai, elle ne me semble pas entièrement satisfaisante. Que la cause occasionnelle d'où sont nées les Consolations ne se soit pas

reproduite, c'est très-possible, et puisque le pool • lui-même prend la peine de le déclarer, je n'ai p ts à y contredire. Mais à cote de l'homme aussi facilement ému, aussi variable et mobile qu'il lui plaira île se peindre à nous, il \ avait chez Sainte-Beuve un artiste très-réfléchi, qui systématisait ses inspirations. L'erreur commise par cel artiste a survécu aux dispositions passagères d'où elle résultait, et

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comme nous en trouvons incontestablement des traces dans Volupté, dans les Pensées d'août, dans Port-Royal, nous sommes fondé à penser et à dire qu'en dehors et au-dessus de l'entraînement, de L'impression accidentelle, personnelle, qui a suggéré les Consolations, il y avait un système trèsarreté.

Dans l'avertissement dont j'ai déjà parlé, je trouve une autre explication qu'il m'est encore plus difficile d'accepter et qui, soit dit sans malice, ressemble singulièrement à une défaite. « Nous avons presque tous en nous un homme double, écrit ingénieusement le poète en tête de son recueil ; saint Paul l'a dit, Racine l'a chanté. » « Je connais ces deux hommes en moi, » disait Louis XIV. Buffon les a admirablement décrits dans l'espèce de guerre morale qu'ils se livrent l'un à l'autre. « Moi aussi, me sentant double, je me suis dedoublé, et ce que j'ai donné dans les Consolations était comme une seconde moitié de moi-même et qui n'était pas la moins tendre. » S'il s'agi>sait en effet de tendresse, je prendrais mon parti de ce dédoublement, quoique, dans le premier recueil de Sainte-Beuve, il y ait plus de passion aride et brûlante que de M'aie tendresse; mais il s'agit de

mysticisme. Trouverai-je ce double, cette moitié mystique dans Joseph Delorme? Le héros de ce livre est, je le reconnais, un personnage complexe; il y a en lui des facultés très-diverses qui, i au second plan et entravées par les circonstances, s'incarneront, se réaliseront un jour. Parmi ces facultés plus ou moins latentes, je ne puis en dépit de ma bonne volonté, découvrir l'aptitude mystique.

Oui, deux hommes se rencontrent en Joseph Déforme, sans se combattre, mais aussi sans s' socier ni se fondre. Le premier est un passionné, un douloureux, de qui le.- souffrances sont d'autant plus amères et poignantes (pie nul aspect d'au delà, nulle perspective religieuse, nulle vision céleste ne viennent les amortir, les adoucir. îl sent vivement le réel, lii voit nettement, le rend avec une précision implacable. Le second est un lettré qui pousse la préoccupation de l'art jusqu'au goût et même jusqu'à l'eng uement de la rhétorique. Cette bizarre dualité donne à l'ensemble du recueil une physionomie toute particulière. Au moment où l'on va compatir aux misères et aux chagrins du poëte, lorsque son accent es! le plu- âpre, sa plainte aussi pénétrante, aussi déchirante que pos-

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sible, il s'arrête et vous fait remarquer que clans le passage qui vous frappe il a employé telle césure

imitée de du Bellay, tel enjambement renouvelé de Ronsard. Cela jette un froid, comme on dirait aujourd'hui.

Imaginez un peu Frédérick-Lcmaître, ou plus simplement Bouffé, s 'interrompant au milieu d'une tirade, brisant au beau milieu et à l'instant le plus inattendu une scène pathétique, dans l'intention, assurément fort louable, mais très-inopportune et surtout très-anti-artistique, de vous expliquer par le menu, au fur et à mesure, les secrets de son art, les raisons de son jeu. Demandez-vous, même en laissant de côté l'inévitable impression de surprise et de désappointement, quel effet un pareil procédé, se réitérant, se prolongeant pendant un drame ou une comédie en cinq actes, produirait sur le public Tout charme évidemment disparaîtrait, la pièce fût-elle un chef-d'œuvre. Les spectateurs les plus sympathiques, les plus patients, ne pourraient s'empêcher de crier à l'acteur : « C'est bien ! nous vous tenons quitte de tant de dissertations, de tânl de remarques agréables et fines, mais déplacées. Allez votre train et jouez votre rôle. Si le cœur vous en dit absolument, vous ferez demain une

conférence et vous y suivra qui voudra. » On a de ces impatiences et de ces agacements en lisant Joseph Delorme; et, je dois le dire, on s'irrite contre ces interruptions et ces gloses perpétuelles, parce que le texte est saisissant, remarquable, et que Ton aimerait à n'en rien perdre. L'auteur est comme un virtuose qui, exécutant une mélodie aussi belle que compliquée, ferait un discours tout en jouant du violon, et ne laisserait arriver aux oreilles que des notes détachées, dos modulations sans enchaînement, sans suite.

Si l'on veut goûter quelque plaisir à la lecture de ce livre étrange, si l'on prétend en retirer quelque profit, si l'on aspire à recueillir une impres distincte, que Ton puisse plus tard formuler nettement, il faut prendre un parti héroïque : négliger provisoirement le lettré, quitte à le reprendre en temps et lieu, et ne s'attacher qu'au personnage fictif ou plutôt très-réel dont l'histoire et les sensations se déminent dans une série de compositions fort originales. Comme peinture d'une douleur strictement personnelle, spécialement propre et inhérente à un individu, comme manière devoir et de reproduire la nature (sans ombre d'interprétation, d'idéalisation), Joseph Déforme est, je le

crois, une œuvre qui, dans notre littérature, n'a point

sa pareille. La Veillée, la Plaine^ sont des mor- < r.uix d'une beauté sombre et dans lesquels la sobriété savante, l'énergie contenue, la justesse d'impression, la sincérité d'accent conduisent et atteignent aux plus grands effets. J'en dirai autant de la fameuse pièce des Rayons jaunes, dont on s'est tant moqué et qu'on a si peu ou si mal lue. Du moment que vous entrez dans la disposition d'àme de celui qui écrit, que vous y participez (et c'est ainsi que doit procéder tout lecteur sérieux), vous ne vous révolterez pas contre l'expression de sensations qui résultent de cette disposition, qui, par conséquent, sont naturelles et logiques.

Mais voilà le diable! en France nous ne voulons jamais nous mettre à la place des gens ; leurs sentiments nous importent peu et, le cas échéant, nous aurions volontiers la prétention de leur imposer les nôtres. Les Rayons jaunes, comme l'a dit avec vivacité, et cette fois très-judicieusement Sainteneuve, sont, en effet, à prendre ou à laisser. Et ceci, en y réfléchissant bien, s'applique au recueil lui-même. On peut, au point de vue de l'exécution, au point de vue du genre trop familier, pas assez idéal, écarter, repousser Joseph Delorme (et c'est

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ce qu'à la longue le public a fait); mais dès qu'on l'accepte, il ne faut pas chicaner sur les détails, faire le puritain ou le dégoûté. Avouons-le, Sainte- Beuve poëte n'a pas eu de chance ; ses qualités ne lui ont pas moins nui que ses défauts. Joseph Déforme n'a pas réussi définitivement parce que 1 inspiration en était trop sincère, parce que l'expression des sentiments a paru trop crue et trop rèche ; les Consolations, au contraire, ont échoué parce qu'on a trouvé la forme entortillée et le fonds équivoque.

Nous ne répéterons pas à ce sujet le dicton italien è sempre bene, et sans vouloir nous égarer en des revendications et réhabilitations qui, d'ailleurs, courraient risque d'excéder notre pensée, nous ne cesserons jamais de reconnaître et de louer dans Joseph Delorme une œuvre d'un mérite réel, d'un mérite très-rare dans ce pays, où Ton se complaît et se berce trop aisément en fait de poésie dans le vague, dans le pompeux. Le mélange, ou à mieux parler, la coexistence de la rhétorique et de la realité, de la crudité naïve et de la glose raffinée a indisposé, blessé les lecteurs. Cela ne m'étonne point et je \iens tout à l'heure, pour mon compte, de

marquer très-vivement cette impression; mais,

d'un autre côté, je n"\ saurais trop insister, il se rencontre dans le volume assez de pièces dégagées

de commentaire, pures de tout alliage, habilement exécutées, sérieusement belles, pour fléchir la sévérité d'un public qui n'a pas toujours été si rigide, pour gagner auprès des meilleurs esprits la cause du porte. 11 y a (railleurs insuccès et insuccès. La chute de Joseph Déforme n'a pas été immédiate et complète comme celle des Consolations et, plus tard, des Pensées d'août. En 1829, lorsque parut cet ouvrage, il fut remarqué, même à coté de productions distinguées, et certes il en était digne. Si, avec les années et sous le poids d'une série de circonstances défavorables, le premier recueil de Sainte Beuve s'est trouvé entraîné dans i'effacement général de ses poésies, on est en droit d'afiirmer que c'est lui qui, au milieu d'une quasidéroute, a le mieux soutenu la retraite. Après lui avoir rendu cette justice, il est temps de savoir pourquoi il a échoué, de contrôler l'arrêt du public, de juger non-seulement l'auteur, mais les juges eux-mêmes.

En se ['laçant au point de vue de L'art, il est impossible de ne pas reconnaître que, dai - Joseph I)ebnnv\ Sainte-Beuve a parfaitement compris et

pratiqué la manière dont certaines réalit» > doivenl être peintes. Aujourd'hui encore, quoique le temps ait pu vieillir ou démoder quelques détails, un jury d'artistes consciencieux et de littérateurs experts n'hésiterait pas à honorer d'une récompense excep tionnelle cette œuvre sévèrement, austèrement exacte. Par malheur, le goût national se trouve sur ce point en complet désaccord avec la saine conception artistique. Nous n'admettons que la réalité transformée, épurée; pour nous la faire accepter, on doit commencer par l'embellir, c'està-dire par la fausser. Ainsi que les Gaulois, dos ancêtres, nous sommes amoureux des riches couleurs, des mots sonores. >~ons sommes par-dessus tout épris de la grandiloquence et nous pardonnons tout à nos portes quand il- possèdent cette faculté.

On voit que Sainte-Beuve, en mettant tout son Minci, tonte son habileté à conformer scrupuleusement sa diction à la nature des objets qu'il voulait peindre, tournait justement le dos aux tendance* et aux exigences du goût français. Dernièrement, un homme qui avait infiniment de talent et d'esprit, Charles Baudelaire, est tombé dans l\ même erreur, et il n'a pas trouvé dans la majorité du

public cultivé un meilleur accueil. Le scandale qui s'esl fait autour des Fleurs du mal, une curiosité malsaine, l'espoir de trouver dans ce volume une saveur pimentée, capable de gratter et d'emporter le palais, ont triomphé un instant de Tindifférence et de la prévention. Ce n'a été toutefois qu'un succès de passage et de hasard. On est vite revenu à la routine traditionnelle en répétant sur tous les tons, comme on avait fait trente ans auparavant pour Joseph Déforme : Fi, c'est trop cru!

Vinet a remarqué quelque part, avec beaucoup de justesse et un peu de malice, en parlant de la religion, qu'en France une barrière séparera toujours, dans tous les genres, le sérieux du familier. « Le paganisme môme, ajoute-t-il en suivant sa pensée, serait grave dans cette contrée, et il Ta été ; la grâce et l'aménité ne dominaient pas dans la religion des légers et frivoles Gaulois. Chaque peuple donne à ses inclinations dominantes un contre-poids... » Appliquez cette observation à notre façon de comprendre, de goûter la poésie, et vous la trouverez tout aussi juste, tout aussi profonde. On dit que les Français n'ont pas la tôle épique, on pourrait assurer également, en ('tendant cette négation, qu'ils n'ont pas l'âme très-réelle-

ment poétique. Nous ne saisissons ni facilement, ni promptement la poésie des choses. Nous avons besoin qu'on nous en avertisse, qu'on nous la signale, en l'exagérant bien entendu et en enflant la voix. Ce qui ne nous est pas présenté avec l'ampleur convenable, avec une harmonieuse gravité, et pour parler plus sans cérémonie, ce qui n'est pas accompagné de l'indispensable ronron lyrique ou dramatique n'existe pas pour nous.

Sainte-Beuve en a fait à ses dépens la rude épreuve. Il put voir combien, sous ce rapport, il s'était trompé, combien il s'était mis, à son insu et pour n'avoir obéi qu'à sa conscience d'artiste, en contradiction avec l'aspiration intime et le secret penchant de tons, lorsqu'il vit. en 1836, éclater le succès prodigieux, fabuleux et de plus très-mérité, deJoec/yn. Qu'est-ce, en effet, que Jocelyn^ malgré ses \ listes proportions, sinon nue œuvre de poésie familière, une peinture de la vie réelle? Il est vrai que sur tontes les particularités personnelles, sur tons les détails domestiques, Lamartine a jeté à flots l'éloquence, la couleur, les vapeurs dorées d'un style prestigieux. C'est par là qu'il a séduit les pins rebelles, conquis les plus prosaïques, réduit an silence les plus malveillants. Et puis.

chose singulière, que je note ici parce que, dans une étude complète, on ne doit rien cacher, ce poëme, où les sentiments de l'auteur sont certainemenl moins profonds, d'une intensité moindre que ceux exprimés dans Joseph Déforme, ce poëme excite bien autrement l'émotion que les élégies réalistes et navrées de Sainte-Beuve.

Je touche à un point vulnérable et je tiens peutôtre en ce moment la vraie cause de l'échec définitif essuyé par Joseph Déforme. La douleur du poète, telle qu'il l'exprime dans ce premier recueil, est très-intense, très-sincère, très-poignante ; mais elle n'est pas communicative. Elle affecte péniblement l'âme, elle l'assombrit sans la remuer ni l'attendrir. Le volume se lit avec intérêt; maison peut aller d'un bout à l'autre sans verser une larme, sans même avoir le cœur gros ou la paupière gonflée. Devrons-nous conclure en paraphrasanl indiscrètement le si ris me flere... que l'auteur n'a point souffert lui-même, n'a point pleuré, puisque nous restons tranquilles et maîtres de notre émotion V Ce serait aller trop vite et généraliser imprudemment. Deux faits sont incontestables : le déses~ poir du porte et la tranquillité relative où ce désespoir, admirablement exprime, nous laisse.

28 SAINTE-BEOVE.

D'après ces données, une seule explication me paraît suffisante : dans les élégies de Joseph Dehi me. la part du sentiment individuel est beaucoup plus grande que celle du sentiment humain.

Qu'est-ce qui nous touche principalement, immédiatement dans le malheur du voisin? C'est le prompt retour que nous faisons sur nous-mêmes. Il peutm'en arriver autant! telle est notre première pensée instinctive. En un mot, dans les larmes que nous accordons au malheur d 'autrui, il y en a une bonne moitié que nous verrons sur notre malheur possible. Mais quand il nous est parfaitement prouvé que ce malheur ne peut jamais nous atteindre, si notre intérêt ne se ralentit pas, notre sensibilité diminue d'autant. Un bourgeois de larue Saint-Denis lit dans les journaux qu'à la Louisiane un nègre a été dévoré par un crocodile, cela n'excite en lui qu'une compassion modérée. Apprenez-lui qu'à deux pas de sa maison un homme a été mordu par un chien enragé et qu'il Nient de mourir dans des convulsions terribles, voilà un homme ému, bouleversé, tout prêt ;i fondre en larmes. C'est que demain, en sortant, il est sur de ne pas rencontrer de crocodile dans la rue; tandis qu'il es! possible qu'un chien enragé se trouve sur son chemin.

SAINTE-BEUVE. ?fl

L'expression du désespoir de Joseph Delonue est tellemenl particulière et précise, qu'en nous affligeant sur son compte elle nous rassure sur le notre. « Ce pauvre garçon, sommes-nous portés à dire, est fort malheureux, mais nous ne le serons jamais autant que lui ni à sa façon. Ses souffrances tiennent évidemment à son organisation exceptionnelle. )> Le mot décisif est lâché. Joseph Déforme est une exception. Nous avons sous les yeux le portrait d'un individu distingué; nous ne contemplons point un de ces types dans lesquels viennent se refléter, comme en un miroir, les traits généraux de l'humanité. Ceci explique et justifie notre insensibilité apparente. De plus, la loi du goût se trouve ici en accord avec les méfiances et les réserves de l'humanité, et il nous est permis de comprendre pourquoi, en dépit de tout le talent que l'auteur y a déployé, Joseph Déforme a vu l'ombre se faire autour de lui, l'oubli l'envahir progressivement et l'étouffer, tandis que les Méditations, les Veuilles d'automne, les Poèmes antiques et modernes, les ïambes ont été toujours grandissant, augmentant d'influence sur les âmes, conservant uni,4 inaltérable jeunesse. Dans ces belles et saines productions, le sentiment humain

domine le sentiment individuel. L'humanité s'y reconnaît, s'\ console, s'y réjouit, s'y délecte et, dans sa gratitude, elle les adopte : désormais et par sa volonté même, ces œuvres font partie de son patrimoine. Si Joseph De/orme n'a jamais connu les bénéfices ni les douceurs de cette adoption, c'est qu'il ne contient (pic l'expression d'une angoisse purement personnelle. Ce livre est indispensable à qui veut bien connaître Sainte-Beuve et, à ce titre, il sera quelquefois feuilleté; mais ceux qui désirent sonder à fond les mélancolies de L'âme humaine et s'y associer reliront avec plus de fruit le Lac, la Tristesse d'Olympio, Moïse et les Nuits.

Une individualité intéressante, sincère, pa éloquente, mais étroite et ne dépassant pas, au point de vue du sentiment, l'horizon le plus restreint; un goût vif pour l'humble réalité, une invincible tendance à l'étudier, à la reproduire : tels sont les éléments, en quelque sorte irréductibles, qu'une analyse attentive, impartiale, découvre et constate dans Joseph Déforme. 11 en est un troisième que nous avons dû négliger, tout en lesigna- I int au début, c'est la passion de l'art, delà forme, du style. Noos non- sommes borné à montrer que

SAINTE DEUVE.

cet élément, en restant parallèle aux autres, en refusant de s'y marier, de s\ fondre, dérangeait, altérait l'unité de l'œuvre, lui enlevait de la force et de la vie. Toutefois, à cause même de ce parallélisme et de ce que, faute de mieux, nous appellerons son extériorité, nous avons pu le laisser de côté, ne pas le considérer comme essentiel. Quant au mysticisme, nous n'en avons trouvé ni une parcelle, ni un grain, ni un germe. L'hypothèse du dédoublement présentée par Sainte-Beuve entête des Consolations ne peut donc se soutenir, et il faut chercher une autre explication.

Retrouvons-nous dans les Consolai ions l'individualité vivace, la tendance au réalisme à outrance que nous avons constatées dans le précédent recueil? Nullement. En revanche, l'effort artistique s'\ fait sentir à chaque page. Evidemment, le problème que le poète s'est posé est celui-ci : donner, à force d'habileté, de science dans le choix et l'arrangement des mots, de la consistance, de l'éclat, une apparence de vitalité à une croyance de transition et d'occasion, à un idéal d'emprunt. On conçoit que la sincérité absolue et la rigoureuse peinture du vrai n'avaient rien à faire là. C'était la pure rhétorique qui livrait la bataille ; c'était à elle

seule d'en soutenir le poids, d'en retirer l'honneur, si quelque gloire devait résulter de cette tentative. S'il y eut dédoublement, ce ne fut pas assurément dans le sens indiqué par Sainte-Beuve. Le désespéré, le songeur, le réaliste âpre et sombre avaient tenu, qu'on me passe l'expression, le haut du pavé dans Joseph Déforme; ils cédèrent la parole, dans les Consolations, à l'artiste , au styliste. Le mysticisme fut la matière sur laquelle le talent eut à s'exercer, rien déplus.

Gustave Planche, parlant un jour d'un roman de Mérimée {la Double méprise, si je ne me trompe), a montré avec beaucoup de finesse et même de délicatesse, l'immense différence qui existe entre l'amour de tète et l'amour de cœur. On peut, mm moins justement, établir une distinction semblable à propos de la dévotion (qui n'est en somme que l'amour s'appliquant au mystérieux, à l'indéfini), et prendre soin de ne pas confondre la dévotion de cœur avec la dévotion de tête.

11 \ a des gens qui croient indépendamment de tout raisonnement, de tout effort de la volonté, sans penser, soit aux convenances, soit aux motifs humains, soit au\ résultats moraux, soit aux récompenses futures. 11.- sentent, les uns pour le Ré-

demptcur, les autres pour Marie, ceux-ci pour leur Ange gardien, ceux-là pour le Père céleste, une inexprimable et inépuisable tendresse. Leur foi est involontaire, fatale; mais aussi touchante, irrésistible, respectable comme l'amour. Ce sont les vrais, les meilleurs fidèles ; ils possèdent et pratiquent la dévotion du cœur.

D'autres veulent croire; ils en ont besoin. Les difficultés de leur carrière, les lacunes et les misères de leur organisation, les amertumes (pie laisse la lutte sociale, les sécheresses, les défaillances, les agonies de leur âme, tout les incite et les pousse, puisqu'ils ne trouvent ni soulagement ni lumière en eux-mêmes, h chercher au dehors, à s'adresser aux antiques formes religieuses, aux cultes constitués et révérés. Dans leur désir d'obtenir la foi, ils ne négligent aucune formule consacrée; ils s'éprennent de tous les rites, ils s'enthousiasment pour les simulacres et les cérémonies; ils useraient, au besoin, dans leur exaltation résolue et froide, le marbre des parvis sous leurs baisers anxieux el convulsifs. Us ont. la dévotion de tête. Sainte-Beuve n'en a jamais eu d'autre.

Lui qui fut le curieux par excellence, lui quN n pourrait nommer le grand curieux du \i\" siècle,

fut, pendant une partie de sa vie, surtout de 1830 à 1840 (autant qu'on peut assigner des dates, même approximatives, à ces profondes et subtiles évolutions intérieures), curieux de la vérité religieuse, curieux de la foi. S'il s'attacha de bonne heure aux hommes de Port -Royal, s'il forma, dès sa jeunesse, le projet de les peindre, de les mettre en lumière, de raconter leur histoire, de les rendre sympathiques et vénérables aux mondains affairés et sceptiques, c'est qu'il avait trouvé , reconnu en eux le nec plus ultra de la foi. ]ls l'attiraient et le dominaient par ce coté d'extrême et inébranlable croyance qui donne à leur caractère tant de grandeur et de beauté morale. Mais le respect de la loi. le désir de la foi, n'est pas la foi elle-même, et n'y peut suppléer. Voilà pourquoi Sainte-Beuve, dans les nombreux passages de ses écrits où il parle — souvent avec effusion, avec une complaisance marquée — le langage religieux, n'a jamais atteint l'accent pénétrant delà véritable piété. Il n'a jamais pu sortir ^\\\ cercle étouffant et infécond de la do\ntion voulue. e1 connue il n'était pas homme à rester muré dans une enceinte quelconque, fût-cei le plus majestueux des sanctuaires, il a fini par s'éloigner, se détourner; il est rentré dans le vrai

SAINTE-BEUVE. 3:i

de sa nature, le seul qu'il lui fût possible d'atteindre et de | osséder.

Il n'en était point encore là, lorsqu'en 1837 il faisait une dernière tentative auprès du public, en publiant un recueil janséniste de ton et d'allure, les Pensées d'août. L'élément individuel dominant dans Joseph Déforme, subalternisé et déguisé dans les Consolation*, est peu sensible, peu marquant dans ce nouveau recueil. L'étude de la réalité y réparait, non plus tant de la réalité visible et palpable, que de la réalité psychologique et morale. Malheureusement, cette louable application à l'observation sincère, à l'analyse élevée, est gâtée par la plus erronée, parla plus défectueuse des conceptions artistiques.

Les Pensées d'août ont été voilées, abîmées, submergées; elles ont disparu et restèrent ensevelies sous leur incroyable versification. Les ennemis de Sainte-Beuve (et il en a eu des nuées) ont cherché, ont trouvé dans ce malencontreux recueil des thèmes à raillerie, des sujet.- d'épigrammes : il leur a servi d'arsenal. Comprend-on qu'un poëte qui, lorsqu'il le voulait, savait tout aussi bien que Hugo ou Vigny jeter le vers, manier le rhythme, balancer la phrase, dessiner la strophe, qu'un

poêle qui a écrit l'ode au statuaire David, si grandiose, et les stances exquises, ailées, aériennes sur l' Enfant à la Grappe, se soit opiniâtre, par je ne sais quel funeste caprice, par un entêtement de prosodiste systématique, à écrire des centaines de vers dans le genre de ceux-ci :

A dater du départ, un long espace fuit.

ùeur Antoine meurt, la présidente suit; .Madame de Cicé devient épouse et veuve; Lui voyage toujours et m< ne son épreuve...

Et ce parti-pris de prosaïsme, de vulgarité sèche, n'est pas niable. Ce n'est pas une invention de la critique réduite aux abois, déconcertée par les inégalités d'un homme de talent, et cherchant à expliquer l'inexplicable. Sainte-Beuve a pris soin d'exposer tout au long sa théorie, enjoignant, hélas 1 l'exemple à l'appui, dans cette curieuse épître à Villemain, où il tâche de gagner et de convertir à son système le plus circonspect et le plus châtié des écrivains contemporains. Voici le passage décisif et après lequel le doute n'est plus permis :

Plus i si simple le vers et c >toyant la ; Plus pauvre de belle ombre et d'haleine de : Et plus la forme étroite a lieu de le garder. Si le Bentier commun où chacun peut rôder Longe par un long tour votre haie asse Pour qu'on voi • et bouvi r et génisse qui p

11 faut doubler L'épine <it le houx acéré,

Et joindre exprès d'un jonc chaque pied du fourré.

Si le lleuve ou le lac, si l'onde avec la vase

Menace incessamment notre plaine trop rase,

11 faut, sans avoir l'air, faute d'altier rocher,

Revêtir un fossé qui semble se cacher,

Et qui pourtant suffit, et bien souvent arrête.

Sauf un petit nombre de pièces, tout le recueil est écrit dans ce style-là. Une forte teinte de jansénisme répandue sur les principaux morceaux, et destinée dans l'intention de l'auteur à servir d'auxiliaire, au besoin de sanction, à la sévérité de ses observations morales, décourageait et glaçait ceux que les inégalités de la forme n'avaient pas rebutés. Quand on pense que de tels vers paraissaient un an après Jocclyn, avec la prétention plus ou moins avouée, mais très-réelle au fond, d'entrer en lice et de rivaliser dans le genre de la poésie familière avec l'œuvre de Lamartine, on reste confondu 1

L'impression générale fut si nettement défavorable, que Sainte-Beuve se tint, sinon pour jugé, au moius pour battu. Les Pensées d'août sont le dernier volume de vers qu'il ait publié. L'insuccès de cet ouvrage a rejailli certainement sur l'ensemble de son œuvre poétique. On s'est habitué à envelopper les trois recueils dans une môme indiiïérence, à les considérer avec une même prévention,

Il y a là, j'ose l'affirmer, un excès et un tort. Joseph Delorme ne mérite ni l'oubli, ni le dédain, et si le public a raison de ne pas le classer parmi les productions de premier ordre, il est injuste et aveugle lorsqu'il refuse de voir les solides et précieuses qualités qui n'y manquent pas. On trouverait môme par ci par là, dans les deux autres recueils, des détails agréables, de jolis vers, particulièrement quelques sonnets fort bien réussis. Dans une étude générale, où je dois me préoccuper surtout des traits caractéristiques et me contenter d'indiquer les grandes lignes, je me serais écarté de mon but en m 'arrêtant aux accidents, à l'exception.

Il est certain qu'au début de sa carrière, et lorsqu'il écrivait les principales pièces de Joseph Delorme, Sainte-Beuve était dans le vrai, et avait raison contre les dégoûts injustes du public. Mais ce n'esl pas toul que d'avoir raison, il faut convaincre, persuader, toucher, séduire surtout ; c'est ce que Sainte-Beuve n'a pas su faire. Au lieu de mettre au service desa hardiesse L'industrie et l'habileté, il s'est abandonné à des inspirations artificielles, il - esl complu en des procédés dont la défectuosité trop évidente devait masquer sa pensée et paralyser

SAINTE-BEUVE. 3lJ

son essor. Par là il s'est enlevé jusqu'au droit de maudire ses juges. Quelquefois, averti par la délicatesse de son goût, il se sentait dans le faux, il se lamentait, comme par exemple en ce fragment que je détache encore de l'épître à Yillemain :

Des vers naissant trop tard, quand la science même,

Unie au sentiment, leur ferait un baptême;

Des vers à force d'art et de vouloir venus,

Que le ciel découvert n'aura jamais connus;

Que n'ont pas colorés le soleil et les pluies;

Que ne traversent pas les foules réjouies;

Que les maîtres d'un temps dans les genres divers

Ignorent volontiers; que ni Berryer, ni Thiers,

Ni Thierry, ne liront, qu'ils sentiraient à peine,

A cause des durs mots enchâssés dans la chaîne;

Des vers tout inquiets et de leur sort chagrins,

Et qui n'auront pas eu de vrais contemporains,

Qu'est-ce que de tels vers? J'en souffre et m'en irrite...

Il y avait de quoi s'irriter en effet, et nous partageons l'impatience, la mauvaise humeur du poëte, lorsque nous songeons que ces vers, inquiets et chagrins, comme il les appelle, il ne tenait qu'à lui de les faire larges, francs, étincelants, éclatants, et qu'un mauvais système de rhétorique l'en empêchait seul.

Après les Pensées d'août, Sainte-Beuve, blessé, attristé, a gardé, comme poëte, un silence absolu. S'il faisait encore des vers, il ne les communiquait

qu'à ses intimes. Au fond, l'artiste ne se soumettait pas et protestait. Voulez-vous savoir son mot final sur lui-même ou, du moins, sur cette partie de luimême? Je le trouve au second volume des Poésies complètes, à la fin d'une série de compositions assez faibles intitulées Un dernier rêve. «Toutes ces poésies qu'on vient de voir, écrit-il en guise de réclamation suprême et d'adieu, étant ainsi assemblées et la gerbe liée, ne suis-je pas autorisé à dire: « Aujourd'hui, on me croit seulement un critique; u mais je n'ai pas quitté la poésie sans y avoir laissé «tout mon aiguillon. » Ailleurs aussi, il a dit avec non moins de franchise : « Le poëte en moi a quelquefois souffert de toutes les indulgences mêmes qu'on avait pour le prosateur. »

Ce sentiment, ce besoin de sourde revendication et de protestation indirecte a toujours persisté chez lui. Lorsque, avant de le seconder pour mon humble part dans ses travaux, je fus admis dans son intimité, le premier témoignage de confiance et d'amitié qu'il me donna fut de me lire des \ ers inédits. On ne lui taisait pas la cour et, parfois, on l'impatientait en lui parlant avec l'admiration la plus vraie, la mieux sentie, de sa critique; mais, si fatigué ou si préoccupé qu'il put être, on était SÛT

de le dérider en glissant, à propos de quelqu'une de ses pièces de vers, une louange adroite et bien tournée. Il prenait feu, interrompait le travail commencé, allait chercher le volume et lisait, d'une voix vibrante, l'élégie ou le sonnet auquel on avait fait allusion. Le désir de plaider sa cause, fût-ce devant le juge le plus obscur, le faisait quelquefois passer par-dessus une réminiscence désagréable.

Un jour, nous lisions ensemble Madame Bovary : arrivés à cette fameuse course en fiacre qui avait tant effarouché la pudeur du parquet, Sainte- Beuve me dit tout à coup : « Mais, moi aussi, j'ai fait un fiacre ; je m'en vais vous le lire. » Et il me lut, en effet, le sonnet qui commence par ces mots: Laisse ta tête, amie, ete., sonnet qui, on s'en souvient, avait servi contre lui comme arme de guerre, lors de sa querelle avec Alphonse Karr. Telle autre composition exprimant, sous une forme brève, savamment condensée, un sentiment très-vif, toujours présent, lui revenait souvent en mémoire, et il aimait à citer ce sonnet, qui est à la fois l'un des plus beaux de son œuvre et l'un des meilleurs qu'on ait écrits dans notre langue :

J'étais un arbre en fleura où chantait ma jeunesse,

Jeunesse, oiseau charmant mais trop vite envoie.

Et même, avant de fuir du bel arbre effeuillé, Il avait tant chanté qu'il se plaignait sans cesse.

Mais sa plainte était douce, et telle en sa tristesse

Qu'à défaut de témoins et de groupe assemblé,

Le buisson attentif avec l'écho troublé

Et le cœur du vieux chêne en pleuraient de tendresse.

Tout se tait, tout est mort! L'arbre, veuf de chansons. Étend ses rameaux nus sous les mornes saisons, Quelque craquement sourd s'entend par intervalle.

Debout, il se dévore, il se ride, il attend, Jusqu'à l'heure où viendra la corneille fatale Pour le suprême hiver chanter le dernier chant.

On a remarqué de tout temps que les parents s'attachent davantage, montrent volontiers plus de tendresse à roux de leurs enfants qui ont quelque infirmité. Sainte-Beuve, instinctivement, agissait ainsi. Sa poésie lui était d'autant plus chère qu'elle n'avait pas reçu, selon lui, l'accueil qu'elle méritait. Il ne laissait échapper aucune occasion de l'expliquer, de la justifier; il était positivement aux petits soins pour elle.

.l'ai terminé, du moins eu ce qui touche à l'analyse, à la discussion, à l'appréciation, la première et assurément la plus ingrate partie de ma tâche. Faire une part plus restreinte aux poésies de Sainte- Beuve n'était pas possible. Sans doute, j'aurais pu ôlurler, glisser, jeter rapidement quelques mots

BAINTB-BEUVK. 13

vagues, répéter quelques généralités communément acceptées ; mais c'eût été enlever à cette étude toute base solide. Outre que, dans un examen complet, il convient de ne rien laisser en arrière que l'on n'ait, en quelque sorte, coulé à fond, je me serais ôté tout droit à parler de Sainte-Beuve critique, si j'avais passé légèrement sur Sainte-Beuve poëte. Entre l'un et l'autre, d'ailleurs, il existe les plus étroites affinités, et l'on donnerait une pauvre idée de son jugement si l'on s'avisait de les distinguer, de les séparer d'une manière absolue.

Le critique, en effet, chez Sainte-Beuve, n'a pas surgi un beau jour, à l'improviste, tout armé en guerre, tout prêt à exercer son contrôle souverain, k juger, comme disait Marie-Joseph Chénier parlant de La Harpe, les vivants et les morts. Ses origines sont plus naturelles, et c'est justement en remontant le cours de l'œuvre poétique du maître, qu'on peut les saisir et suivre les développements d'une faculté qui, subordonnée d'abord, traitée en auxiliaire, devait peu à peu dominer ses rivales et prendre le premier rang.

S'il y a incontestablement dans Joseph Delonnr une nature de vrai poëte, on ne saurait non plus y méconnaître, tout à côté, une vivace nature de cri-

tique. Et quand je dis à côté, elle ne s'y tient pas toujours. Parfois le critique met la main sur le poëte pour le détourner de sa rêverie ou le distraire de sa douleur, pour l'entraîner vers des régions reposées et calmes. Témoin la pièce très-curieuse, très-caractéristique, intitulée Mes livres. Que penser d'un malade, d'un passionné, d'un déses] qui, au plus fort d'une mélancolie dont je ne révoque pas en doute la sincérité, écrit tranquillement à l'un de ses amis :

Alors, je prends un livre.

Non pas un seul, mais dix, mais vingt, mais cent;

Non les meilleurs, Byron le magnanime.

Le grand Milton ou Dante le puissant,

Mais tous Anes, de naissance anonyme^

Semés de traits que je Dote en passant.

C'est mon bonheur. Sauriez-vous pas, de gi

F.n quel recoin et parmi quel fatras

11 me serait possible d'avoir trace

Du long séjour que lit à Garpentras

Monsieur Malherbe, eu de quel air Mi

Chez Sévigné jouait sou personnage?

Monsieur Gonrart savait-il le latin

Mieux que .loin*? consommait-il en plumes

Moins que Suard? Le docteur Guj Patin

Avait-il plus de dix mille volumes 1

Jl est de toute évidence qu'en ce désespéré il va un curieux. C'est ce curieux qui, en se développant de plus en plus, et en conformant à certaines

règles son avidité intellectuelle, sauvera le désespéré ; je ne dis pas qu'il le consolera, mais il le distraira, et la nature de Joseph Delorme étant donnée, c'est beaucoup.

On a prétendu que, chez Sainte-Beuve, le critique avait tué le poëte. C'est une de ces assertions qui, au premier abord, ont un air de vraisemblance et séduisent parleur simplicité même. En y regardant bien, on peut se convaincre qu'elle n'est pas fondée. A ne prendre que la réalité extérieure, il est certain que le poëte s'est condamné au silence (ce qui est la déclaration de mort officielle) tandis que le critique s'est répandu, s'est accru, a multiplié les manifestations de son talent. Mais cela ne prouve pas du tout que le critique soit coupable ou seulement responsable de la disparition du poëte.

Si l'on veut se reporter un instant aux précédentes analyses et en dégager l'enseignement qu'elles contiennent, on sera, comme moi, amené à cette conclusion; le poëte n'avait point besoin, pour mourir, que le critique lui donnât le coup de e. Un faux système d'art a, je le sais, irrémédiablement gâté les Pensées d'août ; mais si le souffle, si la puissance, si en un mot la fureur poétique avait dominé dans ce recueil, en avait

fait l'essence et le fond, elle eût créé une sorte de courant qui aurait charrié dans ses flots larges et impétueux les intempestives finesses de la rhétorique. C'est ce qui arrive à chaque instant dans les recueils de Victor Hugo. Le grand poëte a quelquefois des caprices, des conceptions esthétiques bizarres, qui dépareraient ses plus belles œuvres, si la richesse de la verve ne les recouvrait et ne les emportait dans son torrent irrésistible.

Lamartine ignorant, qui ne sait que son âme,

a dit Sainte-Beuve. Il a souvent cité ce vers comme rendant parfaitement sa pensée sur l'illustre poëte. Cette science-là en effet peut très-bien servir pendant des années, pendant une vie entière, lorsque l'âme est infiniment, inépuisablement poétique. En ce sens, il est très-vrai d'affirmer que des hommes de génie, comme Lamartine, comme Hugo, n'ont eu besoin pour charmer, captiver, instruire bien dos générations, que de regarder en euxmêmes et de raconter leur existence intérieure. Chez Sainte-Beuve cette existence, de laquelle, en somme, dépend l'intensité poétique, s'est an de très-bonne heure; aussitôt après Joseph Delormc, cette source d'inspiration s'est à peu près

SAINTB-BEl iT

• omplétement tarie. N'eût-il jamais écrit une ligne de critique, le poète n'aurait plus chanté de verve

H d'abondance à partir des Pensées d'août.

Je passe, sans la discuter en ce moment, à côté d'une grande question : Est-il vrai que la faculté critique soit nécessairement hostile et fatale au don de poésie? Est-il vrai que la curiosité largement satisfaite doive infailliblement supprimer ou subalterniser la sincérité intime, la vivante personnalité? 11 me semble qu'en s'autorisant de plus d'un exemple illustre (Pope, Goethe, Leconte de Lisle), on serait en mesure de répondre négativement à la question que nous venons de poser. xAIais ceci pourrait donner lieu à un débat spécial. Bornonsnous à constater que la curiosité n'a exercé aucun maléfice, jeté aucun mauvais sort sur Sainte- Beuve. Au contraire, elle lui a donné des raisons, une possibilité de vivre en offrant, comme diversion et distraction, à cette nature désolée. L'infinie variété des objets et des individus à étudier.

Voilà deux fois qu'à dessein j'appuie sur cette idée de distraction. Sainte-Beuve, né désolé et inconsolable, ne pouvait être que distrait. L'analyse attentive de l'œuvre s'accorde ici avec ma connaissance personnelle de l'homme. La joie était incon-

nue à son âme. Je ne crois pas non plus qu'il ait éprouvé de ces douleurs violemment expansives qui rafraîchissent le cœur comme les abondantes ondées de l'orage. Il avait la douleur sèche, et ses blessures ne saignaient qu'en dedans. On ne dira jamais de lui qu'on l'a vu rire à cœur joie ou pleurer à chaudes larmes.. Sa façon de sentir était exclusive de ces élans, de ces effusions. Son activité devait donc se tourner forcément vers l'extérieur, et personne plus que lui n'était fait pour appliquer le mot de Voltaire : « Il faut dévorer les choses pour ne pas nous dévorer nous-mêmes. »

11 a peint avec beaucoup de fidélité, avec une entière franchise, cet état de son âme dans quelques vers d'une épître adressée à l'un de ses amis d'enfance, l'abbé Eustache Barbe :

Je vais donc, et j'essaye, et le but me d

Et je reprends toujours, et toujours, je t'avoue,

11 me plait de reprendre et de tenter ailleurs,

Et de sonder au fond, même au prix des doul

D'errer et de muer en mes métamorpl

De savoir plus au long plus d'hommes et de choses,

Dussé-je, au bout de tout, ne trouver presque rien :

C'est mon mal et ma peine, et mon charme aussi bien.

Pardonne, je m'en plains, souvent je m'en d< i

Etj'en veux mal guérir..., plus tard, plus tard •

Je le crois bien! Guérir, pour lui, c'eût été tout simplement mourir. Juif errant du monde intellec-

SAINTE-BEUVE. i'.t

fuel et moral, il lui était, sous peine des plus terribles châtiments, interdit de s'arrêter.

Les qualités du poëte vont se retrouver dans le critique, ce qui suffirait à prouver qu'on ne doit jamais séparer l'un de l'autre. Elles vont se transformer, s'épurer, s'agrandir, devenir des mérites de premier ordre. L'aptitude à l'analyse psychologique et morale rendra les jugements plus décisifs et mieux motivés. Grâce à son goût pour la réalité, l'infatigable chercheur ne laissera aucune région inexplorée ; il s'inquiétera des coins les plus obscurs, des hommes les plus modestes, et nous lui devrons de connaître à fond des physionomies singulièrement intéressantes. L'expression poétique ellemême accourra sous sa plume, elle donnera du coloris, du charme à la critique et en déguisera l'inévitable aridité. Chose bizarre ! Sainte-Beuve, par instants, se montrera dans sa prose plus réellement poëte qu'il ne Ta été en vers, et telle page des Portraits contemporains fera l'effet d'une délicieuse élégie.

Nous connaissons maintenant les origines du critique, ses ressources intellectuelles, quelques-uns de ses procédés littéraires: il nous reste à étudier sa méthode, à la définir et à L'apprécier.

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